Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 31
Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect, auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse, ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs, s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant,
_Nemo in sese tentat descendere:_
moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray, quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance, et tranquillité d'opinions et de mœurs. _Omnino si quidquam est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis, si, aliorum naturam imitans, omittas tuam._ Voyla donq iusques où ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser: car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste, et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres. Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.
Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers. Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas, ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement, que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement autant que portoit le merite de leur vertu. Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence, qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame, et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens: vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects, si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel, par science et estude. Mais ie ne sçay comment il aduient, et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere, qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre. Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Ie retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur. De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race, les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis, et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu, comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage, non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs de l'antiquité. Vne bonne institution, elle change le iugement et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide: qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?
_Faciásne quod olim Mutatus Polemon? ponas insignia morbi, Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas, Postquam est impransi correptus voce magistri?_
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. _Plus sapit vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit._ Les plus notables hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté, pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse, qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans, et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus. Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse, me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité, et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme de guerre, et tres-experimenté. I'ay pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire grandeur et non commune.
CHAPITRE XVIII.
_Du desmentir._
VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se seruir de soy, pour subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux, qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance. Il est certain, ie l'adoüe, et sçay bien que pour voir vn homme de la commune façon, à peine qu'vn artisan leue les yeux de sa besongne: là où pour voir vn personnage grand et signalé, arriuer en vne ville, les ouuroirs et les boutiques s'abandonnent. Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuuent seruir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en vne baze iuste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers iournaux du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla, Brutus, et autres auoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on ayme et estudie les figures, en cuyure mesmes et en pierre. Cette remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu.
_Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus. Non vbiuis, corámve quibuslibet. In medio qui Scripta foro recitent sunt multi, quique lauantes._
Ie ne dresse pas icy vne statue à planter au carrefour d'vne ville, ou dans vne eglise, ou place publique:
_Non equidem hoc studeo bullatis vt mihi nugis Pagina turgescat: Secreti loquimur._
C'est pour le coin d'vne librairie, et pour en amuser vn voisin, vn parent, vn amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett' image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux, pour y auoir trouué le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'auoir trouué si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation. Ie iuge volontiers des actions d'autruy: des miennes, ie donne peu à iuger, à cause de leur nihilité. Ie ne trouue pas tant de bien en moy, que ie ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'vn, qui me recitast les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes de mes ancestres, combien i'y serois attentif. Vrayement cela partiroit d'vne mauuaise nature, d'auoir à mespris les portraits mesmes de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de leurs armes. I'en conserue l'escriture, le seing et vne espée peculiere: et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que mon pere portoit ordinairement en la main. _Paterna vestis et annulus, tanto charior est posteris, quanto ergo parentes maior affectus._ Si toutefois ma posterité est d'autre appetit, i'auray bien dequoy me reuencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que i'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que i'ay en cecy auec le publicq, c'est que i'emprunte les vtils de son escriture, plus soudaine et plus aisée. En recompense, i'empescheray peut estre, que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.
_Ne toga cordyllis, ne penula desit oliuis, Et laxas scombris sæpe dabo tunicas._
Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisiues, à pensements si vtiles et aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souuent me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, ie me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent les miennes premieres. Ie n'ay pas plus faict mon liure, que mon liure m'a faict. Liure consubstantiel à son autheur: d'vne occupation propre: membre de ma vie: non d'vne occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres liures. Ay-ie perdu mon temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouurage, et son mestier: qui s'engage à vn registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d'vn autre. Combien de fois m'a cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles. Nature nous a estrenez d'vne large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle souuent, pour nous apprendre, que nous nous deuons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resuer mesme, par quelque ordre et proiect, et la garder de se perdre et extrauaguer au vent, il n'est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. I'escoutte à mes resueries, par ce que i'ay à les enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m'en suis-ie icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et si ces verges poëtiques:
_Zon sus l'œil, zon sur le groin, Zon sur le dos du Sagoin,_
s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair viue. Quoy si ie preste vn peu plus attentiuement l'oreille aux liures, depuis que ie guette, si i'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler ou estayer le mien? Ie n'ay aucunement estudié pour faire vn liure: mais i'ay aucunement estudié, pour ce que ie l'auoy faict: si c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou par les pieds, tantost vn autheur, tantost vn autre: nullement pour former mes opinions: ouï, pour les assister, pieça formées, seconder et seruir. Mais à qui croirons nous parlant de soy, en vne saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir. Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est le commencement d'vne grande vertu, et le premier article que Platon demande au gouuerneur de sa republique. Nostre verité de maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de long temps reprochée de ce vice. Car Saluianus Massiliensis, qui estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le mentir et se pariurer n'est pas vice, mais vne façon de parler. Qui voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à vn exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez de ce siecle. Ainsi i'ay souuent consideré d'où pouuoit naistre cette coustume, que nous obseruons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme iniure qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge. Sur cela, ie treuue qu'il est naturel, de se deffendre le plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouuans, nous nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'auons par effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas aussi, que ce reproche semble enuelopper la couardise et lascheté de cœur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle? quoy se desdire de sa propre science? C'est vn vilain vice, que le mentir; et qu'vn ancien peint bien honteusement, quand il dit, que c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus richement l'horreur, la vilité, et le desreglement. Car que peut on imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes, et braue à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C'est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame: s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouuelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne sont plus; car iusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de cette conqueste, d'vn merueilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent par les osselets, les hommes par les parolles. Quant aux diuers vsages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, ie remets à vne autre-fois d'en dire ce que i'en sçay; et apprendray cependant, si ie puis, en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur: car il est aisé à iuger qu'elle n'estoit pas anciennement entre les Romains et les Grecs. Et m'a semblé souuent nouueau et estrange, de les voir se dementir et s'iniurier, sans entrer pourtant en querelle. Les loix de leur deuoir, prenoient quelque autre voye que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yurongne à sa barbe. Nous voyons la liberté des inuectiues, qu'ils font les vns contre les autres; ie dy les plus grands chefs de guerre, de l'vne et l'autre nation, où les parolles se reuenchent seulement par les parolles, et ne se tirent à autre consequence.
CHAPITRE XIX.
_De la liberté de conscience._