Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 35

Chapter 353,218 wordsPublic domain

Les belles matieres siesent bien en quelque place qu'on les seme. Moy, qui ay plus de soin du poids et vtilité des discours, que de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy vn peu à l'escart, vne tres-belle histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté, et se peuuent seules trop soustenir, ie me contente du bout d'vn poil, pour les ioindre à mon propos. Entre les autres condamnez par Philippus, auoit esté vn Herodicus, Prince des Thessaliens. Apres luy, il auoit encore depuis faict mourir ses deux gendres, laissants chacun vn fils bien petit. Theoxena et Archo estoyent les deux vefues. Theoxena ne peut estre induicte à se remarier, en estant fort poursuyuie. Archo espousa Poris, le premier homme d'entre les Æniens, et en eut nombre d'enfants, qu'elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d'vne charité maternelle enuers ses nepueux, pour les auoir en sa conduitte et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de l'edict du Roy. Cette courageuse mere, se deffiant et de la cruauté de Philippus, et de la licence de ses satellites enuers cette belle et tendre ieunesse, osa dire, qu'elle les tueroit plustost de ses mains, que de les rendre. Poris effrayé de cette protestation, luy promet de les desrober, et emporter à Athenes, en la garde d'aucuns siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d'vne feste annuelle, qui se celebroit à Ænie en l'honneur d'Æneas, et s'y en vont. Ayans assisté le iour aux ceremonies et banquet publique, la nuict ils s'escoulent en vn vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le vent leur fut contraire: et se trouuans l'endemain à la veuë de la terre, d'où ils auoyent desmaré, furent suyuis par les gardes des ports. Au ioindre, Poris s'embesoignant à haster les mariniers pour la fuitte, Theoxena forcenée d'amour et de vengeance, se reiettant à sa premiere proposition, fait apprest d'armes et de poison, et les presentant à leur veuë: Or sus mes enfants, la mort est meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere aux Dieux de leur saincte iustice: ces espées traictes, ces couppes pleines vous en ouurent l'entrée. Courage. Et toy mon fils, qui es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte. Ayants d'vn costé cette vigoureuse conseillere, les ennemis de l'autre, à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le plus à main. Et demy morts furent iettez en la mer. Theoxena fiere d'auoir si glorieusement pourueu à la seureté de tous ses enfants, accollant chaudement son mary: Suyuons ces garçons, mon amy, et iouyssons de mesme sepulture auec eux. Et se tenants ainsin embrassez, se precipiterent: de maniere que le vaisseau fut ramené à bord, vuide de ses maistres. Les tyrans pour faire tous les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colere, ils ont employé toute leur suffisance, à trouuer moyen d'allonger la mort. Ils veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste, qu'ils n'ayent loisir de sauourer leur vengeance. Là dessus ils sont en grand peine: car si les tourmens sont violents, ils sont cours: s'ils sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voyla à dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'antiquité; et ie ne sçay si sans y penser, nous ne retenons pas quelque trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté. Nostre iustice ne peut esperer, que celuy que la crainte de mourir et d'estre decapité, ou pendu, ne gardera de faillir; en soit empesché, par l'imagination d'vn feu languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et ie ne sçay cependant, si nous les iettons au desespoir. Car en quel estat peut estre l'ame d'vn homme, attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur vne rouë, ou à la vieille façon cloué à vne croix? Iosephe recite, que pendant les guerres des Romains en Iudée, passant où lon auoit crucifié quelques Iuifs, trois iours y auoit, il recogneut trois de ses amis, et obtint de les oster de là; les deux moururent, dit-il, l'autre vescut encore depuis. Chalcondyle homme de foy, aux memoires qu'il a laissé des choses aduenues de son temps, et pres de luy, recite pour extreme supplice, celuy que l'Empereur Mechmed pratiquoit souuent, de faire trancher les hommes en deux parts, par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'vn seul coup de simeterre: d'où il arriuoit, qu'ils mourussent comme de deux morts à la fois: et voyoit-on, dit-il, l'vne et l'autre part pleine de vie, se demener long temps apres pressée de tourment. Ie n'estime pas, qu'il y eust grand'souffrance en ce mouuement. Les supplices plus hideux à voir, ne sont pas tousiours les plus forts à souffrir. Et trouue plus atroce ce que d'autres historiens en recitent contre des Seigneurs Epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'vne dispensation si malicieusement ordonnée, que leur vie dura quinze iours à cette angoisse. Et ces deux autres. Crœsus avant faict prendre vn Gentilhomme fauori de Pantaleon son frere, le mena en la boutique d'vn foullon, où il le feit gratter et carder, à coups de cardes et peignes de ce mestier, iusques à ce qu'il en mourut. George Sechel chef de ces paysans de Polongne, qui soubs tiltre de la Croysade, firent tant de maux, deffaict en battaille par le Vayuode de Transsiluanie, et prins, fut trois iours attaché nud sur vn cheualet; exposé à toutes les manieres de tourmens que chacun pouuoit apporter contre luy: pendant lequel temps on fit ieusner plusieurs autres prisonniers. En fin, luy viuant et voyant, on abbreuua de son sang Lucat son cher frere, et pour le salut duquel seul il prioit, tirant sur soy toute l'enuie de leurs meffaits: et fit on paistre vingt de ses plus fauoris Capitaines, deschirans à belles dents sa chair, et en engloutissants les morceaux. Le reste du corps, et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir, qu'on fit manger à d'autres de sa suitte.

CHAPITRE XXVIII.

_Toutes choses ont leur saison._

CEVX qui apparient Caton le Censeur, au ieune Caton meurtrier de soy-mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines. Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle en exploits militaires, et en vtilité de ses vacations publiques. Mais la vertu du ieune, outre ce que c'est blaspheme de luy en apparier nulle en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d'enuie et d'ambition, celle du Censeur, ayant osé chocquer l'honneur de Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence, de bien loing plus grand que luy, et que tout autre homme de son siecle? Ce qu'on dit entre autres choses de luy, qu'en son extreme vieillesse, il se mit à apprendre la langue Grecque, d'vn ardant appetit, comme pour assouuir vne longue soif, ne me semble pas luy estre fort honnorable. C'est proprement ce que nous disons, retomber en enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et ie puis dire mon patenostre hors de propos. Comme on defera T. Quintius Flaminius, de ce qu'estant general d'armée, on l'auoit veu à quartier sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en vne battaille, qu'il gaigna.

_Imponit finem sapiens et rebus honestis._

Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'empresser aux leçons de son escole: Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s'il apprend encore? Et Philopœmen, à ceux qui hault-louoyent le Roy Ptolomæus, de ce qu'il durcissoit sa personne tous les iours à l'exercice des armes: Ce n'est, dit-il, pas chose louable à vn Roy de son aage, de s'y exercer, il les deuoit hormais reellement employer. Le ieune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs raieunissent sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure. Nostre estude et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que naistre.

_Tu secanda marmora Locas sub ipsum funus, et, sepulcri Immemor, struis domos._

Le plus long de mes desseins n'a pas vn an d'estenduë: ie ne pense desormais qu'à finir: me deffay de toutes nouuelles esperances et entreprinses: prens mon dernier congé de tous les lieux, que ie laisse: et me depossede tous les iours de ce que i'ay. _Olim iam nec perit quicquam mihi, nec acquiritur, plus superest viatici quàm viæ._

_Vixi, et quem dederat cursum fortuna peregi._

C'est en fin tout le soulagement que ie trouue en ma vieillesse, qu'elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour iamais. On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage. La sotte chose, qu'vn vieillard abecedaire!

_Diuersos diuersa iuuant, non omnibus annis Omnia conueniunt._

S'il faut estudier, estudions vn estude sortable à nostre condition: afin que nous puissions respondre, comme celuy, à qui quand on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude: A m'en partir meilleur, et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy du ieune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au discours de Platon, de l'eternité de l'ame. Non, comme il faut croire, qu'il ne fust de long temps garny de toute sorte de munition pour vn tel deslogement. D'asseurance, de volonté ferme, et d'instruction, il en auoit plus que Platon n'en a en ses escrits. Sa science et son courage estoient pour ce regard, au dessus de la philosophie. Il print cette occupation, non pour le seruice de sa mort, mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil, en l'importance d'vne telle deliberation, il continua aussi sans choix et sans changement, ses estudes, auec les autres actions accoustumées de sa vie. La nuict, qu'il vint d'estre refusé de la Preture, il la passa à iouer. Celle en laquelle il deuoit mourir, il la passa à lire. La perte ou de la vie, ou de l'office, tout luy fut vn.

CHAPITRE XXIX.

_De la vertu._

IE trouue par experience, qu'il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l'ame, ou vne resolue et constante habitude: et voy bien qu'il n'est rien que nous ne puissions, voire iusques à surpasser la diuinité mesme, dit quelqu'vn, d'autant que c'est plus, de se rendre impassible de soy, que d'estre tel, de sa condition originelle: et iusques à pouuoir ioindre à l'imbecillité de l'homme, vne resolution et asseurance de Dieu. Mais c'est par secousse. Et és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles: mais ce sont traits à la verité: et est dur à croire, que de ces conditions ainsin esleuées, on en puisse teindre et abbreuuer l'ame, en maniere, qu'elles luy deuiennent ordinaires, et comme naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu'auortons d'hommes, d'eslancer par fois nostre ame, esueillée par les discours, ou exemples d'autruy, bien loing au delà de son ordinaire. Mais c'est vne espece de passion, qui la pousse et agite, et qui la rauit aucunement hors de soy: car ce tourbillon franchi, nous voyons, que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle mesme, sinon iusques à la derniere touche; au moins iusques à n'estre plus celles-là: de façon que lors, à toute occasion, pour vn oyseau perdu, ou vn verre cassé, nous nous laissons esmouuoir à peu pres comme l'vn du vulgaire. Sauf l'ordre, la moderation, et la constance, i'estime que toutes choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause disent les sages, il faut pour iuger bien à poinct d'vn homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les iours. Pyrrho, celuy qui bastit de l'ignorance vne si plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes, de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu'il maintenoit la foiblesse du iugement humain, estre si extreme, que de ne pouuoir prendre party ou inclination: et le vouloit suspendre perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses, comme indifferentes, on conte qu'il se maintenoit tousiours de mesme façon, et visage: s'il auoit commencé vn propos, il ne laissoit pas de l'acheuer, quand celuy à qui il parloit s'en fust allé: s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentast, conserué des precipices, du heurt des charrettes, et autres accidens par ses amis. Car de craindre ou euiter quelque chose, c'eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes, toute eslection et certitude. Quelquefois il souffrit d'estre incisé et cauterisé, d'vne telle constance, qu'on ne luy en veit pas seulement siller les yeux. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations, c'est plus d'y ioindre les effects, toutesfois il n'est pas impossible: mais de les ioindre auec telle perseuerance et constance, que d'en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si esloignées de l'vsage commun, il est quasi incroyable qu'on le puisse. Voyla pourquoy comme il fust quelquefois rencontré en sa maison, tançant bien asprement auecques sa sœur, et luy estant reproché de faillir en cela à son indifferance: Quoy? dit-il, faut-il qu'encore cette femmelette serue de tesmoignage à mes regles? Vn'autre fois, qu'on le veit se deffendre d'vn chien: Il est, dit-il, tres-difficile de despouiller entierement l'homme: et se faut mettre en deuoir, et efforcer de combattre les choses, premierement par les effects; mais au pis aller par la raison et par les discours. Il y a enuiron sept ou huict ans, qu'à deux lieuës d'icy, vn homme de village, qui est encore viuant, ayant la teste de long temps rompue par la ialousie de sa femme, reuenant vn iour de la besongne, et elle le bien-veignant de ses crialleries accoustumées, entra en telle furie, que sur le champ à tout la serpe qu'il tenoit encore en ses mains, s'estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en fieure, les luy ietta au nez. Et il se dit, qu'vn ieune Gentil-homme des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseuerance amolli en fin le cœur d'vne belle maistresse, desesperé, de ce que sur le point de la charge, il s'estoit trouué mol luy mesmes et deffailly, et que,

_Non viriliter Iners senile penis extulerat caput,_

il s'en priua soudain reuenu au logis, et l'enuoya, cruelle et sanglante victime pour la purgation de son offence. Si c'eust esté par discours et religion, comme les prestres de Cibele, que ne dirions nous d'vne si hautaine entreprise? Depuis peu de iours à Bragerac à cinq lieuës de ma maison, contremont la riuiere de Dordoigne, vne femme, ayant esté tourmentée et battue le soir auant, de son mary chagrin et fascheux de sa complexion, delibera d'eschapper à sa rudesse au prix de sa vie, et s'estant à son leuer accointée de ses voisines comme de coustume, leur laissa couler quelque mot de recommendation de ses affaires, prit vne sienne sœur par la main, la mena auec elle sur le pont, et apres auoir pris congé d'elle, comme par maniere de ieu, sans montrer autre changement ou alteration, se precipita du hault en bas, en la riuiere, où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce conseil meurit vne nuict entiere dans sa teste. C'est bien autre chose, des femmes Indiennes; car estant leur coustume aux maris d'auoir plusieurs femmes, et à la plus chere d'elles, de se tuer apres son mary, chacune par le dessein de toute sa vie, vise à gaigner ce poinct, et cet aduantage sur ses compagnes: et les bons offices qu'elles rendent à leur mary, ne regardent autre recompence que d'estre preferées à la compagnie de sa mort.

_Vbi mortifero iacta est fax vltima lecto, Vxorum fusis stat pia turba comis: Et certamen habent lethi, quæ viua sequatur Coniugium: pudor est non licuisse mori. Ardent victrices, et flammæ pectora præbent, Imponúntque suis ora perusta viris._

Vn homme escrit encore en noz iours, auoir veu en ces nations Orientales, cette coustume en credit, que non seulement les femmes s'enterrent apres leurs maris, mais aussi les esclaues, desquelles il a eu iouïssance. Ce qui se faict en cette maniere. Le mary estant trespassé, la vefue peut, si elle veut, mais peu le veulent, demander deux ou trois mois d'espace à disposer de ses affaires. Le iour venu elle monte à cheual, parée comme à nopces: et d'vne contenance gaye, va, dit elle, dormir auec son espoux, tenant en sa main gauche vn miroüer, vne flesche en l'autre. S'estant ainsi promenée en pompe, accompagnée de ses amis et parents, et de grand peuple, en feste, elle est tantost rendue au lieu public, destiné à tels spectacles. C'est vne grande place, au milieu de laquelle il y a vne fosse pleine de bois: et ioignant icelle, vn lieu releué de quatre ou cinq marches: sur lequel elle est conduitte, et seruie d'vn magnifique repas. Apres lequel, elle se met à baller et à chanter: et ordonne, quand bon luy semble, qu'on allume le feu. Cela faict, elle descent, et prenant par la main le plus proche des parents de son mary, ils vont ensemble à la riuiere voisine, où elle se despouille toute nue, et distribue ses ioyaux et vestements à ses amis, et se va plongeant en l'eau, comme pour y lauer ses pechez. Sortant de là, elle s'enveloppe d'vn linge iaune de quatorze brasses de long, et donnant de rechef la main à ce parent de son mary, s'en reuont sur la motte, où elle parle au peuple, et recommande ses enfans, si elle en a. Entre la fosse et la motte, on tire volontiers vn rideau, pour leur oster la veuë de cette fournaise ardente: ce qu'aucunes deffendent, pour tesmoigner plus de courage. Finy qu'elle a de dire, vne femme luy presente vn vase plein d'huile à s'oindre la teste et tout le corps, lequel elle iette dedans le feu, quand elle en a faict: et en l'instant s'y lance elle mesme. Sur l'heure, le peuple renuerse sur elle quantité de busches, pour l'empescher de languir: et se change toute leur ioye en deuil et tristesse. Si ce sont personnes de moindre estoffe, le corps du mort est porté au lieu où on le veut enterrer, et là mis en son seant, la vefue à genoux deuant luy, l'embrassant estroittement: et se tient en ce poinct, pendant qu'on bastit au tour d'eux, vn mur, qui venant à se hausser iusques à l'endroit des espaules de la femme, quelqu'vn des siens par le derriere prenant sa teste, luy tort le col: et rendu qu'elle a l'esprit, le mur est soudain monté et clos, où ils demeurent enseuelis.

En ce mesme païs, il y auoit quelque chose de pareil en leurs Gymnosophistes: car non par la contrainte d'autruy, non par l'impetuosité d'vn' humeur soudaine: mais par expresse profession de leur regle, leur façon estoit, à mesure qu'ils auoyent attaint certain aage, ou qu'ils se voyoient menassez par quelque maladie, de se faire dresser vn bucher, et au dessus, vn lict bien paré, et apres auoir festoyé joyeusement leurs amis et cognoissans, s'aller planter dans ce lict, en telle resolution, que le feu y estant mis, on ne les vist mouuoir, ny pieds ny mains: et ainsi mourut l'vn d'eux, Calanus, en presence de toute l'armée d'Alexandre le Grand. Et n'estoit estimé entre eux, ny sainct ny bien heureux, qui ne s'estoit ainsi tué: enuoyant son ame purgée et purifiée par le feu, apres auoir consommé tout ce qu'il y auoit de mortel et terrestre. Cette constante premeditation de toute la vie, c'est ce qui fait le miracle.