Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 29

Chapter 292,570 wordsPublic domain

Nostre grand Roy diuin et celeste, duquel toutes les circonstances doiuent estre remerquées auec soing, religion et reuerence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, _speciosus forma præ filiis hominum_. Et Platon auec la temperance et la fortitude, desire la beauté aux conseruateurs de sa republique. C'est vn grand despit qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il aduint au pauure Philopœmen: estant arriué le premier de sa trouppe en vn logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et le voyoit d'assez mauuaise mine, l'employa d'aller vn peu aider à ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le seruice de Philopœmen. Les Gentils-hommes de sa suitte estans arriuez, et l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation, car il n'auoit pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy auoit faict, luy demanderent ce qu'il faisoit-là: Ie paie, leur respondit-il, la peine de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur bien vnie d'vne barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil releué, ny la iuste proportion de teste, ny la fraischeur du teint, ny l'air du visage aggreable, ny vn corps sans senteur, ny la iuste proportion de membres, peuuent faire vn bel homme. I'ay au demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras, mais plein, la complexion entre le iovial et le melancholique, moyennement sanguine et chaude,

_Vnde rigent setis mihi crura, et pectora villis:_

la santé, forte et allegre, iusques bien auant en mon aage, rarement troublée par les maladies. I'estois tel, car ie ne me considere pas à cette heure, que ie suis engagé dans les auenues de la vieillesse, ayant pieça franchy les quarante ans.

_Minutatim vires et robur adultum Frangit, et in partem peiorem liquitur ætas._

Ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu'vn demy estre: ce ne sera plus moy. Ie m'eschappe tous les iours, et me desrobbe à moy:

_Singula de nobis anni prædantur euntes._

D'addresse et de disposition, ie n'en ay point eu; et si suis fils d'vn pere dispost, et d'vne allegresse qui luy dura iusques à son extreme vieillesse. Il ne trouua guere homme de sa condition, qui s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme ie n'en ay trouué guere aucun, qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy i'estoy des mediocres. De la musique, ny pour la voix, que i'y ay tres-inepte, ny pour les instrumens, on ne m'y a iamais sçeu rien apprendre. A la danse, à la paulme, à la lucte, ie n'y ay peu acquerir qu'vne bien fort legere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer, à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si gourdes, que ie ne sçay pas escrire seulement pour moy; de façon, que ce que i'ay barbouillé, i'ayme mieux le refaire que de me donner la peine de le demesler, et ne ly guere mieux. Ie me sens poiser aux escoutans: autrement bon clerc. Ie ne sçay pas clorre à droit vne lettre, ny ne sçeuz iamais tailler plume, ny trancher à table, qui vaille, ny equipper vn cheval de son harnois, ny porter à poinct vn oyseau, et le lascher: ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux cheuaux. Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes à celles de l'ame, il n'y a rien d'allegre: il y a seulement vne vigueur pleine et ferme. Ie dure bien à la peine, mais i'y dure, si ie m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit:

_Molliter austerum studio fallente laborem._

Autrement, si ie n'y suis alleché par quelque plaisir, et si i'ay autre guide que ma pure et libre volonté, ie n'y vauls rien. Car i'en suis là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill' acheter au prix du tourment d'esprit et de la contrainte:

_Tanti mihi non sit opaci Omnis arena Tagi, quódque in mare voluitur aurum._

Extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Ie presteroy aussi volontiers mon sang, que mon soing. I'ay vne ame libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu iusques à cett' heure ny commandant ny maistre forcé, i'ay marché aussi auant, et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et rendu inutile au seruice d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy.

Et pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant, paresseux et fay-neant. Car m'estant trouué en tel degré de fortune dés ma naissance, que i'ay eu occasion de m'y arrester: (vne occasion pourtant, que mille autres de ma cognoissance eussent prinse, pour planche plustost, à se passer à la queste, à l'agitation et inquietude) ie n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien pris:

_Non agimur tumidis velis Aquilone secundo, Non tamen aduersis ætatem ducimus Austris: Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re, Extremi primorum, extremis vsque priores._

Ie n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter. Qui est toutesfois vn reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile en toute sorte de condition, et que par vsage, nous voyons se trouuer plus facilement encores en la disette qu'en l'abondance. D'autant, à l'aduanture, que selon le cours de noz autres passions, la faim des richesses est plus aiguisée par leur vsage, que par leur besoin: et la vertu de la moderation, plus rare, que celle de la patience. Et n'ay eu besoin que de iouyr doucement des biens que Dieu par sa liberalité m'auoit mis entre mains. Ie n'ay gousté aucune sorte de trauail ennuieux. Ie n'ay eu guere en maniement que mes affaires: ou, si i'en ay eu, ç'a esté en condition de les manier à mon heure et à ma façon: commis par gents, qui s'en fioyent à moy, et qui ne me pressoyent pas, et me cognoissoyent. Car encore tirent les experts, quelque seruice d'vn cheual restif et poussif.

Mon enfance mesme a esté conduicte d'vne façon molle et libre, et lors mesme exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a donné vne complexion delicate et incapable de sollicitude; iusques là, que i'ayme qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent. Au chapitre de mes mises, ie loge ce que ma nonchalance me couste à nourrir et entretenir:

_Hæc nempe supersunt, Quæ dominum fallunt, quæ prosint furibus._

I'ayme à ne sçauoir pas le compte de ce que i'ay, pour sentir moins exactement ma perte. Ie prie ceux qui viuent auec moy, où l'affection leur manque, et les bons effects, de me pipper et payer de bonnes apparences. A faute d'auoir assez de fermeté, pour souffrir l'importunité des accidens contraires, ausquels nous sommes subjects, et pour ne me pouuoir tenir tendu à regler et ordonner les affaires, ie nourris autant que ie puis en moy cett' opinion: m'abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment. C'est à cela seul, que ie trauaille, et le but auquel i'achemine tous mes discours. A vn danger, ie ne songe pas tant comment i'en eschapperay, que combien peu il importe que i'en eschappe. Quand i'y demeurerois, que seroit ce? Ne pouuant regler les euenements, ie me regle moy-mesme: et m'applique à eux, s'ils ne s'appliquent à moy. Ie n'ay guere d'art pour sçauoir gauchir la Fortune, et luy eschapper, ou la forcer; et pour dresser et conduire par prudence les choses à mon poinct. I'ay encore moins de tolerance, pour supporter le soing aspre et penible qu'il faut à cela. Et la plus penible assiette pour moy, c'est estre suspens és choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperance. Le deliberer, voire és choses plus legeres, m'importune. Et sens mon esprit plus empesché à souffrir le bransle, et les secousses diuerses du doute, et de la consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque party que ce soit, apres que la chance est liurée. Peu de passions m'ont troublé le sommeil, mais des deliberations, la moindre me le trouble. Tout ainsi que des chemins, i'en euite volontiers les costez pendants et glissans, et me iette dans le battu, le plus boüeux, et enfondrant, d'où ie ne puisse aller plus bas, et y cherche seurté. Aussi i'ayme les malheurs tous purs, qui ne m'exercent et tracassent plus, apres l'incertitude de leur rabillage: et qui du premier saut me poussent droictement en la souffrance.

_Dubia plus torquent mala._

Aux euenemens, ie me porte virilement, en la conduicte puerilement. L'horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le coup. Le ieu ne vaut pas la chandelle. L'auaritieux a plus mauvais conte de sa passion, que n'a le pauure: et le ialoux, que le cocu. Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu'à la plaider. La plus basse marche, est la plus ferme: c'est le siege de la constance. Vous n'y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye toute en soy. Cet exemple, d'vn Gentil-homme que plusieurs ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se marya bien auant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa ieunesse, grand diseur, grand gaudisseur. Se souuenant combien la matiere de cornardise luy auoit donné dequoy parler et se moquer des autres: pour se mettre à couuert, il espousa vne femme, qu'il print au lieu, où chacun en trouue pour son argent, et dressa auec elle ses alliances: Bon iour putain, bon iour cocu: et n'est chose dequoy plus souuent et ouuertement, il entretinst chez luy les suruenans, que de ce sien dessein: par où il bridoit les occultes caquets des moqueurs, et esmoussoit la poincte de ce reproche. Quant à l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il eust fallu pour m'aduancer, que la Fortune me fust venu querir par le poing: car de me mettre en peine pour vn' esperance incertaine, et me soubmettre à toutes les difficultez, qui accompaignent ceux qui cherchent à se pousser en credit, sur le commencement de leur progrez, ie ne l'eusse sçeu faire,

_Spem pretio non emo._

Ie m'attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m'eslongne guere du port:

_Alter remus aquas, alter tibi radat arenas._

Et puis on arriue peu à ces auancements, qu'en hazardant premierement le sien. Et ie suis d'aduis, que si ce qu'on a, suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay, et dressé, c'est folie d'en lascher la prise, sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il iette au hazard ce qu'il a, puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'enuoye à la queste.

_Capienda rebus in malis præceps via est._

Et i'excuse plustost vn cabdet, de mettre sa legitime au vent, que celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut point voir necessiteux qu'à sa faute. I'ay bien trouué le chemin plus court et plus aisé, auec le conseil de mes bons amis du temps passé, de me défaire de ce desir, et de me tenir coy:

_Cui sit conditio dulcis, sine puluere palmæ._

Iugeant aussi bien sainement, de mes forces, qu'elles n'estoient pas capables de grandes choses. Et me souuenant de ce mot du feu Chancelier Oliuier, que les François semblent des guenons, qui vont grimpant contremont vn arbre, de branche en branche, et ne cessent d'aller, iusques à ce qu'elles soyent arriuées à la plus haute branche: et y montrent le cul, quand elles y sont.

_Turpe est, quòd nequeas, capiti committere pondus, Et pressum inflexo mox dare terga genu._

Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, ie les trouuois inutiles en ce siecle. La facilité de mes mœurs, on l'eust nommée lascheté et foiblesse: la foy et la conscience s'y feussent trouuées scrupuleuses et superstitieuses: la franchise et la liberté, importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose sert le mal'heur. Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et d'honneur:

_Nunc, si depositum non inficiatur amicus, Si reddat veterem cum tota ærugine follem, Prodigiosa fides, et Tuscis digna libellis, Quæque coronata lustrari debeat agna._

Et ne fut iamais temps et lieu, où il y eust pour les Princes loyer plus certain et plus grand, proposé à la bonté, et à la iustice. Le premier qui s'auisera de se pousser en faueur, et en credit par cette voye là, ie suis bien deçeu si à bon compte il ne deuance ses compaignons. La force, la violence, peuuent quelque chose: mais non pas tousiours tout. Les marchans, les iuges de village, les artisans, nous les voyons aller à pair de vaillance et science militaire, auec la noblesse. Ils rendent des combats honorables et publiques et priuez: ils battent, ils defendent villes en noz guerres presentes. Vn Prince estouffe sa recommendation emmy cette presse. Qu'il reluise d'humanité, de verité, de loyauté, de temperance, et sur tout de iustice: marques rares, incognuës et exilées. C'est la seule volonté des peuples dequoy il peut faire ses affaires: et nulles autres qualitez ne peuuent attirer leur volonté comme celles là: leur estant les plus vtiles. _Nihil est tam populare quàm bonitas._ Par cette proportion ie me fusse trouué grand et rare: comme ie me trouue pygmée et populaire, à la proportion d'aucuns siecles passez: ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y concurroient, de veoir vn homme moderé en ses vengeances, mol au ressentiment des offences, religieux en l'obseruance de sa parolle: ny double ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté d'autruy et aux occasions. Plustost lairrois-ie rompre le col aux affaires, que de plier ma foy pour leur seruice. Car quant à cette nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett'heure si fort en credit, ie la hay capitalement: et de tous les vices, ie n'en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C'est vn' humeur coüarde et seruile de s'aller desguiser et cacher sous vn masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est. Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer. Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu. Il la faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment. Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït mesme à la penser. I'ay vn' interne vergongne et vn remors piquant, si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe, les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté.