Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 37

Chapter 373,426 wordsPublic domain

qu'il faut qu'il se contraingne cruellement, pour la moderer. Et pour moy, ie ne sçache passion, pour laquelle couurir et soustenir, ie peusse faire vn tel effort. Ie ne voudrois mettre la sagesse à si haut prix. Ie ne regarde pas tant ce qu'il fait, que combien il luy couste à ne faire pis. Vn autre se vantoit à moy, du reglement et douceur de ses mœurs, qui est, à la verité singuliere: ie luy disois, que c'estoit bien quelque chose, notamment à ceux, comme luy, d'eminente qualité, sur lesquels chacun a les yeux, de se presenter au monde tousiours bien temperez: mais que le principal estoit de prouuoir au dedans, et à soy-mesme: et que ce n'estoit pas à mon gré, bien mesnager ses affaires, que de se ronger interieurement: ce que ie craignois qu'il fist, pour maintenir ce masque, et cette reglée apparence par le dehors. On incorpore la cholere en la cachant: comme Diogenes dit à Demosthenes, lequel de peur d'estre apperceu en vne tauerne, se reculoit au dedans: Tant plus tu te recules arriere, tant plus tu y entres. Ie conseille qu'on donne plustost vne buffe à la iouë de son valet, vn peu hors de saison, que de gehenner sa fantasie, pour representer cette sage contenance. Et aymerois mieux produire mes passions, que de les couuer à mes despens. Elles s'alanguissent en s'esuantant, et en s'exprimant. Il vaut mieux que leur poincte agisse au dehors, que de la plier contre nous. _Omnia vitia in aperto leuiora sunt: et tunc perniciosissima, quum simulata sanitate subsidunt._ I'aduertis ceux, qui ont loy de se pouuoir courroucer en ma famille, premierement qu'ils mesnagent leur cholere, et ne l'espandent pas à tout prix: car cela en empesche l'effect et le poids. La criaillerie temeraire et ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise: celle que vous employez contre vn seruiteur pour son larcin, ne se sent point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vous a veu employer cent fois contre luy, pour auoir mal rinsé vn verre, ou mal assis vne escabelle. Secondement, qu'ils ne se courroussent point en l'air, et regardent que leur reprehension arriue à celuy de qui ils se plaignent: car ordinairement ils crient, auant qu'il soit en leur presence, et durent à crier vn siecle apres qu'il est party.

_Et secum petulans amentia certat._

Ils s'en prennent à leur ombre, et poussent cette tempeste, en lieu, où personne n'en est ny chastié ny interessé, que du tintamarre de leur voix, tel qui n'en peut mais. I'accuse pareillement aux querelles, ceux qui brauent et se mutinent sans partie: il faut garder ces Rodomontades, où elles portent.

_Mugitus veluti cùm prima in prælia taurus Terrificos ciet, atque irasci in cornua tentat, Arboris obnixus trunco, ventósque lacessit Ictibus, et sparsa ad pugnam proludit arena._

Quand ie me courrouce, c'est le plus vifuement, mais aussi le plus briefuement et secretement que ie puis: ie me pers bien en vistesse, et en violence, mais non pas en trouble: si que i'aille iettant à l'abandon, et sans choix, toute sorte de parolles iniurieuses, et que ie ne regarde d'assoir pertinemment mes pointes, où i'estime qu'elles blessent le plus: car ie n'y employe communement, que la langue. Mes valets en ont meilleur marché aux grandes occasions qu'aux petites. Les petites me surprennent: et le mal'heur veut, que depuis que vous estes dans le precipice, il n'importe, qui vous ayt donné le bransle: vous allez tousiours iusques au fons. La cheute se presse, s'esmeut, et se haste d'elle mesme. Aux grandes occasions cela me paye, qu'elles sont si iustes, que chacun s'attend d'en voir naistre vne raisonnable cholere: ie me glorifie à tromper leur attente: ie me bande et prepare contre celles cy, elles me mettent en ceruelle, et menassent de m'emporter bien loing si ie les suiuoy. Ayséement ie me garde d'y entrer, et suis assez fort, si ie l'attens, pour repousser l'impulsion de cette passion, quelque violente cause qu'elle aye: mais si elle me preoccupe, et saisit vne fois, elle m'emporte, quelque vaine cause qu'elle aye. Ie marchande ainsin auec ceux qui peuuent contester auec moy: Quand vous me sentirez esmeu le premier, laissez moy aller à tort ou à droict, i'en feray de mesme à mon tour. La tempeste ne s'engendre que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers l'vne de l'autre, et ne naissent en vn poinct. Donnons à chacune sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile ordonnance, mais de difficile execution. Par fois m'aduient il aussi, de representer le courroussé, pour le reiglement de ma maison, sans aucune vraye emotion. A mesure que l'aage me rend les humeurs plus aigres, i'estudie à m'y opposer, et feray si ie puis que ie seray d'oresenauant d'autant moins chagrin et difficile, que i'auray plus d'excuse et d'inclination à l'estre: quoy que parcydeuant ie l'aye esté, entre ceux qui le sont le moins. Encore vn mot pour clorre ce pas. Aristote dit, que la colere sert par fois d'armes à la vertu et à la vaillance. Cela est vray-semblable: toutesfois ceux qui y contredisent, respondent plaisamment, que c'est vn' arme de nouuel vsage: car nous remuons les autres armes, ceste cy nous remue: nostre main ne la guide pas, c'est elle qui guide nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas.

CHAPITRE XXXII.

_Defence de Seneque et de Plutarque._

LA familiarité que i'ay auec ces personnages icy, et l'assistance qu'ils font à ma vieillesse, et à mon liure massonné purement de leurs despouïlles, m'oblige à espouser leur honneur. Quant à Seneque, parmy vne miliasse de petits liurets, que ceux de la Religion pretendue reformée font courir pour la deffence de leur cause, qui partent par fois de bonne main, et qu'il est grand dommage n'estre embesoignée à meilleur subiect, i'en ay veu autres-fois vn, qui pour alonger et remplir la similitude qu'il veut trouuer, du gouuernement de nostre pauure feu Roy Charles neufiesme, auec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine auec Seneque, leurs fortunes, d'auoir esté tous deux les premiers au gouuernement de leurs Princes, et quant et quant leurs mœurs, leurs conditions, et leurs deportemens. Enquoy à mon opinion il fait bien de l'honneur audict Seigneur Cardinal: car encore que ie soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele enuers sa religion et seruice de son Roy, et sa bonne fortune, d'estre nay en vn siecle, où il fust si nouueau, et si rare, et quant et quant si necessaire pour le bien public, d'auoir vn personnage ecclesiastique de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge: si est-ce qu'à confesser la verité, ie n'estime sa capacité de beaucoup pres telle, ny sa vertu si nette et entiere, ny si ferme, que celle de Seneque. Or, ce liure dequoy ie parle, pour venir à son but, fait vne description de Seneque tres-iniurieuse, ayant emprunté ces reproches de Dion l'historien, duquel ie ne crois aucunement le tesmoignage. Car outre qu'il est inconstant, qui apres auoir appellé Seneque tres-sage tantost, et tantost ennemy mortel des vices de Neron, le fait ailleurs, auaritieux, vsurier, ambitieux, lasche, voluptueux, et contrefaisant le philosophe à fauces enseignes: sa vertu paroist si viue et vigoureuse en ses escrits, et la defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et despence excessiue, que ie n'en croiroy aucun tesmoignage au contraire. Et d'auantage, il est bien plus raisonnable, de croire en telles choses les historiens Romains, que les Grecs et estrangers. Or Tacitus et les autres, parlent tres-honorablement, et de sa vie et de sa mort: et nous le peignent en toutes choses personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et ie ne veux alleguer autre reproche contre le iugement de Dion, que cestuy-cy, qui est ineuitable: c'est qu'il a le sentiment si malade aux affaires Romaines, qu'il ose soustenir la cause de Iulius Cæsar contre Pompeius, et d'Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque. Iean Bodin est vn bon autheur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de iugement que la tourbe des escriuailleurs de son siecle, et merite qu'on le iuge et considere. Ie le trouue vn peu hardy en ce passage de sa Methode de l'histoire, où il accuse Plutarque non seulement d'ignorance (surquoy ie l'eusse laissé dire: car cela n'est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet autheur escrit souuent des choses incroyables et entierement fabuleuses (ce sont ses mots). S'il eust dit simplement, les choses autrement qu'elles ne sont, ce n'estoit pas grande reprehension: car ce que nous n'auons pas veu, nous le prenons des mains d'autruy et à credit: et ie voy qu'à escient il recite par fois diuersement mesme histoire: comme le iugement des trois meilleurs capitaines qui eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d'auoir pris pour argent content, des choses incroyables et impossibles, c'est accuser de faute de iugement, le plus iudicieux autheur du monde. Et voicy son exemple: Comme, ce dit-il, quand il recite qu'vn enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le ventre à vn renardeau, qu'il auoit desrobé, et le tenoit caché soubs sa robe, iusques à mourir plustost que de descouurir son larecin. Ie trouue en premier lieu cet exemple mal choisi: d'autant qu'il est bien malaisé de borner les efforts des facultez de l'ame, là où des forces corporelles, nous auons plus de loy de les limiter et cognoistre. Et à cette cause, si c'eust esté à moy à faire, i'eusse plustost choisi vn exemple de cette seconde sorte: et il y en a de moins croyables. Comme entre autres, ce qu'il recite de Pyrrhus, que tout blessé qu'il estoit, il donna si grand coup d'espée à vn sien ennemy armé de toutes pieces, qu'il le fendit du haut de la teste iusques au bas, si que le corps se partit en deux parts. En son exemple, ie n'y trouue pas grand miracle, ny ne reçois l'excuse de quoy il couure Plutarque, d'auoir adiousté ce mot, comme on dit, pour nous aduertir, et tenir en bride nostre creance. Car si ce n'est aux choses receuës par authorité et reuerence d'ancienneté ou de religion, il n'eust voulu ny recevoir luy mesme, ny nous proposer à croire, choses de foy incroyables. Et que ce mot, comme on dit, il ne l'employe pas en ce lieu pour cet effect, il est aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs sur ce subiect de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples aduenuz de son temps plus malaisez à persuader. Comme celuy que Cicero a tesmoigné aussi autant luy, pour auoir, à ce qu'il dit, esté sur les lieux: Que iusques à leur temps, il se trouuoit des enfans en cette preuue de patience, à quoy on les essayoit deuant l'autel de Diane, qui souffroyent d'y estre fouëtez iusques à ce que le sang leur couloit par tout non seulement sans s'escrier, mais encores sans gemir, et aucuns iusques à y laisser volontairement la vie. Et ce que Plutarque aussi recite, auec cent autres tesmoins, qu'au sacrifice, vn charbon ardent s'estant coulé dans la manche d'vn enfant Lacedemonien, ainsi qu'il encensoit, il se laissa brusler tout le bras, iusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux assistans. Il n'estoit rien selon leur coustume, où il leur allast plus de la reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme et de honte, que d'estre surpris en larecin. Ie suis si imbu de la grandeur de ces hommes là, que non seulement il ne me semble, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que ie ne le trouue pas seulement rare et estrange. L'histoire Spartaine est pleine de mille plus aspres exemples et plus rares: elle est à ce prix toute miracle. Marcellinus recite sur ce propos du larecin, que de son temps il ne s'estoit encores peu trouuer aucune sorte de tourment, qui peust forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict: qui estoit fort en vsage entre eux, à dire seulement leur nom. Vn paisan Espagnol estant mis à la gehenne sur les complices de l'homicide du præteur Lucius Piso, crioit au milieu des tourmens, que ses amis ne bougeassent, et l'assistassent en toute seureté, et qu'il n'estoit pas en la douleur, de luy arracher vn mot de confession, et n'en eut on autre chose, pour le premier iour. Le lendemain, ainsi qu'on le ramenoit pour recommencer son tourment, s'esbranlant vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa teste contre vne paroy, et s'y tua. Epicharis ayant saoulé et lassé la cruauté des satellites de Neron, et soustenu leur feu, leurs batures, leurs engins, sans aucune voix de reuelation de sa coniuration, tout vn iour: rapportée à la gehenne l'endemain, les membres touts brisez, passa vn lasset de sa robbe dans l'vn bras de sa chaize, à tout vn nœud coulant, et y fourrant sa teste, s'estrangla du pois de son corps. Ayant le courage d'ainsi mourir, et se desrober aux premiers tourments, semble elle pas à escient auoir presté sa vie à cette espreuue de sa patience du iour precedent, pour se moquer de ce tyran, et encourager d'autres à semblable entreprinse contre luy? Et qui s'enquerra à nos argoulets, des experiences qu'ils ont euës en ces guerres ciuiles, il se trouuera des effets de patience, d'obstination et d'opiniastreté, parmy nos miserables siecles, et en cette tourbe molle et effeminée, encore plus que l'Egyptienne, dignes d'estre comparez à ceux que nous venons de reciter de la vertu Spartaine. Ie sçay qu'il s'est trouué des simples paysans, s'estre laissez griller la plante des pieds, ecrazer le bout des doigts à tout le chien d'vne pistole, pousser les yeux sanglants hors de la teste, à force d'auoir le front serré d'vne corde, auant que de s'estre seulement voulu mettre à rançon. I'en ay veu vn, laissé pour mort tout nud dans vn fossé, ayant le col tout meurtry et enflé, d'vn licol qui y pendoit encore, auec lequel on l'auoit tirassé toute la nuict, à la queuë d'vn cheual, le corps percé en cent lieux, à coups de dague, qu'on luy auoit donné, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte: qui auoit souffert tout cela, et iusques à y auoir perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu'il me dit, de mourir plustost de mille morts (comme de vray, quant à sa souffrance, il en auoit passé vne toute entiere) auant que rien promettre: et si estoit vn des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien en a lon veu se laisser patiemment brusler et rotir, pour des opinions empruntées d'autruy, ignorées et incognues? I'ay cogneu cent et cent femmes (car ils disent que les testes de Gascongne ont quelque prerogatiue en cela) que vous eussiez plustost faict mordre dans le fer chaut, que de leur faire desmordre vne opinion qu'elles eussent conçeuë en cholere. Elles s'exasperent à l'encontre des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la femme, qui pour aucune correction de menaces, et bastonnades, ne cessoit d'appeller son mary pouïlleux, et qui precipitée dans l'eau haussoit encores en s'estouffant, les mains, et faisoit au dessus de sa teste, signe de tuer des poux: forgea vn conte, duquel en verité tous les iours, on voit l'image expresse en l'opiniastreté des femmes. Et est l'opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté. Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l'est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens, comme i'ay dit ailleurs. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: ce que ie ne dis pas pour Bodin: de faire difficulté de croire d'autruy, ce qu'eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la maistresse forme de l'humaine nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d'vn autre? la premiere chose qu'il appelle à la consultation de son iugement, c'est son exemple: selon qu'il en va chez luy, selon cela va l'ordre du monde. O l'asnerie dangereuse et insupportable! Moy ie considere aucuns hommes fort loing au dessus de moy, notamment entre les anciens: et encores que ie recognoisse clairement mon impuissance à les suyure de mille pas, ie ne laisse pas de les suyure à veuë, et iuger les ressorts qui les haussent ainsi, desquels i'apperçoy aucunement en moy les semences: comme ie fay aussi de l'extreme bassesse des esprits, qui ne m'estonne, et que ie ne mescroy non plus. Ie voy bien le tour que celles là se donnent pour se monter, et i'admire leur grandeur: et ces eslancemens que ie trouue tres-beaux, ie les embrasse: et si mes forces n'y vont, au moins mon iugement s'y applique tres-volontiers. L'autre exemple qu'il allegue des choses incroyables, et entierement fabuleuses, dictes par Plutarque: c'est qu'Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour auoir attiré à soy seul, le cœur et la volonté de ses citoyens. Ie ne sçay quelle marque de fauceté il y treuue: mais tant y a, que Plutarque parle là des choses qui luy deuoyent estre beaucoup mieux cognuës qu'à nous: et n'estoit pas nouueau en Grece, de voir les hommes punis et exilez, pour cela seul, d'agreer trop à leurs citoyens: tesmoin l'Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu, vn' autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dit qu'il a bien assorty de bonne foy, les Romains aux Romains, et les Grecs entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin, dit-il, Demosthenes et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus, estimant qu'il a fauorisé les Grecz, de leur auoir donné des compagnons si dispareils. C'est iustement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et loüable. Car en ses comparaisons (qui est la piece plus admirable de ses œuvres, et en laquelle à mon aduis il s'est autant pleu) la fidelité et syncerité de ses iugemens, esgale leur profondeur et leur poix. C'est vn philosophe, qui nous apprend la vertu. Voyons si nous le pourrons garentir de ce reproche de preuarication et fauceté. Ce que ie puis penser auoir donné occasion à ce iugement, c'est ce grand et esclatant lustre des noms Romains, que nous auons en la teste: il ne nous semble point, que Demosthenes puisse esgaler la gloire d'vn consul, proconsul, et questeur de cette grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose, et les hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer leurs mœurs, leurs naturels, leur suffisance, que leur fortune: ie pense au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton, en doiuent de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, i'eusse plustost choisi l'exemple du ieune Caton comparé à Phocion: car en ce pair, il se trouueroit vne plus vray-semblable disparité à l'aduantage du Romain. Quant à Marcellus, Sylla, et Pompeius, ie voy bien que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux, et pompeux, que ceux des Grecs, que Plutarque leur apparie: mais les actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu'ailleurs, ne sont pas tousiours les plus fameuses. Ie voy souuent des noms de capitaines, estouffez soubs la splendeur d'autres noms, de moins de merite: tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs autres. Et à le prendre par là, si i'auois à me plaindre pour les Grecs, pourrois-ie pas dire, que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Lycurgus? Mais c'est folie de vouloir iuger d'vn traict, les choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les esgale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement, pourroit remarquer leurs differences? Vient-il à parangonner les victoires, les exploits d'armes, la puissance des armées conduites par Pompeius, et ses triumphes, auec ceux d'Agesilaus? Ie ne croy pas, dit-il, que Xenophon mesme, s'il estoit viuant, encore qu'on luy ait concedé d'escrire tout ce qu'il a voulu à l'aduantage d'Agesilaus, osast le mettre en comparaison. Parle-il de conferer Lysander à Sylla: Il n'y a, dit-il, point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en hazard de batailles: car Lysander ne gaigna seulement que deux batailles nauales, etc. Cela, ce n'est rien desrober aux Romains. Pour les auoir simplement presentez aux Grecz, il ne leur peut auoir fait iniure, quelque disparité qui y puisse estre. Et Plutarque ne les contrepoise pas entiers: il n'y a en gros aucune preference: il apparie les pieces et les circonstances, l'vne apres l'autre, et les iuge separément. Parquoy, si on le vouloit conuaincre de faueur, il falloit en esplucher quelque iugement particulier: ou dire en general, qu'il auroit failly d'assortir tel Grec à tel Romain: d'autant qu'il y en auroit d'autres plus correspondans pour les apparier, et se rapportans mieux.

CHAPITRE XXXIII.

_L'histoire de Spurina._