Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 32

Chapter 322,766 wordsPublic domain

IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux. En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de guerres ciuiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyuent (car ie ne parle point de ceux, qui s'en seruent de pretexte, pour, ou exercer leurs vengeances particulieres, ou fournir à leur auarice, ou suiure la faueur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele enuers leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de leur patrie) de ceux-cy, dis-ie, il s'en voit plusieurs, que la passion pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre des conseils iniustes, violents, et encore temeraires. Il est certain, qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de gaigner authorité auec les loix, le zele en arma plusieurs contre toute sorte de liures payens; dequoy les gens de lettre souffrent vne merueilleuse perte. I'estime que ce desordre ait plus porté de nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius Tacitus en est vn bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les librairies du monde: toutes-fois vn seul exemplaire entier n'a peu eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir, pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance. Ils ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner vniuersellement toutes les actions de ceux, qui nous estoyent aduersaires, comme il est aisé à voir en l'Empereur Iulian, surnommé l'Apostat. C'estoit à la verité vn tres-grand homme et rare; comme celuy, qui auoit son ame viuement tainte des discours de la philosophie, ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables exemples. En chasteté, de laquelle le cours de sa vie donne bien clair tesmoignage, on lit de luy vn pareil traict, à celuy d'Alexandre et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en voulut pas seulement voir vne, estant en la fleur de son aage: car il fut tué par les Parthes aagé de trente vn an seulement. Quant à la iustice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimitié qu'il portoit à la nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme plusieurs bonnes loix, et retrancha vne grande partie des subsides et impositions, que leuoyent ses predecesseurs. Nous auons deux bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'vn desquels, Marcellinus, reprend aigrement en diuers lieux de son histoire, cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit l'enseigner à tous les rhetoriciens et grammairiens Chrestiens, et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre enseuelie soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non pourtant cruel ennemy. Car noz gens mesmes recitent de luy cette histoire, que se promenant vn iour autour de la ville de Chalcedoine, Maris Euesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Euesque encore repliqua: Ie rends graces à Iesus Christ, de m'auoir osté la veuë, pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, vne patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas bien rapporter aux cruautez qu'on le dit auoir exercées contre nous. Il estoit, dit Eutropius mon autre tesmoing, ennemy de la Chrestienté, mais sans toucher au sang. Et pour reuenir à sa iustice, il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il vsa au commencement de son empire, contre ceux qui auoyent suiuy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté, il viuoit tousiours vn viure soldatesque: et se nourrissoit en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand, qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre vn bassin ioignant son lict, et tenoit l'vne de ses mains au dehors, auec vne boulette de cuiure: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le bassin, le reueillast. Cettuy-cy auoit l'ame si tendue à ce qu'il vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence, qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance militaire, il fut admirable en toutes les parties d'vn grand Capitaine: aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de guerre: et la pluspart, auec nous, en France contre les Allemans et Francons. Nous n'auons guere memoire d'homme, qui ait veu plus de hazards, ny qui ait plus souuent faict preuue de sa personne. Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas: car il fut frappé d'vn traict, et essaya de l'arracher, et l'eust fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, iusques à ce que la nuict separa les armées. Il deuoit à la philosophie, vn singulier mespris, en quoy il auoit sa vie, et les choses humaines. Il auoit ferme creance de l'eternité des ames. En matiere de religion, il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour auoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble plus vray-semblable, qu'il ne l'auoit iamais euë à cœur, mais que pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint iusques à ce qu'il tinst l'empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on, s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait tarir la race des bœufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices. Il estoit aussi embabouyné de la science diuinatrice, et donnoit authorité à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en mourant, qu'il sçauoit bon gré aux Dieux et les remercioit, dequoy ils ne l'auoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps aduerty du lieu et heure de sa fin, ny d'vne mort molle ou lasche, mieux conuenable aux personnes oysiues et delicates, ny languissante, longue et douloureuse: et qu'ils l'auoyent trouué digne de mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la fleur de sa gloire. Il auoit eu vne pareille vision à celle de Marcus Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou, comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié, s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en l'armée ont remarqué iusques aux moindres mouuements et parolles de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y attache. Et pour venir au propos de mon theme: il couuoit, dit Marcellinus, de long temps en son cœur, le paganisme; mais par ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouurir. En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il fit ouurir les temples des Dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre sus l'idolatrie. Pour paruenir à son effect, ayant rencontré en Constantinople, le peuple descousu, auec les prelats de l'Eglise Chrestienne diuisez, les ayant faict venir à luy au palais, les admonesta instamment d'assoupir ces dissentions ciuiles, et que chacun sans empeschement et sans crainte seruist à la religion. Ce qu'il sollicitoit auec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit les parts et les brigues de la diuision, et empescheroit le peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy, par leur concorde, et vnanime intelligence: ayant essayé par la cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde tant à craindre à l'homme, que l'homme. Voyla ses mots à peu pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Iulian se sert pour attiser le trouble de la dissention ciuile, de cette mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'vn costé, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et semer la diuision, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et empesche sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon qui s'affine par la rareté, la nouuelleté, et la difficulté. Et si croy mieux, pour l'honneur de la deuotion de noz Roys; c'est, que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouuoient.

CHAPITRE XX.

_Nous ne goustons rien de pur._

LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour l'accommoder à nostre seruice. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, ny a peu seruir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique. Des plaisirs, et biens que nous auons, il n'en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité:

_Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._

Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte. Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et qualitez maladifues, et douloureuses: langueur, mollesse, foiblesse, deffaillance, _morbidezza_, grand tesmoignage de leur consanguinité, et consubstantialité. La profonde ioye a plus de seuerité, que de gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enioué. _Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit._ L'aise nous masche. C'est ce que dit vn verset Grec ancien, de tel sens: Les Dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au prix de quelque mal. Le trauail et le plaisir, tres-dissemblables de nature, s'associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle. Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse, et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouuant sortir, il s'aduisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir. Ie ne sçay s'il vouloit dire autre chose; mais moy, i'imagine bien, qu'il y a du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir en la melancholie. Ie dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler: il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des complexions qui en font leur aliment?

_Est quædam flere voluptas._

Et dit vn Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil:

_Minister veteris, puer, falerni Ingere mi calices amariores:_

et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouure cette confusion. Les peintres tiennent, que les mouuemens et plis du visage, qui seruent au pleurer, seruent aussi au rire. De vray, auant que l'vn ou l'autre soyent acheuez d'exprimer, regardez à la conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. _Nullum sine auctoramento malum est._ Quand i'imagine l'homme assiegé de commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent saisis pour tousiours, d'vn plaisir pareil à celuy de la generation en son poinct plus excessif: ie le sens fondre soubs la charge de son aise: et le voy du tout incapable de porter vne si pure, si constante volupté, et si vniuerselle. De vray il fuit, quand il y est, et se haste naturellement d'en eschapper, comme d'vn pas, où il ne se peut fermir, où il craind d'enfondrer. Quand ie me confesse à moy religieusement, ie trouue que la meilleure bonté que i'aye, a quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement et bigarrure. Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans quelque meslange d'iniustice. Et dit Platon, que ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconueniens. _Omne magnum exemplum habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos vtilitate publica rependitur_, dit Tacitus. Il est pareillement vray, que pour l'vsage de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l'excez en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante, a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et esmousser, pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique; et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouuent les esprits communs et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires. Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent ineptes à l'exercice. Cette pointue viuacité d'ame, et cette volubilité soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement; et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune. Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si subtilement. On s'y perd à la consideration de tant de lustres contraires et formes diuerses, _volutantibus res inter se pugnantes, obtorpuerant animi_. C'est ce que les anciens disent de Simonides: par ce que son imagination luy presentoit sur la demande que luy auoit faict le Roy Hieron, pour à laquelle satisfaire il auoit eu plusieurs iours de pensement, diuerses considerations, aiguës et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera du tout de la verité. Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont ceux qui nous sçauent moins dire comme ils le sont; et que ces suffisans conteurs, n'y font le plus souuent rien qui vaille. Ie sçay vn grand diseur, et tres excellent peintre de toute sorte de mesnage, qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille liures de rente. I'en sçay vn autre, qui dit, qu'il consulte mieux qu'homme de son conseil, et n'est point au monde vne plus belle montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses seruiteurs trouuent, qu'il est tout autre; ie dy sans mettre le malheur en conte.

CHAPITRE XXI.

_Contre la faineantise._

L'EMPEREVR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut, ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'vn Empereur meure debout. Voilà vn beau mot, à mon gré, et digne d'vn grand Prince. Adrian l'Empereur s'en seruit depuis à ce mesme propos: et le deuroit on souuent ramenteuoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes, n'est pas vne charge oisiue; et qu'il n'est rien qui puisse si iustement desgouster vn subject, de se mettre en peine et en hasard pour le seruice de son Prince, que de le voir appoltronny cependant luy-mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'auoir soing de sa conseruation, le voyant si nonchalant de la nostre.