Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 36

Chapter 363,573 wordsPublic domain

Parmy noz autres disputes, celle du _Fatum_, s'y est meslée: et pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu'elles aduiennent ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car tout luy estant present, il voit plustost qu'il ne preuoit) ce n'est pas la forcer d'aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses aduiennent, et les choses n'aduiennent pas, à cause que nous voyons. L'aduenement fait la science, non la science l'aduenement. Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu'il a en sa prescience, y a aussi celles qu'on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu'il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu faillir. Or i'ay veu assez de gens encourager leurs troupes de cette necessité fatale: car si nostre heure est attachée à certain point, ny les harquebusades ennemies, ny nostre hardiesse, ny nostre fuite et couardise, ne la peuuent auancer ou reculer. Cela est beau à dire, mais cherchez qui l'effectuera: et s'il est ainsi, qu'vne forte et viue creance, tire apres soy les actions de mesme, certes cette foy, dequoy nous remplissons tant la bouche, est merueilleusement legere en noz siecles: sinon que le mespris qu'elle a des œuures, luy face desdaigner leur compagnie. Tant y a, qu'à ce mesme propos, le sire de Ioinuille tesmoing croyable autant que tout autre, nous racomte des Bedoins, nation meslée aux Sarrasins, ausquels le Roy sainct Louys eut affaire en la terre saincte, qu'ils croyoient si fermement en leur religion les iours d'vn chacun estre de toute eternité prefix et contez, d'vne preordonnance ineuitable, qu'ils alloyent à la guerre nudz, sauf vn glaiue à la turquesque, et le corps seulement couuert d'vn linge blanc: et pour leur plus extreme maudisson, quand ils se courroussoient aux leurs, ils auoyent tousiours en la bouche: Maudit sois tu, comme celuy, qui s'arme de peur de la mort. Voyla bien autre preuue de creance, et de foy, que la nostre. Et de ce rang est aussi celle que donnerent ces deux religieux de Florence, du temps de nos peres. Estans en quelque controuerse de science, ils s'accorderent, d'entrer tous deux dans le feu, en presence de tout le peuple, et en la place publique, pour la verification chacun de son party: et en estoyent des-ia les apprests tous faicts, et la chose iustement sur le poinct de l'execution, quand elle fut interrompue par vn accident improuueu. Vn ieune Seigneur Turc, ayant faict vn signalé fait d'armes de sa personne, à la veuë des deux battailles, d'Amurath et de l'Huniade, prestes à se donner: enquis par Amurath, qui l'auoit en si grande ieunesse et inexperience (car c'estoit la premiere guerre qu'il eust veu) remply d'vne si genereuse vigueur de courage: respondit, qu'il auoit eu pour souuerain percepteur de vaillance, vn lieure. Quelque iour estant à la chasse, dit-il, ie descouury vn lieure en forme: et encore que i'eusse deux excellents leuriers à mon costé: si me sembla-il, pour ne le faillir point, qu'il valloit mieux y employer encore mon arc: car il me faisoit fort beau ieu. Ie commençay à descocher mes flesches: et iusques à quarante, qu'il y en auoit en ma trousse: non sans l'assener seulement, mais sans l'esueiller. Apres tout, ie descoupplay mes leuriers apres, qui n'y peurent non plus. I'apprins par là, qu'il auoit esté couuert par sa destinée: et que, ny les traits, ny les glaiues ne portent, que par le congé de nostre fatalité, laquelle il n'est en nous de reculer ny d'auancer. Ce compte doit seruir, à nous faire veoir en passant, combien nostre raison est flexible à toute sorte d'images. Vn personnage grand d'ans, de nom, de dignité, et de doctrine, se vantoit à moy d'auoir esté porté à certaine mutation tres-importante de sa foy, par vne incitation estrangere, aussi bizarre: et au reste si mal concluante, que ie la trouuoy plus forte au reuers. Luy l'appelloit miracle: et moy aussi, à diuers sens. Leurs historiens disent, que la persuasion, estant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs iours, ayde apparemment à les asseurer aux dangers. Et ie cognois vn grand Prince, qui en fait heureusement son proffit: soit qu'il la croye, soit qu'il la prenne pour excuse, à se hazarder extraordinairement: pourueu que Fortune ne se lasse trop tost, de luy faire espaule. Il n'est point aduenu de nostre memoire, vn plus admirable effect de resolution, que de ces deux qui conspirerent la mort du Prince d'Orenge. C'est merueille, comment on peut eschauffer le second, qui l'executa, à vne entreprinse, en laquelle il estoit si mal aduenu à son compagnon, y ayant apporté tout ce qu'il pouuoit. Et sur cette trace, et de mesmes armes, aller entreprendre vn Seigneur, armé d'vne si fraiche instruction de deffiance, puissant de suitte d'amis, et de force corporelle, en sa sale, parmy ses gardes, en vne ville toute à sa deuotion. Certes il y employa vne main bien determinée, et vn courage esmeu d'vne vigoreuse passion. Vn poignard est plus seur, pour assener, mais d'autant qu'il a besoing de plus de mouuement, et de vigueur de bras, que n'a vn pistolet, son coup est plus subject à estre gauchy, ou troublé. Que celuy là, ne courust à vne mort certaine, ie n'y fay pas grand doubte: car les esperances, dequoy on eust sçeu l'amuser, ne pouuoient loger en entendement rassis: et la conduite de son exploit, montre qu'il n'en auoit pas faute, non plus que de courage. Les motifs d'vne si puissante persuasion, peuuent estre diuers, car nostre fantasie fait de soy et de nous, ce qu'il luy plaist. L'execution qui fut faicte pres d'Orleans, n'eut rien de pareil, il y eut plus de hazard que de vigueur: le coup n'estoit pas à la mort, si la Fortune ne l'eust rendu tel: et l'entreprise de tirer estant à cheual, et de loing, et à vn qui se mouuoit au bransle de son cheual, fut l'entreprise d'vn homme, qui aymoit mieux faillir son effect, que faillir à se sauuer. Ce qui suyuit apres le montra. Car il se transit et s'enyura de la pensée de si haute execution, si qu'il perdit entierement son sens, et à conduire sa fuite, et à conduire sa langue, en ses responces. Que luy falloit-il, que recourir à ses amis au trauers d'vne riuiere? C'est vn moyen, où ie me suis ietté à moindres dangers, et que i'estime de peu de hazard, quelque largeur qu'ait le passage, pourueu que vostre cheual trouue l'entrée facile, et que vous preuoyez au delà, vn bord aysé selon le cours de l'eau. L'autre, quand on luy prononça son horrible sentence: I'y estois preparé, dit-il, ie vous estonneray de ma patience. Les Assassins, nation dependant de la Phœnicie, sont estimes entre les Mahumetans, d'vne souueraine deuotion et pureté de mœurs. Ils tiennent, que le plus court chemin à gaigner Paradis, c'est de tuer quelqu'vn de religion contraire. Parquoy, on l'a veu souuent entreprendre, à vn ou deux, en pourpoinct, contre des ennemis puissans, au prix d'vne mort certaine, et sans aucun soing de leur propre danger. Ainsi fut assassiné (ce mot est emprunté de leur nom) nostre Comte Raimond de Tripoli, au milieu de sa ville: pendant noz entreprinses de la guerre saincte. Et pareillement Conrad Marquis de Mont-ferrat, les meurtriers conduits au supplice, tous enflez et fiers d'vn si beau chef d'œuure.

CHAPITRE XXX.

_D'vn enfant monstrueux._

CE comte s'en ira tout simple: car ie laisse aux medecins d'en discourir. Ie vis auant hier vn enfant que deux hommes et vne nourrisse, qui se disoient estre le pere, l'oncle, et la tante, conduisoient, pour tirer quelque soul de le montrer, à cause de son estrangeté. Il estoit en tout le reste d'vne forme commune, et se soustenoit sur ses pieds, marchoit et gasouilloit, enuiron comme les autres de mesme aage: il n'auoit encore voulu prendre autre nourriture, que du tetin de sa nourrisse: et ce qu'on essaya en ma presence de luy mettre en la bouche, il le maschoit vn peu, et le rendoit sans aualler: ses cris sembloient bien auoir quelque chose de particulier: il estoit aagé de quatorze mois iustement. Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à vn autre enfant, sans teste, et qui auoit le conduit du dos estouppé, le reste entier: car il auoit bien l'vn bras plus court, mais il luy auoit esté rompu par accident, à leur naissance; ils estoyent ioints face à face, et comme si vn plus petit enfant en vouloit accoler vn plus grandelet. La ioincture et l'espace par où ils se tenoient n'estoit que de quatre doigts, ou enuiron, en maniere, que si vous retroussiez cet enfant imparfaict, vous voyiez au dessoubs le nombril de l'autre: ainsi la cousture se faisoit entre les tetins et son nombril. Le nombril de l'imparfaict ne se pouuoit voir, mais ouy bien tout le reste de son ventre. Voyla comme ce qui n'estoit pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et iambes, de cet imparfaict, demouroient pendants et branslans sur l'autre, et luy pouuoit aller sa longueur iusques à my iambe. La nourrice nous adioustoit, qu'il vrinoit par tous les deux endroicts: aussi estoient les membres de cet autre nourris, et viuans, et en mesme poinct que les siens, sauf qu'ils estoient plus petits et menus. Ce double corps, et ces membres diuers, se rapportans à vne seule teste, pourroient bien fournir de fauorable prognostique au Roy, de maintenir soubs l'vnion de ses loix, ces parts et pieces diuerses de nostre Estat. Mais de peur que l'euenement ne le desmente, il vaut mieux le laisser passer deuant: car il n'est que de deuiner en choses faictes, _Vt quum facta sunt, tum ad coniecturam aliqua interpretatione reuocentur_: comme on dit d'Epimenides qu'il deuinoit à reculons. Ie vien de voir vn pastre en Medoc, de trente ans ou enuiron, qui n'a aucune montre des parties genitales: il a trois trous par où il rend son eau incessamment, il est barbu, a desir, et recherche l'attouchement des femmes. Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l'immensité de son ouurage, l'infinité des formes, qu'il y a comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu à l'homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun, et reglé: mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation. _Quod crebrò videt, non miratur, etiam si, cur fiat nescit. Quod antè non vidit, id, si euenerit, ostentum esse censet._ Nous appellons contre Nature, ce qui aduient contre la coustume. Rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle, chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouuelleté nous apporte.

CHAPITRE XXXI.

_De la cholere._

PLVTARQVE est admirable par tout: mais principalement, où il iuge des actions humaines. On peut voir les belles choses, qu'il dit en la comparaison de Lycurgus, et de Numa, sur le propos de la grande simplesse que ce nous est, d'abandonner les enfans au gouuernement et à la charge de leurs peres. La plus part de noz polices, comme dit Aristote, laissent à chascun, en maniere des Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfants, selon leur folle et indiscrete fantasie. Et quasi les seules, Lacedemonienne et Cretense, ont commis aux loix la discipline de l'enfance. Qui ne voit qu'en vn Estat tout despend de son education et nourriture? et cependant sans aucune discretion, on la laisse à la mercy des parens, tant fols et meschants qu'ils soient. Entre autres choses combien de fois m'a-il prins enuie, passant par nos ruës, de dresser vne farce, pour venger des garçonnetz, que ie voyoy escorcher, assommer, et meurtrir à quelque pere ou mere furieux, et forcenez de colere? Vous leur voyez sortir le feu et la rage des yeux,

_Rabie iecur incendente feruntur Præcipites, vt saxa iugis abrupta, quibus mons Subtrahitur, cliuóque latus pendente recedit:_

(et selon Hippocrates les plus dangereuses maladies sont celles qui desfigurent le visage) à tout vne voix tranchante et esclatante, souuent contre qui ne fait que sortir de nourrisse. Et puis les voyla estroppiez, estourdis de coups: et nostre iustice qui n'en fait compte, comme si ces esboittements et eslochements n'estoient pas des membres de nostre chose publique.

_Gratum est quòd patriæ ciuem populóque dedisti, Si facis vt patriæ sit idoneus, vtilis agris, Vtilis et bellorum et pacis rebus agendis._

Il n'est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements, que la cholere. Aucun ne feroit doubte de punir de mort, le iuge, qui par cholere auroit condamné son criminel: pourquoy est-il non plus permis aux peres, et aux pedantes, de fouetter les enfans, et les chastier estans en cholere? Ce n'est plus correction, c'est vengeance. Le chastiement tient lieu de medecine aux enfans; et souffririons nous vn medecin, qui fust animé et courroucé contre son patient? Nous mesmes, pour bien faire, ne deurions iamais mettre la main sur noz seruiteurs, tandis que la cholere nous dure. Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l'esmotion, remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres, quand nous serons r'accoisez et refroidis. C'est la passion qui commande lors, c'est la passion qui parle, ce n'est pas nous. Au trauers d'elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au trauers d'vn brouillas. Celuy qui a faim, vse de viande, mais celuy qui veut vser de chastiement, n'en doit auoir faim ny soif. Et puis, les chastiemens, qui se font auec poix et discretion, se reçoiuent bien mieux, et auec plus de fruit, de celuy qui les souffre. Autrement, il ne pense pas auoir esté iustement condamné, par vn homme agité d'ire et de furie: et allegue pour sa iustification, les mouuements extraordinaires de son maistre, l'inflammation de son visage, les sermens inusitez, et cette sienne inquietude, et precipitation temeraire.

_Ora tument ira, nigrescunt sanguine venæ, Lumina Gorgoneo sæuius igne micant._

Suetone recite, que Caïus Rabirius ayant esté condamné par Cæsar, ce qui luy seruit le plus enuers le peuple (auquel il appella) pour luy faire gaigner sa cause, ce fut l'animosité et l'aspreté que Cæsar auoit apporté en ce iugement. Le dire est autre chose que le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part. Ceux-là se sont donnez beau ieu en nostre temps, qui ont essayé de choquer la verité de nostre Eglise, par les vices des ministres d'icelle: elle tire ses tesmoignages d'ailleurs. C'est vne sotte façon d'argumenter, et qui reietteroit toutes choses en confusion. Vn homme de bonnes mœurs, peut auoir des opinions faulces, et vn meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas. C'est sans doubte vne belle harmonie, quand le faire, et le dire vont ensemble: et ie ne veux pas nier, que le dire, lors que les actions suyuent, ne soit de plus d'authorité et efficace: comme disoit Eudamidas, oyant vn Philosophe discourir de la guerre; Ces propos sont beaux, mais celuy qui les dit, n'en est pas croyable, car il n'a pas les oreilles accoustumées au son de la trompette. Et Cleomenes oyant vn rhetoricien harenguer de la vaillance, s'en print fort à rire: et l'autre s'en scandalizant, il luy dit; I'en ferois de mesmes, si c'estoit vne arondelle qui en parlast: mais si c'estoit vne aigle, ie l'orrois volontiers. I'apperçois, ce me semble, és escrits des anciens, que celuy qui dit ce qu'il pense, l'assene bien plus viuement, que celuy qui se contrefaict. Oyez Cicero parler de l'amour de la liberté: oyez en parler Brutus, les escrits mesmes vous sonnent que cettuy-cy estoit homme pour l'achepter au prix de la vie. Que Cicero pere d'eloquence, traitte du mespris de la mort, que Seneque en traite aussi, celuy là traine languissant, et vous sentez qu'il vous veut resoudre de chose, dequoy il n'est pas resolu. Il ne vous donne point de cœur, car luy-mesmes n'en a point: l'autre vous anime et enflamme. Ie ne voy iamais autheur, mesmement de ceux qui traictent de la vertu et des actions, que ie ne recherche curieusement quel il a esté. Car les Ephores à Sparte voyans vn homme dissolu proposer au peuple vn aduis vtile, luy commanderent de se taire, et prierent vn homme de bien, de s'en attribuer l'inuention, et le proposer. Les escrits de Plutarque, à les bien sauourer, nous le descouurent assez; et ie pense le cognoistre iusques dans l'ame: si voudrois-ie que nous eussions quelques memoires de sa vie. Et me suis ietté en ce discours à quartier, à propos du bon gré que ie sens à Aul. Gellius de nous auoir laissé par escrit ce compte de ses mœurs, qui reuient à mon subject de la cholere. Vn sien esclaue mauuais homme et vicieux, mais qui auoit les oreilles aucunement abbreuuées des leçons de philosophie, ayant esté pour quelque sienne faute despouillé par le commandement de Plutarque; pendant qu'on le fouettoit, grondoit au commencement, que c'estoit sans raison, et qu'il n'auoit rien faict: mais en fin, se mettant à crier et iniurier bien à bon escient son maistre, luy reprochoit qu'il n'estoit pas philosophe, comme il s'en vantoit: qu'il luy auoit souuent ouy dire, qu'il estoit laid de se courroucer, voire qu'il en auoit faict vn liure: et ce que lors tout plongé en la colere, il le faisoit si cruellement battre, desmentoit entierement ses escrits. A cela Plutarque, tout froidement et tout rassis; Comment, dit-il, rustre, à quoy iuges tu que ie sois à cette heure courroucé? mon visage, ma voix, ma couleur, ma parolle, te donne elle quelque tesmoignage que ie sois esmeu? Ie ne pense auoir ny les yeux effarouchez, ny le visage troublé, ny vn cry effroyable: rougis-ie? escume-ie? m'eschappe-il de dire chose, dequoy i'aye à me repentir? tressaulx-ie? fremis-ie de courroux? car pour te dire, ce sont là les vrais signes de la cholere. Et puis se destournant à celuy qui fouettoit: Continuez, luy dit-il, tousiours vostre besongne, pendant que cettuy-cy et moy disputons. Voyla son comte. Archytas Tarentinus reuenant d'vne guerre, où il auoit esté Capitaine general, trouua tout plein de mauuais mesnage en sa maison, et ses terres en friche, par le mauuais gouuernement de son receueur: et l'ayant fait appeller: Va, luy dit-il, que si ie n'estois en cholere, ie t'estrillerois bien. Platon de mesme, s'estant eschauffé contre l'vn de ses esclaues, donna à Speusippus charge de le chastier, s'excusant d'y mettre la main luy-mesme, sur ce qu'il estoit courroucé. Charillus Lacedemonien, à vn Elote qui se portoit trop insolemment et audacieusement enuers luy: Par les Dieux, dit-il, si ie n'estois courroucé, ie te ferois tout à cette heure mourir. C'est vne passion qui se plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez soubs vne fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l'innocence? I'ay retenu à ce propos vn merueilleux exemple de l'antiquité. Piso personnage par tout ailleurs de notable vertu, s'estant esmeu contre vn sien soldat, dequoy reuenant seul du fourrage, il ne luy sçauoit rendre compte, où il auoit laissé vn sien compagnon, tinst pour aueré qu'il l'auoit tué, et le condamna soudain à la mort. Ainsi qu'il estoit au gibet, voicy arriuer ce compagnon esgaré: toute l'armée en fit grand'feste, et apres force caresses et accollades des deux compagnons, le bourreau meine l'vn et l'autre, en la presence de Piso, s'attendant bien toute l'assistance que ce luy seroit à luy-mesmes vn grand plaisir: mais ce fut au rebours, car par honte et despit, son ardeur qui estoit encore en son effort, se redoubla: et d'vne subtilité que sa passion luy fournit soudain, il en fit trois coulpables, par ce qu'il en auoit trouué vn innocent: et les fit depescher tous trois: Le premier soldat, par ce qu'il y auoit arrest contre luy: le second qui s'estoit esgaré, par ce qu'il estoit cause de la mort de son compagnon; et le bourreau pour n'auoir obey au commandement qu'on luy auoit faict. Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues, peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu'on desdaigne de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merueilleusement cholere de sa nature. A vn, qui souppoit en sa compagnie, homme de molle et douce conuersation, et qui pour ne l'esmouuoir, prenoit party d'approuuer tout ce qu'il disoit, et d'y consentir: luy ne pouuant souffrir son chagrin, se passer ainsi sans aliment: Nie moy quelque chose, de par les Dieux, dit-il, affin que nous soyons deux. Elles de mesmes, ne se courroucent, qu'affin qu'on se contre-courrouce, à l'imitation des loix de l'amour. Phocion à vn homme qui luy troubloit son propos, en l'iniuriant asprement, n'y fit autre chose que se taire, et luy donner tout loisir d'espuiser sa cholere: cela faict, sans aucune mention de ce trouble, il recommença son propos, en l'endroict où il l'auoit laissé. Il n'est replique si piquante comme est vn tel mespris. Du plus cholere homme de France (et c'est tousiours imperfection, mais plus excusable à vn homme militaire: car en cet exercice il y a certes des parties, qui ne s'en peuuent passer) ie dy souuent, que c'est le plus patient homme que ie cognoisse à brider sa cholere: elle l'agite de telle violence et fureur,

_Magno veluti cùm flamma sonore Virgea suggeritur costis vndantis aheni, Exultántque æstu latices, furit intus aquai Fumidus atque altè spumis exuberat amnis, Nec iam se capit vnda, volat vapor ater ad auras,_