Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 33
Quand quelqu'vn voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le Prince conduise ses guerres par autre que par soy: la Fortune luy fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence y eust esté plus nuisible, qu'vtile. Mais nul Prince vertueux et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses instructions. Soubs couleur de conseruer sa teste, comme la statue d'vn sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable. I'en sçay vn, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid iamais sans ialousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en son absence. Et Selym premier disoit auec raison, ce me semble, que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre deuroit rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu'en telle besongne, les aduis et commandemens, qui apportent l'honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Baiazet second auec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouuer de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme, qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant me donnast à faire. Il auoit raison de le trouuer estrange, comme vn effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent, que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de ce qu'à douze cents lieuës de leur oisiue demeure, par l'escorte de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'vne et d'autre part: desquelles c'est à sçauoir, s'ils auroyent seulement le courage d'aller iouyr en presence. L'Empereur Iulian disoit encore plus, qu'vn philosophe et vn galant homme, ne deuoient pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousiours l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses. Il auoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer (ce qu'on dit aussi de la ieunesse Lacedemonienne, et Xenophon de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le trauail continuel, et la sobrieté, deuoient auoir cuit et asseché toutes ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne ioindra pas mal en cet endroict, que les anciens Romains maintenoient leur ieunesse droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent apprendre assis. C'est vne genereuse enuie, de vouloir mourir mesme vtilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l'vn et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur trauersant ce dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent iusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne deuoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent par serment, de mourir ou de vaincre. _Victor, Marce Fabi, reuertar ex acie: si fallo, Iouem patrem Gradiuúmque Martem aliósque iratos inuoco Deos._ Les Portugais disent, qu'en certain endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats, qui s'estoyent condamnez auec horribles execrations, de n'entrer en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux: et pour marque de ce vœu, portoyent la teste et la barbe rase. Nous auons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et n'arriuent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt leur fin. Tel ne pouuant obtenir de perdre sa vie, par les forces aduersaires, apres auoir tout essayé, a esté contraint, pour fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur propre du combat. Il en est d'autres exemples. Mais en voicy vn. Philistus, chef de l'armée de mer du ieune Dionysius contre les Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée, les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans autour de sa galere, pour l'inuestir, ayant faict grands faicts d'armes de sa personne, pour se desuelopper, n'y esperant plus de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il auoit si liberalement abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies. Moley Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy de Portugal, cette iournée, fameuse par la mort de trois Roys, et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille: se trouua grieuement malade dés lors que les Portugalois entrerent à main armée en son estat; et alla tousiours depuis en empirant vers la mort, et la preuoyant. Iamais homme ne se seruit de soy plus vigoureusement, et brauement. Il se trouua foible, pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp, qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres necessaires et vtiles, il les feit tres-glorieusement et exactement. Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage, debout et ferme, iusques au dernier souspir: et aucunement au-delà. Il pouuoit miner ses ennemis, indiscretement aduancez en ses terres: et luy poisa merueilleusement, qu'à faute d'vn peu de vie, et pour n'auoir qui substituer à la conduitte de cette guerre, et affaires d'vn estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant vne autre pure et nette entre ses mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son armée de mer, et des places maritimes qu'il auoit en la coste d'Affrique: iusques au dernier iour de sa vie, lequel par dessein, il employa et reserua à cette grande iournée. Il dressa sa bataille en rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce ieune Roy assaillant, veu qu'ils auoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouuants toutes les issues saisies, et closes; furent contraints de se reietter à eux mesmes: _coaceruantûrque non solùm cæde, sed etiam fuga_, et s'amonceller les vns sur les autres, fournissants aux vaincueurs vne tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files, enhortoit ses Capitaines et soldats, les vns apres les autres. Mais vn coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir, qu'il ne montast à cheual l'espée au poing. Il s'efforçoit pour s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa robbe, et par ses estriers. Cet effort acheua d'accabler ce peu de vie, qui luy restoit. On le recoucha. Luy se resuscitant comme en sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant; pour aduertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire commandement, qu'il eust lors à faire, affin de n'engendrer quelque desespoir aux siens, par cette nouuelle) expira, tenant le doigt contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si long temps, et si auant en la mort? qui mourut oncques si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir, en ayant vne violente et sanglante, presente en son cœur, et la tenant en sa main.
CHAPITRE XXII.
_Des Postes._
IE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte: mais i'en quitte le mestier: il nous essaye trop, pour y durer long temps. Ie lisois à cette heure, que le Roy Cyrus, pour receuoir plus facilement nouuelles de tous les costez de son Empire, qui estoit d'vne fort grande estenduë, fit regarder combien vn cheual pouuoit faire de chemin en vn iour, tout d'vne traicte, et à cette distance il establit des hommes, qui auoient charge de tenir des cheuaux prests, pour en fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette vistesse d'aller, reuient à la mesure du vol des gruës. Cæsar dit que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter vn aduertissement à Pompeius, s'achemina vers luy iour et nuict, changeant de cheuaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone, faisoit cent mille par iour, sur vn coche de louage. Mais c'estoit vn furieux courrier: car où les riuieres luy tranchoient son chemin, il les franchissoit à nage: et ne se destourna iamais pour querir vn pont, ou vn gué. Tiberius Nero allant voir son frere Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Liue, _per dispositos equos propè incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam peruenit_: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises, non freschement ordonnées pour cette course. L'inuention de Cecinna à renuoyer des nouuelles à ceux de sa maison, auoit bien plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'enuoyer de ses nouuelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu'il vouloit, selon qu'il auoit concerté auec les siens. Au theatre à Rome, les maistres de famille, auoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, qu'ils vouloient mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en rapporter response. D. Brutus en vsa assiegé à Mutine, et autres ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que tout en courant, les premiers porteurs reiettoyent aux seconds leur charge, sans arrester vn pas. I'entends que les Valachi, courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouuent en leur chemin, en luy donnant leur cheual recreu. Pour se garder de lasser, ils se serrent à trauers le corps bien estroittement, d'vne bande large comme font assez d'autres. Ie n'ay trouué nul seiour à cet vsage.
CHAPITRE XXIII.
_Des mauuais moyens employez à bonne fin._
IL se trouue vne merueilleuse relation et correspondance, en cette vniuerselle police des ouurages de Nature: qui montre bien qu'elle n'est ny fortuite ny conduite par diuers maistres. Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subiects à vne repletion d'humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs, (car cela mesme les medecins le craignent: et par ce qu'il n'y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par art, de peur que nostre nature ne se pouuant rassoir en nulle certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'ameliorer, ne se recule en arriere en desordre et trop à coup: ils ordonnent pour cela aux atletes les purgations et les saignées, pour leur soustraire cette superabondance de santé) soit repletion de mauuaises humeurs, qui est l'ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé d'vser de diuerses sortes de purgation. Tantost on donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s'accommoder aux despens d'autruy. De cette façon nos anciens Francons partis du fons d'Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule, et en deschasser les premiers habitans: ainsi se forgea cette infinie marée d'hommes, qui s'escoula en Italie soubs Brennus et autres: ainsi les Gots et Vuandales: comme aussi les peuples qui possedent à present la Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s'aller loger ailleurs plus au large: et à peine est il deux ou trois coins au monde, qui n'ayent senty l'effect d'vn tel remuement. Les Romains bastissoient par ce moyen leurs colonies: car sentans leur ville se grossir outre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et l'enuoyoient habiter et cultiuer les terres par eux conquises. Par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres auec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oysiueté mere de corruption, ne leur apportast quelque pire inconuenient:
_Et patimur longæ pacis mala; sæuior armis, Luxuria incumbit._
Mais aussi pour seruir de saignée à leur Republique, et esuanter vn peu la chaleur trop vehemente de leur ieunesse: escourter et esclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise: à cet effect se sont ils autrefois seruis de la guerre contre les Carthaginois. Au traité de Bretigny, Edoüard troisiesme Roy d'Angleterre, ne voulut comprendre en cette paix generalle, qu'il fit auec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu'il eust où se descharger, de ses hommes de guerre, et que cette foulle d'Anglois, dequoy il s'estoit seruy aux affaires de deça, ne se reiettast en Angleterre. Ce fut l'vne des raisons, pourquoy nostre Roy Philippe consentit d'enuoyer Iean son fils à la guerre d'outre-mer: à fin d'emmener quand et luy vn grand nombre de ieunesse bouïllante, qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps, qui discourent de pareille façon, souhaitans que cette esmotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriuer à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebure tousiours en force, et apportent en fin nostre entiere ruine. Et de vray, vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d'offencer et quereler autruy pour nostre commodité.
_Nil mihi tam valdè placeat, Rhamnusia virgo, Quòd temerè inuitis suscipiatur heris._
Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin. Lycurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fut onques, inuenta cette tres-iniuste façon, pour instruire son peuple à la temperance, de faire enyurer par force les Elotes, qui estoyent leurs serfs: à fin qu'en les voyant ainsi perdus et enseuelis dans le vin, les Spartiates prinsent en horreur le desbordement de ce vice. Ceux là auoyent encore plus de tort, qui permettoyent anciennement que les criminels, à quelque sorte de mort qu'ils fussent condamnez, fussent deschirez tous vifs par les medecins, pour y voir au naturel nos parties interieures, et en establir plus de certitude en leur art: car s'il se faut desbaucher, on est plus excusable, le faisant pour la santé de l'ame, que pour celle du corps: comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangers, et de la mort, par ces furieux spectacles de gladiateurs et escrimeurs à outrance, qui se combattoient, détailloient, et entretuoyent en leur presence:
_Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi, Quid mortes iuuenum, quid sanguine pasta voluptas?_
Et dura cet vsage iusques à Theodosius l'Empereur.
_Arripe dilatam tua, dux, in tempora famam, Quódque patris superest, successor laudis habeto. Nullus in vrbe cadat, cuius sit pæna voluptas. Iam solis contenta feris, infamis arena Nulla cruentatis homicidia ludat in armis._
C'estoit à la verité vn merueilleux exemple, et de tres-grand fruict, pour l'institution du peuple, de voir tous les iours en sa presence, cent, deux cents, voire mille coupples d'hommes armez les vns contre les autres, se hacher en pieces, auec vne si extreme fermeté de courage, qu'on ne leur vist lascher vne parolle de foiblesse ou commiseration, iamais tourner le dos, ny faire seulement vn mouuemont lasche, pour gauchir au coup de leur aduersaire: ains tendre le col à son espee, et se presenter au coup. Il est aduenu à plusieurs d'entre eux, estans blessez à mort de force playes, d'enuoyer demander au peuple, s'il estoit content de leur deuoir, auant que se coucher pour rendre l'esprit sur la place. Il ne falloit pas seulement qu'ils combattissent et mourussent constamment, mais encore allegrement: en maniere qu'on les hurloit et maudissoit, si on les voyoit estriuer à receuoir la mort. Les filles mesmes les incitoient:
_Consurgit ad ictus; Et, quoties victor ferrum iugulo inserit, illa Delicias ait esse suas, pectúsque iacentis Virgo modesta iubet conuerso pollice rumpi._
Les premiers Romains employoient à cet exemple les criminels. Mais depuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes, qui se vendoyent pour cet effect: iusques à des Senateurs et Cheualiers Romains: et encores des femmes:
_Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenæ, Atque hostem sibi quisque parat, cùm bella quiescunt.
Hos inter fremitus nouósque lusus, Stat sexus rudis insciúsque ferri, Et pugnas capit improbus viriles._
Ce que ie trouuerois fort estrange et incroyable, si nous n'estions accoustumez de voir tous les iours en nos guerres, plusieurs miliasses d'hommes estrangers, engageants pour de l'argent leur sang et leur vie, à des querelles, où ils n'ont aucun interest.
CHAPITRE XXIIII.
_De la grandeur Romaine._
IE ne veux dire qu'vn mot de cet argument infiny, pour montrer la simplesse de ceux, qui apparient à celle là, les chetiues grandeurs de ce temps. Au septiesme liure des epistres familieres de Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom, de familieres, s'ils veulent, car à la verité il n'y est pas fort à propos: et ceux qui au lieu de familieres y ont substitué _ad familiares_, peuuent tirer quelque argument pour eux, de ce que dit Suetone en la vie de Cæsar, qu'il y auoit vn volume de lettres de luy _ad familiares_) il y en a vne, qui s'adresse à Cæsar estant lors en la Gaule, en laquelle Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin d'vn' autre lettre, que Cæsar luy auoit escrit: Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, ie le feray Roy de Gaule, et si tu veux, que i'aduance quelque autre de tes amis, enuoye le moy. Il n'estoit pas nouueau à vn simple citoyen Romain, comme estoit lors Cæsar, de disposer des Royaumes, car il osta bien au Roy Deiotarus le sien, pour le donner à vn Gentil-homme de la ville de Pergame nommé Mithridates. Et ceux qui escriuent sa vie enregistrent plusieurs Royaumes par luy vendus: et Suetone dit qu'il tira pour vn coup, du Roy Ptolomæus, trois millions six cens mill' escus, qui fut bien pres de luy vendre le sien.
_Tot Galatæ, tot Pontus eat, tot Lydia nummis._
Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne se montrait pas tant, par ce qu'il prenoit, que par ce qu'il donnoit. Si en auoit il quelque siecle auant Antonius, osté vn entre autres, d'authorité si merueilleuse, qu'en toute son histoire, ie ne sçache marque, qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit toute l'Ægypte, et estoit apres à conquerir Cypre, et autres demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, C. Popilius arriua à luy de la part du Senat: et d'abordée, refusa de luy toucher à la main, qu'il n'eust premierement leu les lettres qu'il luy apportoit. Le Roy les ayant leuës, et dict, qu'il en delibereroit: Popilius circonscrit la place où il estoit auec sa baguette, en luy disant: Ren moy responce, que ie puisse rapporter au Senat, auant que tu partes de ce cercle. Antiochus estonné de la rudesse d'vn si pressant commandement, apres y auoir vn peu songé: Ie feray, dit-il, ce que le Senat me commande. Lors le salüa Popilius, comme amy du peuple Romain. Auoir renoncé à vne si grande Monarchie, et cours d'vne si fortunée prosperité, par l'impression de trois traits d'escriture! Il eut vrayement raison, comme il fit, d'enuoyer depuis dire au Senat par ses ambassadeurs, qu'il auoit receu leur ordonnance, de mesme respect, que si elle fust venuë des Dieux immortels. Tous les Royaumes qu'Auguste gaigna par droict de guerre, il les rendit à ceux qui les auoyent perdus, ou en fit present à des estrangers. Et sur ce propos Tacitus parlant du Roy d'Angleterre Cogidunus, nous fait sentir par vn merueilleux traict cette infinie puissance. Les Romains, dit-il, auoyent accoustumé de toute ancienneté, de laisser les Roys, qu'ils auoyent surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité: à ce qu'ils eussent des Roys mesmes, vtils de la seruitude: _Vt haberent instrumenta seruitutis et reges_. Il est vray-semblable, que Solyman, à qui nous auons veu faire liberalité du Royaume d'Hongrie, et autres estats, regardoit plus à cette consideration, qu'à celle qu'il auoit accoustumé d'alleguer; Qu'il estoit saoul et chargé, de tant de Monarchies et de domination, que sa vertu, ou celle de ses ancestres, luy auoyent acquis.
CHAPITRE XXV.
_De ne contrefaire le malade._
IL y a vn epigramme en Martial qui est des bons, car il y en a chez luy de toutes sortes: où il recite plaisamment l'histoire de Cælius, qui pour fuir à faire la cour à quelques grans à Rome, se trouuer à leur leuer, les assister et les suyure, fit la mine d'auoir la goute: et pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit oindre les iambes, les auoit enueloppees, et contre-faisoit entierement le port et la contenance d'vn homme gouteux. En fin la Fortune luy fit ce plaisir de l'en rendre tout à faict.
_Tantum cura potest et ars doloris! Desiit fingere Cœlius podagram._