Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 28

Chapter 283,692 wordsPublic domain

Voyla vne creance tressalutaire, toute vaine qu'elle soit. Chasque nation a plusieurs tels exemples chez soy: mais ce subject meriteroit vn discours à part. Pour dire encore vn mot sur mon premier propos: ie ne conseille non plus aux Dames, d'appeller honneur, leur deuoir, _vt enim consuetudo loquitur, id solum dicitur honestum, quod est populari fama gloriosum_: leur deuoir est le marc: leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de nous donner cette excuse en payement de leur refus: car ie presuppose, que leurs intentions, leur desir, et leur volonté, qui sont pieces où l'honneur n'a que voir, d'autant qu'il n'en paroist rien au dehors, soyent encore plus reglées que les effects.

_Quæ, quia non liceat, non facit, illa facit._

L'offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes cachées et occultes, il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent quelqu'vne à la cognoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si elles n'auoyent autre respect à leur deuoir, et à l'affection qu'elles portent à la chasteté, pour elle mesme. Toute personne d'honneur choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience.

CHAPITRE XVII.

_De la presumption._

IL y a vne autre sorte de gloire, qui est vne trop bonne opinion, que nous conceuons de nostre valeur. C'est vn'affection inconsiderée, dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous mesmes, autres que nous ne sommes. Comme la passion amoureuse preste des beautez, et des graces, au subject qu'elle embrasse, et fait que ceux qui en sont espris, trouuent d'vn iugement trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est.

Ie ne veux pas, que de peur de faillir de ce costé là, vn homme se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il est: le iugement doit tout par tout maintenir son droit. C'est raison qu'il voye en ce subject comme ailleurs, ce que la verité luy presente. Si c'est Cæsar, qu'il se treuue hardiment le plus grand Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu'elles ne craignent aucunement à faire: nous n'osons appeller à droict noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de desbauche. La ceremonie nous deffend d'exprimer par parolles les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons: la raison nous deffend de n'en faire point d'illicites et mauuaises, et personne ne l'en croit. Ie me trouue icy empestré és loix de la ceremonie: car elle ne permet, ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux de qui la Fortune, bonne ou mauuaise qu'on la doiue appeller, a faict passer la vie en quelque eminent degré, ils peuuent par leurs actions publiques tesmoigner quels ils sont. Mais ceux qu'elle n'a employez qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en parlent, ils sont excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler d'eux, mesmes enuers ceux qui ont interest de les cognoistre; à l'exemple de Lucilius:

_Ille velut fidis arcana sodalibus olim Credebat libris, neque si malè cesserat, vsquam Decurrens alio, neque si benè: quo fit, vt omnis Votiua pateat veluti descripta tabella Vita senis._

Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y peignoit tel qu'il se sentoit estre. _Nec id Rutilio et Scauro citra fidem, aut obtrectationi fuit._ Il me souuient donc, que dés ma plus tendre enfance, on remerquoit en moy ie ne sçay quel port de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté. I'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconuenient d'auoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre. Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit vne affetterie consente de sa beauté, qui faisoit vn peu pancher la teste d'Alexandre sur vn costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades mol et gras: Iulius Cæsar se grattoit la teste d'vn doigt, qui est la contenance d'vn homme remply de pensemens penibles: et Cicero, ce me semble, auoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie vn naturel mocqueur. Tels mouuemens peuuent arriuer imperceptiblement en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy ie ne parle point. Comme les salutations, et reuerences, par où on acquiert le plus souuent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on peut estre humble de gloire. Ie suis assez prodigue de bonnettades, notamment en esté, et n'en reçois iamais sans reuenche, de quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Ie desirasse d'aucuns Princes que ie cognois, qu'ils en fussent plus espargnans et iustes dispensateurs; car ainsin indiscretement espanduës, elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard, elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit tousiours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là, non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé, ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, n'y essuyer le visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité i'auoy quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre: et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux bransles de l'ame, ie veux icy confesser ce que i'en sens. Il y a deux parties en cette gloire: sçauoir est, de s'estimer trop, et n'estimer pas assez autruy. Quant à l'vne, il me semble premierement, ces considerations deuoir estre mises en compte. Ie me sens pressé d'vne erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et encore plus comme importune. I'essaye à la corriger: mais l'arracher ie ne puis. C'est, que ie diminue du iuste prix des choses, que ie possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien loing. Comme la prerogatiue de l'authorité fait, que les maris regardent les femmes propres d'vn vicieux desdein, et plusieurs peres leurs enfants: ainsi fay-ie: et entre deux pareils ouurages, poiseroy tousiours contre le mien. Non tant que la ialousie de mon auancement et amendement trouble mon iugement, et m'empesche de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les mœurs loingtaines me flattent, et les langues. Et m'apperçoy que le Latin me pippe par la faueur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfants et au vulgaire. L'œconomie, la maison, le cheual de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce qu'il n'est pas mien. Dauantage, que ie suis tres-ignorant en mon faict: i'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là où il n'est quasi rien que ie sçache sçauoir, ny que i'ose me respondre pouuoir faire. Ie n'ay point mes moyens en proposition et par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux de ma force que d'vne autre force. D'où il aduient, si ie rencontre louablement en vne besongne, que ie le donne plus à ma fortune, qu'à mon industrie: d'autant que ie les desseigne toutes au hazard et en crainte. Pareillement i'ay en general cecy, que de toutes les opinions que l'ancienneté a euës de l'homme en gros, celles que i'embrasse plus volontiers, et ausquelles ie m'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, auilissent, et aneantissent le plus. La philosophie ne me semble iamais auoir si beau ieu, que quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance. Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de soy. Ces gens qui se perchent à cheuauchons sur l'epicycle de Mercure, qui voient si auant dans le ciel, ils m'arrachent les dents: car en l'estude que ie fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouuant vne si extreme varieté de iugemens, vn si profond labyrinthe de difficultez les vnes sur les autres, tant de diuersité et incertitude, en l'eschole mesme de la sapience: vous pouuez penser, puis que ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes, et de leur propre condition, qui est continuellement presente à leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçauent comment bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes, comment ie les croirois de la cause du flux et reflux de la riuiere du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte Escriture. Mais pour venir à mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que ie m'estime. Ie me tien de la commune sorte, sauf en ce que ie m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires: mais non desaduoüées, non excusées. Et ne me prise seulement que de ce que ie sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon iugement. I'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est iamais party de moy chose qui me contentast. Et l'approbation d'autruy ne me paye pas. I'ay le iugement tendre et difficile, et notamment en mon endroit. Ie me sens flotter et fleschir de foiblesse. Ie n'ay rien du mien, dequoy satisfaire mon iugement: i'ay la veue assez claire et reglée, mais à l'ouurer elle se trouble: comme i'essaye plus euidemment en la poësie. Ie l'ayme infiniment; ie me cognois assez aux ouurages d'autruy: mais ie fay à la verité l'enfant quand i'y veux mettre la main; ie ne me puis souffrir. On peut faire le sot par tout ailleurs, mais non en la poësie.

_Mediocribus esse poetis Non dij, non homines, non concessere columnæ._

Pleust à Dieu que cette sentence se trouuast au front des boutiques de tous noz imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de versificateurs.

_Verùm Nil securius est malo poeta._

Que n'auons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques, auec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il enuoya aussi des poëtes et des musiciens, pour presenter ses vers, auec des tentes et pauillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint à mettre ses vers en auant, la faueur et excellence de la prononciation attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouurage, il entra premierement en mespris: et continuant d'aigrir son iugement, il se ietta tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous ces pauillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui vaille en la course, et que la nauire, qui rapportoit ses gents, faillit la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux irritez comme luy, contre ce mauuais poëme: et les mariniers mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin, quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et ayant affaire à eux, gauchissoit souuent la victoire, et la temperoit, pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal: car le Dieu marquoit le temps de l'aduantage, que par faueur et iniustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs que luy: ayant faict iouer à l'enuy la sienne, intitulée les Leneïens. Soudain apres laquelle victoire, il trepassa: et en partie pour l'excessiue ioye, qu'il en conceut. Ce que ie treuue excusable du mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison d'autres choses pires, ausquelles ie voy qu'on donne credit. Ie suis enuieux du bon-heur de ceux, qui se sçauent resiouyr et gratifier en leur besongne; car c'est vn moyen aysé de se donner du plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes. Specialement s'il y a vn peu de fermeté en leur opiniastrise. Ie sçay vn poëte, à qui fort et foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à quoy il s'est taillé. Tousiours recommence, tousiours reconsulte: et tousiours persiste, d'autant plus ahurté en son aduis, qu'il touche à luy seul, de le maintenir. Mes ouurages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que ie les retaste, autant de fois ie m'en despite.

_Cùm relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno, Me quoque qui feci, iudice, digna lini._

I'ay tousiours vne idée en l'ame, qui me presente vne meilleure forme, que celle que i'ay mis en besongne, mais ie ne la puis saisir ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage. I'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent d'admiration. Ie iuge leur beauté, ie la voy, sinon iusques au bout, au moins si auant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy que i'entreprenne, ie doibs vn sacrifice aux Graces, comme dit Plutarque de quelqu'vn, pour practiquer leur faueur.

_Si quid enim placet, Si quid dulce hominum sensibus influit, Debentur lepidis omnia Gratiis._

Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy, il y a faute de polissure et de beauté. Ie ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien à la matiere. Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand i'en saisi des populaires et plus gayes, c'est pour me suiure, moy, qui n'aime point vne sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graues et seueres. Aumoins si ie doy nommer stile, vn parler informe et sans regle: vn iargon populaire, et vn proceder sans definition, sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius et de Rabirius. Ie ne sçay ny plaire, ny resiouyr, ny chatouiller. Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains, et se ternit. Ie ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout desnué de cette facilité, que ie voy en plusieurs de mes compagnons, d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute vne trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'vn Prince, de toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant iamais, pour cette grace qu'ils ont de sçauoir employer la premiere venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les Princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément les mieux prinses, ie ne sçay pas les employer. Mauuais prescheur de commune. De toute matiere ie dy volontiers les plus extremes choses, que i'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde. S'il est ainsi, ie me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçauoir relascher la corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le moins souuent en ieu. Il y a pour le moins autant de perfection à releuer vne chose vuide, qu'à en soutenir vne poisante. Tantost il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder. Ie sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas estage, pour ne conceuoir les choses que par cette premiere escorse. Mais ie sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon et Platon, on les void souuent se relascher à cette basse façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des graces qui ne leur manquent iamais. Au demeurant mon langage n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions libres et desreglées. Et me plaist ainsi; sinon par mon iugement, par mon inclination. Mais ie sens bien que par fois ie m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir euiter l'art et l'affection, i'y retombe d'vne autre part;

_Breuis esse laboro, Obscurus fio._

Platon dit que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent prix au langage. Quand i'entreprendrois de suiure cet autre stile æquable, vny et ordonné, ie n'y sçaurois aduenir. Et encore que les coupures et cadences de Saluste reuiennent plus à mon humeur, si est-ce que ie treuue Cæsar et plus grand, et moins aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation du parler de Seneque, ie ne laisse pas d'estimer dauantage celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, ie suy tout simplement ma forme naturelle. D'où c'est à l'aduanture que ie puis plus, à parler qu'à escrire. Le mouuement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme ie fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l'assiette, peuuent donner quelque prix aux choses, qui d'elles mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs auoient à parler, qui affoiblissoient leur eloquence. Mon langage François est alteré, et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Ie ne vis iamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien euidemment son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin: car ie n'en ay non plus d'vsage que de l'Allemand; et ne m'en chault gueres. C'est vn langage, comme sont autour de moy d'vne bande et d'autre, le Poitteuin, Xaintongeois, Angoulemoisin, Lymosin, Auuergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus de nous, vers les montagnes, vn Gascon, que ie treuue singulierement beau, sec, bref, signifiant, et à la verité vn langage masle et militaire, plus qu'aucun autre, que i'entende: autant nerueux, et puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, i'ay perdu par des-accoustumance, la promptitude de m'en pouuoir seruir à parler: ouï, et à escrire, en quoy autrefois ie me faisoy appeller maistre Iean. Voylla combien peu ie vaux de ce costé là.

La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des vns aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a vne grand'part à nostre estre, il y tient vn grand rang: ainsi sa structure et composition sont de bien iuste consideration. Ceux qui veulent desprendre noz deux pieces principales, et les sequestrer l'vne de l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et reioindre. Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fouruoye; l'espouser en somme, et luy seruir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent pas diuers et contraires, ains accordans et vniformes. Les Chrestiens ont vne particuliere instruction de cette liaison, car ils sçauent, que la iustice diuine embrasse cette societé et ioincture du corps et de l'ame, iusques à rendre le corps capable des recompenses eternelles: et que Dieu regarde agir tout l'homme, et veut qu'entier il reçoiue le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites. La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable, attribue à la sagesse ce seul soing, de pouruoir et procurer en commun, le bien de ces deux parties associées: et montre les autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre pour l'ame, d'vne pareille erreur: et auoir escarté leur subject, qui est l'homme; et leur guide, qu'ils aduouent en general estre Nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes, et la premiere consideration, qui donna les præeminences aux vns sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'aduantage de la beauté.

_Agros diuisere atque dedere Pro facie cuiusque et viribus ingenióque: Nam facies multum valuit, virésque vigebant._

Or ie suis d'vne taille vn peu au dessoubs de la moyenne. Ce deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité: à ceux mesmement, qui ont des commandements et des charges: car l'authorité que donne vne belle presence et majesté corporelle, en est à dire. C. Marius ne receuoit pas volontiers des soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le Courtisan a bien raison de vouloir pour ce Gentilhomme qu'il dresse, vne taille commune, plustost que toute autre: et de refuser pour luy, toute estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle, ie ne le ferois pas, à vn homme militaire. Les petits hommes, dit Aristote, sont bien iolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la grandeur, la grande ame, comme la beauté, en vn grand corps et hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats, auoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils auoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suiuent, et pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'vne trouppe, marcher vn chef de belle et riche taille:

_Ipse inter primos præstanti corpore Turnus Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est._