Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 3

Chapter 33,591 wordsPublic domain

C'est raison de laisser l'administration des affaires aux meres pendant que les enfans ne sont pas en l'aage selon les loix pour en manier la charge: mais le pere les a bien mal nourris, s'il ne peut esperer qu'en leur maturité, ils auront plus de sagesse et de suffisance que sa femme, veu l'ordinaire foiblesse du sexe. Bien seroit-il toutesfois à la verité plus contre Nature, de faire despendre les meres de la discretion de leurs enfans. On leur doit donner largement, dequoy maintenir leur estat selon la condition de leur maison et de leur aage, d'autant que la necessité et l'indigence est beaucoup plus mal seante et mal-aisée à supporter à elles qu'aux masles: il faut plustost en charger les enfans que la mere. En general, la plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre, les laisser distribuer à l'vsage du païs. Les loix y ont mieux pensé que nous: et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puis que d'vne prescription ciuile et sans nous, ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons quelque liberté audelà, ie tien qu'il faut vne grande cause et bien apparente pour nous faire oster à vn, ce que sa Fortune luy auoit acquis, et à quoy la iustice commune l'appelloit: et que c'est abuser contre raison de cette liberté, d'en seruir noz fantasies friuoles et priuées. Mon sort m'a faict grace, de ne m'auoir presenté des occasions qui me peussent tenter, et diuertir mon affection de la commune et legitime ordonnance. I'en voy, enuers qui c'est temps perdu d'employer vn long soin de bons offices. Vn mot receu de mauuais biais efface le merite de dix ans. Heureux, qui se trouue à point, pour leur oindre la volonté sur ce dernier passage. La voisine action l'emporte, non pas les meilleurs et plus frequents offices, mais les plus recents et presents font l'operation. Ce sont gents qui se iouent de leurs testaments, comme de pommes ou de verges, à gratifier ou chastier chaque action de ceux qui y pretendent interest. C'est chose de trop longue suitte, et de trop de poids, pour estre ainsi promenée à chasque instant: et en laquelle les sages se plantent vne fois pour toutes, regardans sur tout à la raison et obseruance publique. Nous prenons vn peu trop à cœur ces substitutions masculines: et proposons vne eternité ridicule à noz noms. Nous poisons aussi trop les vaines coniectures de l'aduenir, que nous donnent les esprits puerils. A l'aduenture eust on faict iniustice, de me deplacer de mon rang, pour auoir esté le plus lourd et plombé, le plus long et desgousté en ma leçon, non seulement que tous mes freres, mais que tous les enfans de ma prouince: soit leçon d'exercice d'esprit, soit leçon d'exercice de corps. C'est follie de faire des triages extraordinaires, sur la foy de ces diuinations, ausquelles nous sommes si souuent trompez. Si on peut blesser cette regle, et corriger les destinées aux chois qu'elles ont faict de noz heritiers, on le peut auec plus d'apparence, en consideration de quelque remarquable et enorme difformité corporelle: vice constant inamandable: et selon nous, grands estimateurs de la beauté, d'important preiudice. Le plaisant dialogue du legislateur de Platon, auec ses citoyens, fera honneur à ce passage. Comment donc, disent ils sentans leur fin prochaine, ne pourrons nous point disposer de ce qui est à nous, à qui il nous plaira? O Dieux, quelle cruauté! Qu'il ne nous soit loisible, selon que les nostres nous auront seruy en noz maladies, en nostre vieillesse, en noz affaires, de leur donner plus et moins selon noz fantasies! A quoy le legislateur respond en cette maniere: Mes amis, qui auez sans doubte bien tost à mourir, il est mal-aisé, et que vous vous cognoissiez, et que vous cognoissiez ce qui est à vous, suiuant l'inscription Delphique. Moy, qui fay les loix, tien, que ny vous n'estes à vous, ny n'est à vous ce que vous iouyssez. Et voz biens et vous, estes à vostre famille tant passée que future: mais encore plus sont au public, et vostre famille et voz biens. Parquoy de peur que quelque flatteur en vostre vieillesse ou en vostre maladie, ou quelque passion vous sollicite mal à propos, de faire testament iniuste, ie vous en garderay. Mais ayant respect et à l'interest vniuersel de la cité, et à celuy de vostre maison, i'establiray des loix, et feray sentir, comme de raison, que la commodité particuliere doit ceder à la commune. Allez vous en ioyeusement où la necessité humaine vous appelle. C'est à moy, qui ne regarde pas l'vne chose plus que l'autre, qui autant que ie puis, me soingne du general, d'auoir soucy de ce que vous laissez. Reuenant à mon propos, il me semble en toutes façons, qu'il naist rarement des femmes à qui la maistrise soit deuë sur des hommes, sauf la maternelle et naturelle: si ce n'est pour le chastiment de ceux, qui par quelque humeur fiebureuse, se sont volontairement soubsmis à elles: mais cela ne touche aucunement les vieilles, dequoy nous parlons icy. C'est l'apparence de cette consideration, qui nous a faict forger et donner pied si volontiers, à cette loy, que nul ne veit onques, qui priue les femmes de la succession de cette couronne: et n'est guere Seigneurie au monde, où elle ne s'allegue, comme icy, par vne vray-semblance de raison qui l'authorise: mais la Fortune luy a donné plus de credit en certains lieux qu'aux autres. Il est dangereux de laisser à leur iugement la dispensation de nostre succession, selon le choix qu'elles feront des enfans, qui est à tous les coups inique et fantastique. Car cet appetit desreglé et goust malade, qu'elles ont au temps de leurs groisses, elles l'ont en l'ame, en tout temps. Communement on les void s'addonner aux plus foibles et malotrus, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encores au col. Car n'ayans point assez de force de discours, pour choisir et embrasser ce qui le vault, elles se laissent plus volontiers aller, où les impressions de Nature sont plus seules: comme les animaux qui n'ont cognoissance de leurs petits, que pendant qu'ils tiennent à leurs mammelles. Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette affection naturelle, à qui nous donnons tant d'authorité, a les racines bien foibles. Pour vn fort leger profit, nous arrachons tous les iours leurs propres enfans d'entre les bras des meres, et leur faisons prendre les nostres en charge: nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chetiue nourrisse, à qui nous ne voulons pas commettre les nostres, ou à quelque cheure; leur deffendant non seulement de les allaiter, quelque danger qu'ils en puissent encourir: mais encore d'en auoir aucun soin, pour s'employer du tout au seruice des nostres. Et voit-on en la plus part d'entre elles, s'engendrer bien tost par accoustumance vn'affection bastarde, plus vehemente que la naturelle, et plus grande sollicitude de la conseruation des enfans empruntez, que des leurs propres. Et ce que i'ay parlé des cheures, c'est d'autant qu'il est ordinaire autour de chez moy, de voir les femmes de village, lors qu'elles ne peuuent nourrir les enfans de leurs mammelles, appeller des cheures à leurs secours. Et i'ay à cette heure deux lacquais, qui ne tetterent iamais que huict iours laict de femmes. Ces cheures sont incontinent duites à venir allaicter ces petits enfans, recognoissent leur voix quand ils crient, et y accourent: si on leur en presente vn autre que leur nourrisson, elles le refusent, et l'enfant en fait de mesme d'vne autre cheure. I'en vis vn l'autre iour, à qui on osta la sienne, par ce que son pere ne l'auoit qu'empruntée d'vn sien voisin, il ne peut iamais s'adonner à l'autre qu'on luy presenta, et mourut sans doute, de faim. Les bestes alterent et abbastardissent aussi aisément que nous, l'affection naturelle. Ie croy qu'en ce que recite Herodote de certain destroit de la Lybie, il y a souuent du mesconte: il dit qu'on s'y mesle aux femmes indifferemment: mais que l'enfant ayant force de marcher, trouue son pere celuy, vers lequel, en la presse, la naturelle inclination porte ses premiers pas. Or à considerer cette simple occasion d'aymer noz enfans, pour les auoir engendrez, pour laquelle nous les appellons autres nous mesmes: il semble qu'il y ait bien vne autre production venant de nous, qui ne soit pas de moindre recommendation. Car ce que nous engendrons par l'ame, les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation: ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d'honneur, s'ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfans, est beaucoup plus leur, que nostre: la part que nous y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et prix est nostre. Par ainsin ils nous representent et nous rapportent bien plus viuement que les autres. Platon adiouste, que ce sont icy des enfants immortels, qui immortalisent leurs peres, voire et les deïfient, comme Lycurgus, Solon, Minos. Or les Histoires estants pleines d'exemples de cette amitié commune des peres enuers les enfans, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en trier aussi quelqu'vn de cette-cy. Heliodorus ce bon Euesque de Tricea, ayma mieux perdre la dignité, le profit, la deuotion d'vne prelature si venerable, que de perdre sa fille: fille qui dure encore bien gentille: mais à l'aduenture pourtant vn peu trop curieusement et mollement goderonnée pour fille ecclesiastique et sacerdotale, et de trop amoureuse façon. Il y eut vn Labienus à Rome, personnage de grande valeur et authorité, et entre autres qualitez, excellent en toute sorte de literature, qui estoit, ce croy-ie, fils de ce grand Labienus, le premier des capitaines qui furent soubs Cæsar en la guerre des Gaules, et qui depuis s'estant ietté au party du grand Pompeius, s'y maintint si valeureusement iusques à ce que Cæsar le deffit en Espaigne. Ce Labienus dequoy ie parle, eut plusieurs enuieux de sa vertu, et comme il est vray-semblable, les courtisans et fauoris des Empereurs de son temps, pour ennemis de sa franchise, et des humeurs paternelles, qu'il retenoit encore contre la tyrannie, desquelles il est croiable qu'il auoit teint ses escrits et ses liures. Ses aduersaires poursuiuirent deuant le magistrat à Rome, et obtindrent de faire condamner plusieurs siens ouurages qu'il auoit mis en lumiere, à estre bruslés. Ce fut par luy que commença ce nouuel exemple de peine, qui depuis fut continué à Rome à plusieurs autres, de punir de mort les escrits mesmes, et les estudes. Il n'y auoit point assez de moyen et matiere de cruauté, si nous n'y meslions des choses que Nature a exemptées de tout sentiment et de toute souffrance, comme la reputation et les inuentions de nostre esprit: et si nous n'allions communiquer les maux corporels aux disciplines et monumens des Muses. Or Labienus ne peut souffrir cette perte, ny de suruiure à cette sienne si chere geniture; il se fit porter et enfermer tout vif dans le monument de ses ancestres, là où il pourueut tout d'vn train à se tuer et à s'enterrer ensemble. Il est malaisé de montrer aucune autre plus vehemente affection paternelle que celle-là. Cassius Seuerus, homme tres-eloquent et son familier, voyant brusler ses liures, crioit que par mesme sentence on le deuoit quant et quant condamner à estre bruslé tout vif, car il portoit et conseruoit en sa memoire ce qu'ils contenoient. Pareil accident aduint à Greuntius Cordus accusé d'auoir en ses liures loué Brutus et Cassius. Ce Senat vilain, seruile, et corrompu, et digne d'vn pire maistre que Tibere, condamna ses escrits au feu. Il fut content de faire compagnie à leur mort, et se tua par abstinence de manger. Le bon Lucanus estant iugé par ce coquin Neron; sur les derniers traits de sa vie, comme la pluspart du sang fut desia escoulé par les veines des bras, qu'il s'estoit faictes tailler à son medecin pour mourir, et que la froideur eut saisi les extremitez de ses membres, et commençast à s'approcher des parties vitales; la derniere chose qu'il eut en sa memoire, ce furent aucuns des vers de son liure de la guerre de Pharsale, qu'il recitoit, et mourut ayant cette derniere voix en la bouche. Cela qu'estoit-ce, qu'vn tendre et paternel congé qu'il prenoit de ses enfans; representant les a-dieux et les estroits embrassemens que nous donnons aux nostres en mourant; et vn effet de cette naturelle inclination, qui r'appelle en nostre souuenance en cette extremité, les choses, que nous auons eu les plus cheres pendant nostre vie? Pensons nous qu'Epicurus qui en mourant tourmenté, comme il dit, des extremes douleurs de la cholique, auoit toute sa consolation en la beauté de la doctrine qu'il laissoit au monde, eust receu autant de contentement d'vn nombre d'enfans bien nais et bien esleuez, s'il en eust eu, comme il faisoit de la production de ses riches escrits? et que s'il eust esté au chois de laisser apres luy vn enfant contrefaict et mal nay, ou vn liure sot et inepte, il ne choisist plustost, et non luy seulement, mais tout homme de pareille suffisance, d'encourir le premier mal'heur que l'autre? Ce seroit à l'aduenture impieté en Sainct Augustin, pour exemple, si d'vn costé on luy proposoit d'enterrer ses escrits, dequoy nostre religion reçoit vn si grand fruict, ou d'enterrer ses enfans au cas qu'il en eust, s'il n'aymoit mieux enterrer ses enfans. Et ie ne sçay si ie n'aymerois pas mieux beaucoup en auoir produict vn parfaictement bien formé, de l'accointance des Muses, que de l'accointance de ma femme. A cettuy-cy tel qu'il est, ce que ie donne, ie le donne purement et irreuocablement, comme on donne aux enfans corporels. Ce peu de bien, que ie luy ay faict, il n'est plus en ma disposition. Il peut sçauoir assez de choses que ie ne sçay plus, et tenir de moy ce que ie n'ay point retenu: et qu'il faudroit que tout ainsi qu'vn estranger, i'empruntasse de luy, si besoin m'en venoit. Si ie suis plus sage que luy, il est plus riche que moy. Il est peu d'hommes addonnez à la poësie, qui ne se gratifiassent plus d'estre peres de l'Eneide que du plus beau garçon de Rome: et qui ne souffrissent plus aisément l'vne perte que l'autre. Car selon Aristote, de tous ouuriers le poëte est nommément le plus amoureux de son ouurage. Il est malaisé à croire, qu'Epaminondas qui se vantoit de laisser pour toute posterité des filles qui feroyent vn iour honneur à leur pere (c'estoyent les deux nobles victoires qu'il auoit gaigné sur les Lacedemoniens) eust volontiers consenty d'eschanger celles-là, aux plus gorgiases de toute la Grece: ou qu'Alexandre et Cæsar ayent iamais souhaité d'estre priuez de la grandeur de leurs glorieux faicts de guerre, pour la commodité d'auoir des enfans et heritiers, quelques parfaicts et accompliz qu'ils peussent estre. Voire ie fay grand doubte que Phidias ou autre excellent statuaire, aymast autant la conseruation et la durée de ses enfans naturels, comme il feroit d'vne image excellente, qu'auec long trauail et estude il auroit parfaite selon l'art. Et quant à ces passions vitieuses et furieuses, qui ont eschauffé quelque fois les peres à l'amour de leurs filles, ou les meres enuers leurs fils, encore s'en trouue-il de pareilles en cette autre sorte de parenté. Tesmoing ce que lon recite de Pygmalion, qu'ayant basty vne statue de femme de beauté singuliere, il deuint si esperduement espris de l'amour forcené de ce sien ouurage, qu'il falut, qu'en faueur de sa rage les Dieux la luy viuifiassent:

_Tentatum mollescit ebur, positóque rigore Subsidit digitis._

CHAPITRE IX.

_Des armes des Parthes._

C'EST vne façon vitieuse de la noblesse de nostre temps, et pleine de mollesse, de ne prendre les armes que sur le point d'vne extreme necessité: et s'en descharger aussi tost qu'il y a tant soit peu d'apparence, que le danger soit esloigné. D'où il suruient plusieurs desordres: car chacun criant et courant à ses armes, sur le point de la charge, les vns sont à lacer encore leur cuirasse, que leurs compaignons sont desia rompus. Nos peres donnoient leur salade, leur lance, et leurs gantelets à porter, et n'abandonnoient le reste de leur equippage, tant que la couruée duroit. Nos trouppes sont à cette heure toutes troublées et difformes, par la confusion du bagage et des valets qui ne peuuent esloigner leurs maistres, à cause de leurs armes. Tite Liue parlant des nostres, _Intolerantissima laboris corpora vix arma humeris gerebant_. Plusieurs nations vont encore et alloient anciennement à la guerre sans se couurir: ou se couuroient d'inutiles defences.

_Tegmina queis capitum raptus de subere cortex._

Alexandre le plus hazardeux Capitaine qui fut iamais, s'armoit fort rarement. Et ceux d'entre nous qui les mesprisent n'empirent pour cela de guere leur marché. S'il se voit quelqu'vn tué par le defaut d'vn harnois, il n'en est guere moindre nombre, que l'empeschement des armes a faict perdre, engagés sous leur pesanteur, ou froissez et rompus, ou par vn contre-coup, ou autrement. Car il semble, à la verité, à voir le poix des nostres et leur espesseur, que nous ne cherchons qu'à nous deffendre, et en sommes plus chargez que couuers. Nous auons assez à faire à en soustenir le faix, entrauez et contraints, comme si nous n'auions à combattre que du choq de nos armes: et comme si nous n'auions pareille obligation à les deffendre, qu'elles ont à nous. Tacitus peint plaisamment des gens de guerre de nos anciens Gaulois, ainsin armez pour se maintenir seulement, n'ayans moyen ny d'offencer ny d'estre offencez, ny de se releuer abbatus. Lucullus voyant certains hommes d'armes Medois, qui faisoient front en l'armée de Tigranes, poisamment et malaisément armez, comme dans vne prison de fer, print de là opinion de les deffaire aisément, et par eux commença sa charge et sa victoire. Et à present que nos mousquetaires sont en credit, ie croy qu'on trouuera quelque inuention de nous emmurer pour nous en garentir, et nous faire trainer à la guerre enfermez dans des bastions, comme ceux que les anciens faisoient porter à leurs elephans. Cette humeur est bien esloignée de celle du ieune Scipion, lequel accusa aigrement ses soldats, de ce qu'ils auoyent semé des chausse-trapes soubs l'eau à l'endroit du fossé, par où ceux d'vne ville qu'il assiegeoit, pouuoient faire des sorties sur luy: disant que ceux qui assailloient, deuoient penser à entreprendre, non pas à craindre. Et craignoit auec raison que cette prouision endormist leur vigilance à se garder. Il dict aussi à vn ieune homme, qui luy faisoit montre de son beau bouclier: Il est vrayement beau, mon fils, mais vn soldat Romain doit auoir plus de fiance en sa main dextre, qu'en la gauche. Or il n'est que la coustume, qui nous rende insupportable la charge de nos armes.

_L'husbergo in dosso haueano, et l'elmo in testa, Duo di quelli guerrier d'i quali io canto. Ne notte o di doppo ch'entraro in questa Stanza, gl' haueanò mai mesi da canto, Che facile à portar comme la vesta Era lor, perchè in vso l'hauean tanto._

L'Empereur Caracalla alloit par païs à pied armé de toutes pieces, conduisant son armée. Les pietons Romains portoient non seulement le morion, l'espée, et l'escu: car quant aux armes, dit Cicero, ils estoient si accoustumez à les auoir sur le dos, qu'elles ne les empeschoient non plus que leurs membres: _arma enim, membra militis esse dicunt_: mais quant et quant encore, ce qu'il leur falloit de viures, pour quinze iours, et certaine quantité de paux pour faire leurs rempars, iusques à soixante liures de poix. Et les soldats de Marius ainsi chargez, marchant en bataille, estoient duits à faire cinq lieuës en cinq heures, et six s'il y auoit haste. Leur discipline militaire estoit beaucoup plus rude que la nostre: aussi produisoit elle de bien autres effects. Le ieune Scipion reformant son armée en Espaigne, ordonna à ses soldats de ne manger que debout, et rien de cuit. Ce traict est merueilleux à ce propos, qu'il fut reproché à vn soldat Lacedemonien, qu'estant à l'expedition d'vne guerre, on l'auoit veu soubs le couuert d'vne maison: ils estoient si durcis à la peine, que c'estoit honte d'estre veu soubs vn autre toict que celuy du ciel, quelque temps qu'il fist. Nous ne menerions guere loing nos gens à ce prix là. Au demeurant Marcellinus, homme nourry aux guerres Romaines, remerque curieusement la façon que les Parthes auoyent de s'armer, et la remerque d'autant qu'elle estoit esloignée de la Romaine. Ils auoyent, dit-il, des armes tissuës en maniere de petites plumes, qui n'empeschoient pas le mouuement de leur corps: et si estoient si fortes que nos dards reiallissoient venans à les hurter: ce sont les escailles, dequoy nos ancestres auoient fort accoustumé de se seruir. Et en vn autre lieu: Ils auoient, dit-il, leurs cheuaux fors et roides, couuerts de gros cuir, et eux estoient armez de cap à pied, de grosses lames de fer, rengées de tel artifice, qu'à l'endroit des iointures des membres elles prestoient au mouuement. On eust dict que c'estoient des hommes de fer: car ils auoient des accoustremens de teste si proprement assis, et representans au naturel la forme et parties du visage, qu'il n'y auoit moyen de les assener que par des petits trous ronds, qui respondoient à leurs yeux, leur donnant vn peu de lumiere, et par des fentes, qui estoient à l'endroict des naseaux, par où ils prenoyent assez malaisément haleine,

_Flexilis inductis animatur lamina membris, Horribilis visu; credas simulacra moueri Ferrea, cognatôque viros spirare metallo. Par vestitus equis: ferrata fronte minantur, Ferratôsque mouent, securi vulneris, armos._

Voila vne description, qui retire bien fort à l'equippage d'vn homme d'armes François, à tout ses bardes. Plutarque dit que Demetrius fit faire pour luy, et pour Alcinus, le premier homme de guerre qui fust pres de luy, à chacun vn harnois complet du poids de six vingts liures, là où les communs harnois n'en pesoient que soixante.

CHAPITRE X.

_Des Liures._