Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 34
I'ay veu en quelque lieu d'Appian, ce me semble, vne pareille histoire, d'vn qui voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se desrober de la cognoissance de ceux qui le poursuyuoient, se tenant caché et trauesti, y adiousta encore cette inuention, de contre-faire le borgne: quand il vint à recouurer vn peu plus de liberté, et qu'il voulut deffaire l'emplatre qu'il auoit long temps porté sur son œil, il trouua que sa veuë estoit effectuellement perdue soubs ce masque. Il est possible que l'action de la veuë s'estoit hebetée, pour auoir esté si long temps sans exercice, et que la force visiue s'estoit toute reietée en l'autre œil. Car nous sentons euidemment que l'œil que nous tenons couuert, r'enuoye à son compaignon quelque partie de son effect: en maniere que celuy qui reste, s'en grossit et s'en enfle. Comme aussi l'oisiueté, auec la chaleur des liaisons et des medicamens, auoit bien peu attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial. Lisant chez Froissard, le vœu d'vne troupe de ieunes Gentils-hommes Anglois, de porter l'œil gauche bandé, iusques à ce qu'ils eussent passé en France, et exploité quelque faict d'armes sur nous: ie me suis souuent chatouïllé de ce pensement, qu'il leur eust pris, comme à ces autres, et qu'ils se fussent trouuez tous éborgnez au reuoir des maistresses, pour lesquelles ils auoyent faict l'entreprise. Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, ie ne sçay comment il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i'ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l'estre. De tout temps i'ay apprins de charger ma main et à cheual et à pied, d'vne baguette ou d'vn baston: iusques à y chercher de l'elegance, et m'en seiourner, d'vne contenance affettée. Plusieurs m'ont menacé, que Fortune tourneroit vn iour cette mignardise en necessité. Ie me fonde sur ce que ie seroy le premier goutteux de ma race. Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d'vne autre piece, à propos de la cecité. Pline dit d'vn, qui songeant estre aueugle en dormant, se le trouua l'endemain, sans aucune maladie precedente. La force de l'imagination peut bien ayder à cela, comme i'ay dit ailleurs, et semble que Pline soit de cet aduis: mais il est plus vray-semblable, que les mouuemens que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouueront, s'ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veuë, furent occasion du songe. Adioustons encore vn' histoire voisine de ce propos, que Seneque recite en l'vne de ses lettres: Tu sçais, dit-il, escriuant à Lucilius, que Harpasté la folle de ma femme, est demeurée chez moy pour charge hereditaire: car de mon goust ie suis ennemy de ces montres, et si i'ay enuie de rire d'vn fol, il ne me le faut chercher guere loing, ie ris de moy-mesme. Cette folle, a subitement perdu la veuë. Ie te recite chose estrange, mais veritable: elle ne sent point qu'elle soit aueugle, et presse incessamment son gouuerneur de l'emmener, par ce qu'elle dit que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, ie te prie croire, qu'il aduient à chacun de nous: nul ne cognoist estre auare, nul conuoiteux. Encore les aueugles demandent vn guide, nous nous fouruoions de nous mesmes. Ie ne suis pas ambitieux, disons nous, mais à Rome on ne peut viure autrement: ie ne suis pas sumptueux, mais la ville requiert vne grande despence: ce n'est pas ma faute, si ie suis cholere, si ie n'ay encore establi aucun train asseuré de vie, c'est la faute de la ieunesse. Ne cherchons pas hors de nous nostre mal, il est chez nous: il est planté en nos entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus malaisée. Si nous ne commençons de bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourueu à tant de playes et à tant de maux? Si auons nous vne tres-douce medecine, que la philosophie: car des autres, on n'en sent le plaisir, qu'apres la guerison, cette cy plaist et guerit ensemble. Voyla ce que dit Seneque, qui m'a emporté hors de mon propos: mais il y a du profit au change.
CHAPITRE XXVI.
_Des pouces._
TACITVS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire vne obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement leurs mains droites l'vne à l'autre, et s'entrelasser les pouces: et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout, ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les entresuçoient. Les medecins disent, que les pouces sont les maistres doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de _pollere_. Les Grecs l'appellent αντιχειρ, comme qui diroit vne autre main. Et il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de main entiere:
_Sed nec vocibus excitata blandis, Molli pollice nec rogata, surgit._
C'estoit à Rome vne signification de faueur, de comprimer et baisser les pouces:
_Fautor vtroque tuum laudabit pollice ludum:_
et de desfaueur de les hausser et contourner au dehors:
_Conuerso pollice vulgi, Quemlibet occidunt populariter._
Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez au pouce, comme s'ils n'auoient plus la prise des armes assez ferme. Auguste confisqua les biens à vn Cheualier Romain, qui auoit par malice couppé les pouces à deux siens ieunes enfans, pour les excuser d'aller aux armées: et auant luy, le Senat du temps de la guerre Italique, auoit condamné Caius Vatienus à prison perpetuelle, et luy auoit confisqué tous ses biens, pour s'estre à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s'exempter de ce voyage. Quelqu'vn, dont il ne me souuient point, ayant gaigné vne bataille nauale, fit coupper les pouces à ses ennemis vaincus pour leur oster le moyen de combattre et de tirer la rame. Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la preference en l'art de marine. En Lacedemone le maistre chastioit les enfans en leur mordant le pouce.
CHAPITRE XXVII.
_Coüardise mere de la cruauté._
I'AY souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté: et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement de mollesse feminine. I'en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer aiséement, et pour des causes friuoles. Alexandre tyran de Pheres, ne pouuoit souffrir d'ouyr au theatre le ieu des tragedies, de peur que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant de gens tous les iours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance, de qui c'est l'effect de s'exercer seulement contre la resistence,
_Nec nisi bellantis gaudet ceruice iuuenci,_
s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et par les officiers du bagage. Et ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre vaillance.
_Et lupus et turpes instant morientibus vrsi, Et quæcunque minor nobilitale fera est._
Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages, qu'ils n'ont osé attaquer aux champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles? et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle d'arriuée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise? Chacun sent bien, qu'il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy, qu'à l'acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir. D'auantage que l'appetit de vengeance s'en assouuit et contente mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy, nous n'attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre reuenche. Et de tuer vn homme, c'est le mettre à l'abry de nostre offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à vn meschant homme, le sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais ie crains que ie ne le voye pas: et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison, qu'il n'y auoit personne de reste, de ceux qui en auoient esté interessez, et ausquels deuoit toucher le plaisir de cette penitence. Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel elle s'employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance. Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy auoir donné d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouuerons qu'il nous fait la mouë en tombant. Il ne nous en sçait pas seulement mauuais gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus fauorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter, et à fuir les officiers de la iustice, qui nous suyuent: et luy est en repos. Le tuer, est bon pour euiter l'offence à venir, non pour venger celle qui est faicte. C'est vne action plus de crainte, que de brauerie: de precaution, que de courage: de defense, que d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin de la vengeance, et le soing de nostre reputation. Nous craignons, s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'vne pareille. Ce n'est pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais. Au Royaume de Narsingue cet expedient nous demeureroit inutile. Là, non seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité: estrenant le victorieux d'vne chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir, le premier, à qui il en prend enuie, peut venir aux armes auec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'vn combat, il en a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousiours maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il faict en mourant. Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement. Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle. Asinius Pollio, pour vn honneste homme moins excusable, representa vne erreur pareille: qui ayant escript des inuectiues contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit faire la figue à vn aueugle et dire des pouïlles à vn sourd, et offenser vn homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser l'autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'vn auoit mesdit de luy: Qu'il face plus, dit-il, qu'il me fouëtte, pourueu que ie n'y soy pas. Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'auiourdhuy, porte elle pas de poursuyure à mort, aussi bien celuy que nous auons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. C'estoit anciennement des duels, ce sont à cette heure rencontres, et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inuenterent: _Quum in se cuique minimum fiduciæ esset_. Car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de cœur. Outre l'iniustice d'vne telle action, et vilenie, d'engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, auec raison. Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement: comme de charger bien armé, vn homme qui n'a qu'vn tronçon d'espée; ou tout sain, vn homme qui est desia fort blessé. Mais si ce sont auantages, que vous ayez gaigné en combatant, vous vous en pouuez seruir sans reproche. La disparité et inegalité ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence la meslée: du reste prenez vous en à la Fortune. Et quand vous en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que ie ferois à la guerre, de donner vn coup d'espee à l'ennemy, que ie verrois attaché à l'vn des nostres, de pareil auantage. La nature de la societé porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent, trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens: trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens) que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour vn homme seul. Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus et meslé. I'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere sieur de Matecoulom, fut conuié à Rome, à seconder vn Gentil-homme qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé par vn autre. En ce combat, il se trouua de fortune auoir en teste, vn qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (ie voudrois qu'on me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souuent choquant et troublant celles de la raison). Apres s'estre desfaict de son homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores, et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouuoit il moins? deuoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu? Ce qu'il auoit faict iusques alors, ne seruoit rien à la besongne: la querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouuez, et certes deuez faire à vostre ennemy, quand vous l'auez reduict en mauuais termes, et à quelque grand desaduantage, ie ne vois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy, où vous n'estes que suiuant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne pouuoit estre ny iuste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il s'estoit presté. Aussi fut-il deliuré des prisons d'Italie, par vne bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble, sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination, est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s'esiouyssent de nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, auant que de le sçauoir. Si faudroit-il suyuant l'ordre de la discipline, mettre la theorique auant la pratique. Nous trahissons nostre apprentissage:
_Primitiæ iuuenum miseræ, bellique futuri Dura rudimenta!_
Ie sçay bien que c'est vn art vtile à sa fin (au duel des deux Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite Liue, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus ieune) et comme i'ay cognu par experience, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre leur mesure naturelle. Mais ce n'est pas proprement vertu, puis qu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend autre fondement que de soy-mesme. L'honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science. Et pourtant ay-ie veu quelqu'vn de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice, choisir en ses querelles, des armes, qui luy ostassent le moyen de cet aduantage: et lesquelles dépendoient entierement de la Fortune, et de l'asseurance: à fin qu'on n'attribuast sa victoire, plustost à son escrime, qu'à sa valeur. Et en mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse: et se desroboit pour l'apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naïfue vertu.
_Non schiuar, non parar, non ritirarsi, Voglion costor, nè qui destrezza ha parte; Non danno i colpi finti hor pieni, hor scarsi, Toglie l'ira e il furor l'vso de l'arte, Odi le spade horribilmente vrtarsi A mezzo il ferro, il piè d'orma non parte, Sempre è il piè fermo, é la man sempre in moto; Nè scende taglio in van, ne punta a voto._
Les butes, les tournois, les barrieres, l'image des combats guerriers, estoyent l'exercice de nos peres. Cet autre exercice, est d'autant moins noble, qu'il ne regarde qu'vne fin priuée: qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en toute façon, produict tousiours des effects dommageables. Il est bien plus digne et mieux seant, de s'exercer en choses qui asseurent, non qui offencent nostre police: qui regardent la publique seurté et la gloire commune. Publius Rutilius Consus fut le premier, qui instruisit le soldat, à manier ses armes par adresse et science, qui conioignit l'art à la vertu: non pour l'vsage de querelle priuée, ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime populaire et ciuile. Et outre l'exemple de Cæsar, qui ordonna aux siens de tirer principalement au visage des gensdarmes de Pompeius en la bataille de Pharsale: mille autres chefs de guerre se sont ainsin aduisez, d'inuenter nouuelle forme d'armes, nouuelle forme de frapper et de se couurir, selon le besoing de l'affaire present.
Mais tout ainsi que Philopœmen condamna la lucte, en quoy il excelloit, d'autant que les preparatifs qu'on employoit à cet exercice, estoient diuers à ceux, qui appartiennent à la discipline militaire, à laquelle seule il estimoit les gens d'honneur, se deuoir amuser: il me semble aussi, que cette adresse à quoy on façonne ses membres, ces destours et mouuements, à quoy on dresse la ieunesse, en cette nouuelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires plustost, et dommageables à l'vsage du combat militaire. Aussi y employent communement noz gents, des armes particulieres, et peculierement destinées à cet vsage. Et i'ay veu, qu'on ne trouuoit guere bon, qu'vn Gentil-homme, conuié à l'espée et au poignard, s'offrist en equipage de gendarme. Ny qu'vn autre offrist d'y aller auec sa cape, au lieu du poignard. Il est digne de consideration, que Lachez, en Platon, parlant d'vn apprentissage de manier les armes, conforme au nostre, dit n'auoir iamais de cette eschole veu sortir nul grand homme de guerre, et nomméement des maistres d'icelle. Quant à ceux là, nostre experience en dit bien autant. Du reste, aumoins pouuons nous tenir que ce sont suffisances de nulle relation et correspondance. Et en l'institution des enfants de sa police, Platon interdit les arts de mener les poings, introduittes par Amycus et Epeius: et de lucter, par Antæus et Cecyo: par ce qu'elles ont autre but, que de rendre la ieunesse apte au seruice bellique, et n'y conferent point. Mais ie m'en vois vn peu bien à gauche de mon theme. L'Empereur Maurice, estant aduerty par songes, et plusieurs prognostiques, qu'vn Phocas, soldat pour lors incognu, le deuoit tuer: demandoit à son gendre Philippus, qui estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses mœurs: et comme entre autres choses Philippus luy dict, qu'il estoit lasche et craintif, l'Empereur conclud incontinent par là, qu'il estoit doncq meurtrier et cruel. Qui rend les tyrans si sanguinaires? c'est le soing de leur seurté, et que leur lasche cœur, ne leur fournit d'autres moyens de s'asseurer, qu'en exterminant ceux qui les peuuent offencer, iusques aux femmes, de peur d'vne esgratigneure.
_Cuncta ferit, dum cuncta timet._
Les premieres cruautez s'exercent pour elles mesmes, de là s'engendre la crainte d'vne iuste reuanche, qui produict apres vne enfileure de nouuelles cruautez, pour les estouffer les vnes par les autres. Philippus Roy de Macedoine, celuy qui eust tant de fusées à demesler auec le peuple Romain, agité de l'horreur de meurtres commis par son ordonnance: ne se pouuant resoudre contre tant de familles, en diuers temps offensées: print party de se saisir de touts les enfants de ceux qu'il auoit faict tuer, pour de iour en iour les perdre l'vn apres l'autre, et ainsin establir son repos.