Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 38

Chapter 383,547 wordsPublic domain

LA philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et l'authorité de tenir en bride nos appetits. Entre lesquels ceux qui iugent qu'il n'en y a point de plus violens, que ceux que l'amour engendre, ont cela pour leur opinion, qu'ils tiennent au corps et à l'ame, et que tout l'homme en est possedé: en maniere que la santé mesmes en depend, et est la medecine par fois contrainte de leur seruir de maquerellage. Mais au contraire, on pourroit aussi dire, que le meslange du corps y apporte du rabais, et de l'affoiblissement: car tels desirs sont subiects à satieté, et capables de remedes materiels. Plusieurs ayans voulu deliurer leurs ames des alarmes continuelles que leur donnoit cet appetit, se sont seruis d'incision et destranchement des parties esmeuës et alterées. D'autres en ont du tout abatu la force, et l'ardeur, par frequente application de choses froides, comme de neige, et de vinaigre. Les haires de nos aieulx estoient de cet vsage: c'est vne matiere tissue de poil de cheual, dequoy les vns d'entr'eux faisoient des chemises, et d'autres des ceintures à gehenner leurs reins. Vn Prince me disoit, il n'y a pas long temps, que pendant sa ieunesse, vn iour de feste solemne, en la cour du Roy François premier, où tout le monde estoit paré, il luy print enuie de se vestir de la haire, qui est encore chez luy, de monsieur son pere: mais quelque deuotion qu'il eust, qu'il ne sceut auoir la patience d'attendre la nuict pour se despouïller, et en fut long temps malade: adioustant qu'il ne pensoit pas qu'il y eust chaleur de ieunesse si aspre, que l'vsage de cette recepte ne peust amortir: toutesfois à l'aduanture ne les a-il pas essayées les plus cuisantes. Car l'experience nous faict voir, qu'vne telle esmotion, se maintient bien souuent soubs des habits rudes et marmiteux: et que les haires ne rendent pas tousiours heres ceux qui les portent. Xenocrates y proceda plus rigoureusement: car ses disciples pour essayer sa continence, luy ayants fourré dans son lict, Laïs, cette belle et fameuse courtisane toute nuë, sauf les armes de sa beauté et folasres apasts, ses phyltres: sentant qu'en despit de ses discours, et de ses regles, le corps reuesche commençoit à se mutiner, il se fit brusler les membres, qui auoient presté l'oreille à cette rebellion. Là où les passions qui sont toutes en l'ame, comme l'ambition, l'avarice, et autres, donnent bien plus à faire à la raison: car elle n'y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont ces appetits là, capables de satieté: voire ils s'esguisent et augmentent par la iouyssance. Le seul exemple de Iulius Cæsar, peut suffire à nous montrer la disparité de ces appetits: car iamais homme ne fut plus addonné aux plaisirs amoureux. Le soin curieux qu'il auoit de sa personne, en est vn tesmoignage, iusques à se seruir à cela, des moyens les plus lascifs qui fussent lors en vsage: comme de se faire pinceter tout le corps, et farder de parfums d'vne extreme curiosité: et de soy il estoit beau personnage, blanc, de belle et allegre taille, le visage plein, les yeux bruns et vifs, s'il en faut croire Suetone: car les statues, qui se voyent de luy à Rome ne rapportent pas bien par tout, à cette peinture. Outre ses femmes, qu'il changea quatre fois, sans conter les amours de son enfance, auec le Roy de Bithynie Nicomedes, il eut le pucelage de cette tant renommée Royne d'Ægypte, Cleopatra: tesmoin le petit Cæsarion, qui en nasquit. Il fit aussi l'amour à Eunoé Royne de Mauritanie: et à Rome, à Posthumia, femme de Seruius Sulpitius: à Lollia, de Gabinius: à Tertulla, de Crassus, et à Mutia mesme, femme du grand Pompeius. Qui fut la cause, disent les historiens Romains, pourquoy son mary la repudia, ce que Plutarque confesse auoir ignoré. Et les Curions pere et fils reprocherent depuis à Pompeius, quand il espousa la fille de Cæsar, qu'il se faisoit gendre d'vn homme qui l'auoit fait coqu, et que luy-mesme auoit accoustumé d'appeller Ægysthus. Il entretint outre tout ce nombre, Seruilia sœur de Caton, et mere de Marcus Brutus, dont chacun tient que proceda cette grande affection qu'il portoit à Brutus: par ce qu'il estoit nay en temps, auquel il y auoit apparence qu'il fust issu de luy. Ainsi i'ai raison, ce me semble, de le prendre pour homme extremement addonné à cette desbauche, et de complexion tres-amoureuse. Mais l'autre passion de l'ambition, dequoy il estoit aussi infiniment blessé, venant à combattre celle là, elle luy fit incontinent perdre place. Me ressouuenant sur ce propos de Mehemed, celuy qui subiugua Constantinople, et apporta la finale extermination du nom Grec: ie ne sçache point où ces deux passions se trouuent plus egalement balancées: pareillement indefatigable ruffien, et soldat. Mais quand en sa vie, elles se presentent en concurrence l'vne de l'autre, l'ardeur querelleuse gourmande tousiours l'amoureuse ardeur. Et ceste-cy, encore que ce fust hors sa naturelle saison, ne regaigna pleinement l'authorité souueraine, que quand il se trouua en grande vieillesse, incapable de plus soutenir le faix des guerres. Ce qu'on recite pour vn exemple contraire de Ladislaus Roy de Naples, est remarquable: Que bon capitaine, courageux, et ambitieux, il se proposoit pour fin principale de son ambition, l'execution de sa volupté, et iouïssance de quelque rare beauté. Sa mort fut de mesme. Ayant rengé par vn siege bien poursuiuy, la ville de Florence si à destroit, que les habitants estoient apres à composer de sa victoire: il la leur quitta pourueu qu'ils luy liurassent vne fille de leur ville dequoy il auoit ouy parler, de beauté excellente. Force fut de la luy accorder, et garantir la publique ruine par vne iniure priuée. Elle estoit fille d'vn medecin fameux de son temps; lequel se trouuant engagé en si villaine necessité, se resolut à vne haute entreprinse. Comme chacun paroit sa fille et l'attournoit d'ornements et ioyaux, qui la peussent rendre aggreable à ce nouuel amant, luy aussi luv donna vn mouchoir exquis en senteur et en ouurage, duquel elle eust à se seruir en leurs premieres approches: meuble, qu'elles n'y oublient guere en ces quartiers là. Ce mouchoir empoisonné selon la capacité de son art, venant à se frotter à ces chairs esmeuës et pores ouuerts, inspira son venin si promptement, qu'ayant soudain changé leur sueur chaude en froide, ils expirerent entre les bras l'vn de l'autre. Ie m'en reuay à Cæesar. Ses plaisirs ne luy firent iamais desrober vne seule minute d'heure, ny destourner vn pas des occasions qui se presentoient pour son agrandissement. Cette passion regenta en luy si souuerainement toutes les autres, et posseda son ame d'vne authorité si pleine, qu'elle l'emporta où elle voulut. Certes i'en suis despit: quand ie considere au demeurant, la grandeur de ce personnage, et les merueilleuses parties qui estoient en luy: tant de suffisance en toute sorte de sçauoir, qu'il n'y a quasi science en quoy il n'ait escrit: il estoit tel orateur, que plusieurs ont preferé son eloquence à celle de Cicero: et luy-mesmes, à mon aduis, n'estimoit luy deuoir guere en cette partie. Et ses deux Anticatons, furent principalement escrits pour contre-balancer le bien dire, que Cicero auoit employé en son Caton. Au demeurant, fut-il iamais ame si vigilante, si actiue, et si patiente de labeur que la sienne? Et sans doubte, encore estoit elle embellie de plusieurs rares semences de vertu, ie dy viues, naturelles, et non contrefaictes. Il estoit singulierement sobre, et si peu delicat en son manger, qu'Oppius recite, qu'vn iour luy ayant esté presenté à table, en quelque sauce de l'huyle medecinée, au lieu d'huyle simple, il en mangea largement, pour ne faire honte à son hoste. Vne autrefois, il fit fouëtter son boulenger, pour luy auoir seruy d'autre pain que celuy du commun. Caton mesme auoit accoustumé de dire de luy, que c'estoit le premier homme sobre, qui se fust acheminé à la ruyne de son pays. Et quant à ce que ce mesme Caton l'appella vn iour yurongne, cela aduint en cette façon. Estans tous deux au Senat, où il se parloit du fait de la coniuration de Catilina, de laquelle Cæsar estoit soupçonné, on luy vint apporter de dehors, vn breuet à cachetes: Caton estimant que ce fust quelque chose, dequoy les coniurez l'aduertissent, le somma de le luy donner: ce que Cæsar fut contrainct de faire, pour euiter vn plus grand soupçon. C'estoit de fortune vne lettre amoureuse, que Seruilia sœur de Caton luy escriuoit: Caton l'ayant leuë, la luy reietta, en luy disant: Tien yurongne. Cela, dis-ie, fut plustost vn mot de desdain et de colere, qu'vn expres reproche de ce vice: comme souuent nous iniurions ceux qui nous faschent, des premieres iniures qui nous viennent à la bouche, quoy qu'elles ne soyent nullement deuës à ceux à qui nous les attachons. Ioinct que ce vice que Caton luy reproche, est merueilleusement voisin de celuy, auquel il auoit surpris Cæsar: car Venus et Bacchus se conuiennent volontiers, à ce que dit le prouerbe: mais chez moy Venus est bien plus allegre, accompaignée de la sobrieté. Les exemples de sa douceur, et de sa clemence, enuers ceux qui l'auoient offencé sont infinis: ie dis outre ceux qu'il donna, pendant le temps que la guerre ciuile estoit encore en son progrés, desquels il fait luy-mesmes assez sentir par ses escrits, qu'il se seruoit pour amadouër ses ennemis, et leur faire moins craindre sa future domination et sa victoire. Mais si faut il dire que ces exemples là s'ils ne sont suffisans à nous tesmoigner sa naïue douceur, ils nous montrent au moins vne merueilleuse confiance et grandeur de courage, en ce personnage. Il luy est aduenu souuent, de renuoyer des armées toutes entieres à son ennemy, apres les auoir vaincuës, sans daigner seulement les obliger par serment, sinon de le fauoriser, aumoins de se contenir sans luy faire la guerre: il a prins trois et quatre fois tels capitaines de Pompeius, et autant de fois remis en liberté. Pompeius declaroit ses ennemis, tous ceux qui ne l'accompaignoient à la guerre: et luy fit proclamer qu'il tenoit pour amis tous ceux qui ne bougeoient, et qui ne s'armoyent effectuellement contre luy. A ceux de ses capitaines, qui se desroboient de luy pour aller prendre autre condition, il r'enuoioit encore les armes, cheuaux, et equipages. Les villes qu'il auoit prinses par force, il les laissoit en liberté de suyure tel party qu'il leur plairoit, ne leur donnant autre garnison, que la memoire de sa douceur et clemence. Il deffendit le iour de sa grande bataille de Pharsale, qu'on ne mist qu'à toute extremité, la main sur les citoyens Romains. Voyla des traits bien hazardeux selon mon iugement: et n'est pas merueilles si aux guerres ciuiles, que nous sentons, ceux qui combattent, comme luy, l'estat ancien de leur pays, n'en imitent l'exemple. Ce sont moyens extraordinaires, et qu'il n'appartient qu'à la fortune de Cæsar, et à son admirable pouruoyance, d'heureusement conduire. Quand ie considere la grandeur incomparable de cette ame, i'excuse la victoire, de ne s'estre peu depestrer de luy, voire en cette tres-iniuste et tres-inique cause. Pour reuenir à sa clemence, nous en auons plusieurs naifs exemples, au temps de sa domination, lors que toutes choses estants reduites en sa main, il n'auoit plus à se feindre. Caius Memmius auoit escrit contre luy des oraisons tres-poignantes, ausquelles il auoit bien aigrement respondu: si ne laissa-il bien tost apres d'ayder à le faire Consul. Caius Caluus qui auoit faict plusieurs epigrammes iniurieux contre luy, ayant employé de ses amis pour le reconcilier, Cæsar se conuia luy-mesme à luy escrire le premier. Et nostre bon Catulle, qui l'auoit testonné si rudement sous le nom de Mamurra, s'en estant venu excuser à luy, il le fit ce iour mesme soupper à sa table. Ayant esté aduerty d'aucuns qui parloient mal de luy, il n'en fit autre chose, que declarer en vne sienne harangue publique, qu'il en estoit aduerty. Il craignoit encore moins ses ennemis, qu'il ne les haissoit. Aucunes coniurations et assemblees, qu'on faisoit contre sa vie, luy ayants esté descouuertes, il se contenta de publier par edit qu'elles luy estoient cognuës, sans autrement en poursuyure les autheurs. Quant au respect qu'il auoit à ses amis: Caius Oppius voyageant auec luy, et se trouuant mal, il luy quitta vn seul logis qu'il y auoit, et coucha toute la nuict sur la dure et au descouuert. Quant à sa iustice, il fit mourir vn sien seruiteur, qu'il aimoit singulierement, pour auoir couché auecques la femme d'vn cheualier Romain, quoy que personne ne s'en plaignist. Iamais homme n'apporta, ny plus de moderation en sa victoire, ny plus de resolution en sa fortune contraire. Mais toutes ces belles inclinations furent alterées et estouffées, par cette furieuse passion ambitieuse: à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on peut aisément maintenir, qu'elle tenoit le timon et le gouuernail de toutes ses actions. D'vn homme liberal, elle en rendit vn voleur publique, pour fournir à cette profusion et largesse, et luy fit dire ce vilain et tres-iniuste mot, que si les plus meschans et perdus hommes du monde, luy auoyent esté fidelles, au seruice de son agrandissement, il les cheriroit et auanceroit de son pouuoir, aussi bien que les plus gens de bien: l'enyura d'vne vanité si extreme, qu'il osoit se vanter en presence de ses concitoyens, d'auoir rendu cette grande Republique Romaine, vn nom sans forme et sans corps: et dire que ses responces deuoyent meshuy seruir de loix: et receuoir assis, le corps du Senat venant vers luy: et souffrir qu'on l'adorast, et qu'on luy fist en sa presence des honneurs diuins. Somme, ce seul vice, à mon aduis, perdit en luy le plus beau, et le plus riche naturel qui fut onques: et a rendu sa memoire abominable à tous les gens de bien, pour auoir voulu chercher sa gloire de la ruyne de son païs, et subuersion de la plus puissante, et fleurissante chose publique que le monde verra iamais. Il se pourroit bien au contraire, trouuer plusieurs exemples de grands personnages, ausquels la volupté a faict oublier la conduicte de leurs affaires, comme Marcus Antonius, et autres: mais où l'amour et l'ambition seroient en esgale balance, et viendroient à se choquer de forces pareilles, ie ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast le prix de la maistrise. Or pour me remettre sur mes brisées, c'est beaucoup de pouuoir brider nos appetits, par le discours de la raison, ou de forcer nos membres, par violence, à se tenir en leur deuoir. Mais de nous fouëtter pour l'interest de nos voisins, de non seulement nous deffaire de cette douce passion, qui nous chatouïlle, du plaisir que nous sentons de nous voir aggreables à autruy, et aymez et recherchez d'vn chascun: mais encore de prendre en haine, et à contre-cœur nos graces, qui en sont cause, et condamner nostre beauté, par ce que quelque autre s'en eschauffe, ie n'en ay veu guere d'exemples: cestuy-cy en est. Spurina ieune homme de la Toscane,

_Qualis gemma micat, fuluum quæ diuidit aurum, Aut collo decus aut capiti, vel quale per artem Inclusum buxo aut Oricia terebintho Lucet ebur,_

estant doüé d'vne singuliere beauté, et si excessiue, que les yeux plus continents, ne pouuoient en souffrir l'esclat continemment, ne se contentant point de laisser sans secours tant de fiéure et de feu, qu'il alloit attisant par tout, entra en furieux despit contre soy-mesmes, et contre ces riches presens, que Nature luy auoit faits: comme si on se deuoit prendre à eux, de la faute d'autruy: et détailla, et troubla à force de playes, qu'il se fit à escient, et de cicatrices, la parfaicte proportion et ordonnance que Nature auoit si curieusement obseruée en son visage. Pour en dire mon aduis: i'admire telles actions, plus que ie ne les honnore. Ces excez sont ennemis de mes regles. Le dessein en fut beau, et conscientieux: mais, à mon aduis, vn peu manque de prudence. Quoy? si sa laideur seruit depuis à en ietter d'autres au peché de mespris et de haine, ou d'enuie, pour la gloire d'vne si rare recommandation: ou de calomnie, interpretant cette humeur, à vne forcenée ambition. Y a-il quelque forme, de laquelle le vice ne tire, s'il veult, occasion à s'exercer en quelque maniere? Il estoit plus iuste, et aussi plus glorieux, qu'il fist de ces dons de Dieu, vn subiect de vertu exemplaire, et de reglement. Ceux, qui se desrobent aux offices communs, et à ce nombre infini de regles espineuses, à tant de visages, qui lient vn homme d'exacte preud'hommie, en la vie ciuile: font, à mon gré, vne belle espargne: quelque pointe d'aspreté peculiere qu'ils s'enioignent. C'est aucunement mourir, pour fuir la peine de bien viure. Ils peuuent auoir autre prix, mais le prix de la difficulté, il ne m'a iamais semblé qu'ils l'eussent. Ny qu'en malaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement à touts les membres de sa charge. Il est à l'aduenture plus facile, de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuëment de tout poinct, en la compagnie de sa femme. Et a l'on dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu'en l'abondance, iustement dispensée. L'vsage, conduit selon raison, a plus d'aspreté, que n'a l'abstinence. La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n'est la souffrance. Le bien viure du ieune Scipion, a mille façons. Le bien viure de Diogenes, n'en a qu'vne. Ceste-cy surpasse d'autant en innocence les vies ordinaires, comme les exquises et accomplies la surpassent en vtilité et en force.

CHAPITRE XXXIIII.

_Obseruation sur les moyens de faire la guerre, de Iulius Cæsar._

ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains liures en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre, Homere: Scipion Aphricain, Xenophon: Marcus Brutus, Polybius: Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps, que Machiauel est encores ailleurs en credit. Mais le feu Mareschal Strossy, qui auoit pris Cæsar pour sa part, auoit sans doubte bien mieux choisi: car à la verité ce deuroit estre le breuiaire de tout homme de guerre, comme estant le vray et souuerain patron de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle beauté il a fardé cette riche matiere, d'vne façon de dire si pure, si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en cette partie. Ie veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares, sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire.

Son armée estant en quelque effroy, pour le bruit qui couroit des grandes forces, que menoit contre luy le Roy Iuba, au lieu de rabattre l'opinion que ses soldats en auoyent prise, et appetisser les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r'asseurer et leur donner courage, il print vne voye toute contraire à celle que nous auons accoustumé: car il leur dit qu'ils ne se missent plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il en auoit eu bien certain aduertissement: et lors il leur en fit le nombre surpassant de beaucoup, et la verité, et la renommée, qui en couroit en son armée. Suiuant ce que conseille Cyrus en Xenophon. D'autant que la tromperie n'est pas de tel interest, de trouuer les ennemis par effect plus foibles qu'on n'auoit esperé: que de les trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par reputation. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l'execution: et prenoit plaisir s'ils en auoyent descouuert quelque chose, de changer sur le champ d'aduis, pour les tromper: et souuent pour cet effect ayant assigné vn logis en quelque lieu, il passoit outre, et allongeoit la iournée, notamment s'il faisoit mauuais temps et pluuieux. Les Souisses, au commencement de ses guerres de Gaule, ayans enuoyé vers luy pour leur donner passage au trauers des terres des Romains; estant deliberé de les empescher par force, il leur contrefit toutesfois vn bon visage, et print quelques iours de delay à leur faire responce, pour se seruir de ce loisir, à assembler son armée. Ces pauures gens ne sçauoyent pas combien il estoit excellent mesnager du temps: car il redit maintes-fois, que c'est la plus souueraine partie d'vn capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable. S'il n'estoit pas fort conscientieux en cela, de prendre aduantage sur son ennemy, sous couleur d'vn traicté d'accord: il l'estoit aussi peu, en ce qu'il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance. Souuent apres ses victoires, il leur laschoit la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la discipline militaire, adioustant à cela, qu'il auoit des soldats si bien creez, que tous perfumez et musquez, ils ne laissoyent pas d'aller furieusement au combat. De vray, il aymoit qu'ils fussent richement armez, et leur faisoit porter des harnois grauez, dorez et argentez: afin que le soing de la conseruation de leurs armes, les rendist plus aspres à se deffendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom de compagnons, que nous vsons encore: ce qu'Auguste son successeur reforma, estimant qu'il l'auoit faict pour la necessité de ses affaires, et pour flatter le cœur de ceux qui ne le suyuoient que volontairement:

_Rheni mihi Cæsar in vndis Dux erat: hic socius; facinus quos inquinat, æquat;_