Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 26
C'est vn degré de fermeté, auquel i'ay exprimenté que ie pourrois arriuer, comme ceux qui se iettent dans les dangers, ainsi que dans la mer, à yeux clos. Il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates, que d'auoir eu trente iours entiers à ruminer le decret de sa mort: de l'auoir digerée tout ce temps là, d'vne tres-certaine esperance, sans esmoy, sans alteration: et d'vn train d'actions et de parolles, rauallé plustost et anonchally, que tendu et releué par le poids d'vne telle cogitation. Ce Pomponius Atticus, à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller Agrippa son gendre, et deux ou trois autres de ses amys; et leur dit, qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et que tout ce qu'il faisoit pour allonger sa vie, allongeoit aussi et augmentoit sa douleur; il estoit deliberé de mettre fin à l'vn et à l'autre, les priant de trouuer bonne sa deliberation, et au pis aller, de ne perdre point leur peine à l'en destourner. Or ayant choisi de se tuer par abstinence, voyla sa maladie guerie par accident: ce remede qu'il auoit employé pour se deffaire, le remet en santé. Les medecins et ses amis faisans feste d'vn si heureux euenement, et s'en resiouyssans auec luy, se trouuerent bien trompez: car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy falloit il vn iour franchir ce pas, et qu'en estant si auant, il se vouloit oster la peine de recommencer vn' autre fois. Cestuy-cy ayant recognu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au ioindre, mais il s'y acharne: car estant satisfaict en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par brauerie d'en voir la fin. C'est bien loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir taster et sauourer. L'histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille. Les gengiues luy estoyent enflées et pourries: les medecins luy conseillerent d'vser d'vne grande abstinence. Ayant ieuné deux iours, il est si bien amendé, qu'ils luy declarent sa guarison, et permettent de retourner à son train de viure accoustumé. Luy au rebours, goustant desia quelque douceur en cette defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere, et franchir le pas, qu'il auoit fort auancé. Tullius Marcellinus ieune homme Romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée, pour se deffaire d'vne maladie, qui le gourmandoit, plus qu'il ne vouloit souffrir: quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon si soudaine, appella ses amis pour en deliberer: les vns, dit Seneca, luy donnoyent le conseil que par lascheté ils eussent prins pour eux mesmes, les autres par flaterie, celuy qu'ils pensoyent luy deuoir estre plus aggreable: mais vn Stoïcien luy dit ainsi: Ne te trauaille pas Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d'importance: ce n'est pas grand'chose que viure, tes valets et les bestes viuent: mais c'est grand'chose de mourir honestement, sagement, et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme chose, manger, boire, dormir: boire, dormir, et manger. Nous roüons sans cesse en ce cercle. Non seulement les mauuais accidens et insupportables, mais la satieté mesme de viure donne enuie de la mort. Marcellinus n'auoit besoing d'homme qui le conseillast, mais d'homme qui le secourust: les seruiteurs craignoyent de s'en mesler: mais ce philosophe leur fit entendre que les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu'il est en doubte, si la mort du maistre a esté volontaire: autrement qu'il seroit d'aussi mauuais exemple de l'empescher, que de le tuer, d'autant que
_Inuitum qui seruat, idem facit occidenti._
Apres il aduertit Marcellinus, qu'il ne seroit pas messeant, comme le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts, aussi la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal: il fit departir quelque somme à ses seruiteurs, et les consola. Au reste, il n'y eut besoing de fer, ny de sang: il entreprit de s'en aller de cette vie, non de s'en fuyr: non d'eschapper à la mort, mais de l'essayer. Et pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme iour suyuant, apres s'estre faict arroser d'eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, à ce qu'il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces deffaillances de cœur, qui prennent par foiblesse, disent n'y sentir aucune douleur, ains plustost quelque plaisir comme d'vn passage au sommeil et au repos. Voyla des morts estudiées et digerées. Mais à fin que le seul Caton peust fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon destin luy fit auoir mal en la main, dequoy il se donna le coup: à ce qu'il eust loisir d'affronter la mort et de la colleter, renforceant le courage au danger, au lieu de l'amollir. Et si ç'eust esté à moy, de le representer en sa plus superbe assiete, ç'eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l'espée au poing, comme firent les statuaires de son temps. Car ce second meurtre, fut bien plus furieux, que le premier.
CHAPITRE XIIII.
_Comme nostre esprit s'empesche soy-mesmes._
C'EST vne plaisante imagination, de conceuoir vn esprit balancé iustement entre-deux pareilles enuyes. Car il est indubitable, qu'il ne prendra iamais party: d'autant que l'application et le choix porte inequalité de prix: et qui nous logeroit entre la bouteille et le iambon, auec egal appetit de boire et de manger, il n'y auroit sans doute remede, que de mourir de soif et de faim. Pour pouruoir à cet inconuenient, les Stoïciens, quand on leur demande d'où vient en nostre ame l'election de deux choses indifferentes (et qui fait que d'vn grand nombre d'escus nous en prenions plustost l'vn que l'autre, n'y ayant aucune raison qui nous incline à la preference) respondent, que ce mouuement de l'ame est extraordinaire et desreglé, venant en nous d'vne impulsion estrangere, accidentale, et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble, plustost, que aucune chose ne se presente à nous, où il n'y ait quelque difference, pour legere qu'elle soit: et que ou à la veuë, ou à l'attouchement, il y a tousiours quelque choix, qui nous tente et attire, quoy que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui presupposera vne fisselle egallement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu'elle rompe, car par où voulez vous que la faucée commence? et de rompre par tout ensemble, il n'est pas en nature. Qui ioindroit encore à cecy les propositions geometriques, qui concluent par la certitude de leurs demonstrations, le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonference: et qui trouuent deux lignes s'approchans sans cesse l'vne de l'autre, et ne se pouuans iamais ioindre: et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l'effect sont si opposites: en tireroit à l'aduenture quelque argument pour secourir ce mot hardy de Pline, _solum certum nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius_.
CHAPITRE XV.
_Que nostre desir s'accroist par la malaisance._
IL n'y a raison qui n'en aye vne contraire, dit le plus sage party des philosophes. Ie remaschois tantost ce beau mot, qu'vn ancien allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n'est celuy, à la perte duquel nous sommes preparez: _In æquo est dolor amissæ rei, et timor amittendæ_. Voulant gaigner par là, que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutesfois dire au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d'autant plus estroit, et auecques plus d'affection, que nous le voyons nous estre moins seur, et craignons qu'il nous soit osté. Car il se sent euidemment, comme le feu se picque à l'assistance du froid, que nostre volonté s'aiguise aussi par le contraste:
_Si numquam Danaen habuisset ahenea turris, Non esset Danae de Ioue facta parens:_
et qu'il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté, qui vient de l'aisance: ny rien qui l'aiguise tant que la rareté et difficulté. _Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit._
_Galla, nega; satiatur amor, nisi gaudia torquent._
Pour tenir l'amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu'à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu'auecques d'autres. La difficulté des assignations, le danger des surprises, la honte du lendemain,
_Et languor, et silentium, Et latere petitus imo spiritus,_
c'est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de ieux tres-lasciuement plaisants, naissent de l'honneste et vergongneuse maniere de parler des ouurages de l'Amour? La volupté mesme cherche à s'irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée, quand elle cuit, et quand elle escorche. La courtisane Flora disoit n'auoir iamais couché auec Pompeius, qu'elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures.
_Quod petiere, premunt arctè, faciúntque dolorem Corporis, et dentes inlidunt sæpe labellis: Et stimuli subsunt, qui instigant lædere id ipsum Quodcunque est, rabies vnde illæ germina surgunt._
Il en va ainsi par tout: la difficulté donne prix aux choses. Ceux de la Marque d'Ancone font plus volontiers leurs vœuz à Sainct Iaques, et ceux de Galice à nostre Dame de Lorete: on fait au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de ceux d'Aspa: il ne se voit guere de Romains en l'escole de l'escrime à Rome, qui est pleine de François. Ce grand Caton se trouua aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu'elle fut sienne, et la desira quand elle fut à vn autre. I'ay chassé au haras vn vieil cheual, duquel à la senteur des iuments, on ne pouuoit venir à bout. La facilité l'a incontinent saoulé enuers les siennes: mais enuers les estrangeres et la premiere qui passe le long de son pastis, il reuient à ses importuns hannissements, et à ses chaleurs furieuses comme deuant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu'il n'a pas.
_Transuolat in medio posita, et fugientia captat._
Nous defendre quelque chose, c'est nous en donner enuie.
_Nisi tu seruare puellam Incipis, incipiet desinere esse mea._
Nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer mespris. La faute et l'abondance retombent en mesme inconuenient:
_Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet._
Le desir et la iouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aisance et la facilité l'est, à vray dire, encores plus, d'autant que le mescontentement et la cholere naissent de l'estimation, en quoy nous auons la chose desirée, aiguisent l'amour, et le reschauffent: mais la satieté engendre le dégoust: c'est vne passion mousse, hebetée, lasse, et endormie.
_Si qua volet regnare diu, contemnat amantem,
Contemnite amantes, Sic hodie veniet, si qua negauit heri._
Pourquoy inuenta Popæa de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir à ses amants? Pourquoy a lon voilé iusques au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer, que chacun desire voir? Pourquoy couurent elles de tant d'empeschemens, les vns sur les autres, les parties, où loge principallement nostre desir et le leur? Et à quoy seruent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer nostre appetit, et nous attirer à elles en nous esloignant?
_Et fugit ad salices, et se cupit antè videri. Interdum tunica duxit operta moram._
A quoy sert l'art de cette honte virginalle? cette froideur rassise, cette contenance seuere, cette profession d'ignorance des choses, qu'elles sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu'à nous accroistre le desir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher cette molle douceur, et cette pudeur infantine, et de ranger à la mercy de nostre ardeur vne grauité froide et magistrale. C'est gloire, disent-ils, de triompher de la modestie, de la chasteté, et de la temperance: et qui desconseille aux Dames, ces parties là, il les trahit, et soy-mesmes. Il faut croire que le cœur leur fremit d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'vne force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy se faire sauourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu'elle cherche d'autres moyens estrangers, et d'autres arts pour se rendre aggreable: et si à la verité, quoy qu'elle face estant venale et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins celuy-là, le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d'empeschement et de hazard proposé. C'est vn effect de la prouidence diuine, de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons de tant de troubles et d'orages, pour esueiller par ce contraste les ames pies, et les r'auoir de l'oisiueté et du sommeil, où les auoit plongees vne si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous auons faicte, par le nombre de ceux qui se sont desuoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zele et nos forces, à l'occasion de ce combat, Ie ne sçay si l'vtilité ne surmonte point le dommage. Nous auons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour auoir osté tout moyen de les dissoudre, mais d'autant s'est dépris et relasché le nœud de la volonté et de l'affection, que celuy de la contraincte s'est estrecy. Et au rebours, ce qui tint les mariages à Rome, si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre, qui voudroit. Ils gardoient mieux leurs femmes, d'autant qu'ils les pouuoient perdre: et en pleine licence de diuorces, il se passa cinq cens ans et plus, auant que nul s'en seruist.
_Quod licet, ingratum est: quod non licet, acrius vrit._
A ce propos se pourroit ioindre l'opinion d'vn ancien, que les supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent: qu'ils n'engendrent point le soing de bien faire, c'est l'ouurage de la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n'estre surpris en faisant mal.
_Latius excisæ pestis contagia serpunt_
Ie ne sçay pas qu'elle soit vraye, mais cecy sçay-ie par experience, que iamais police ne se trouua reformée par là. L'ordre et reglement des mœurs, dépend de quelque autre moyen. Les histoires Grecques font mention des Argippees voisins de la Scythie, qui viuent sans verge et sans baston à offenser: que non seulement nul n'entreprend d'aller attaquer: mais quiconque s'y peut sauuer, il est en franchise, à cause de leur vertu et saincteté de vie: et n'est aucun si osé d'y toucher. On recourt à eux pour appoincter les differents, qui naissent entre les hommes d'ailleurs. Il y a nation, où la closture des iardins et des champs, qu'on veut conseruer, se faict d'vn filet de coton, et se trouue bien plus seure et plus ferme que nos fossez et nos hayes. _Furem signata sollicitant. Aperta effractarius præterit._ A l'aduenture sert entre autres moyens, l'aisance, à couurir ma maison de la violence de noz guerres ciuiles. La defense attire l'entreprise, et la deffiance l'offense. I'ay affoibly le dessein des soldats, ostant à leur exploit, le hazard, et toute matiere de gloire militaire, qui a accoustumé de leur seruir de titre et d'excuse. Ce qui est faict courageusement, est tousiours faict honorablement, en temps où la iustice est morte. Ie leur rens la conqueste de ma maison lasche et traistresse. Elle n'est close à personne, qui y heurte. Il n'y a pour toute prouision, qu'vn portier, d'ancien vsage et ceremonie: qui ne sert pas tant à defendre ma porte, qu'à l'offrir plus decemment et gratieusement. Ie n'ay ny garde ny sentinelle, que celle que les astres font pour moy. Vn Gentil-homme a tort de faire montre d'estre en deffense, s'il ne l'est bien à poinct. Qui est ouuert d'vn costé, l'est par tout. Noz peres ne penserent pas à bastir des places frontieres. Les moyens d'assaillir, ie dy sans batterie et sans armée, et de surprendre noz maisons, croissent touts les iours, au dessus des moyens de se garder. Les esprits s'aiguisent generalement de ce costé là. L'inuasion touche touts, la defense non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu'elle fut faitte: ie n'y ay rien adiousté de ce costé là, et craindroy que sa force se tournast contre moy-mesme. Ioint qu'vn temps paisible requerra, qu'on les defortifie. Il est dangereux de ne les pouuoir regaigner: et est difficile de s'en asseurer. Car en matiere de guerres intestines, vostre vallet peut estre du party que vous craignez. Et où la religion sert de pretexte, les parentez mesmes deuiennent infiables auec couuerture de iustice. Les finances publiques n'entretiendront pas noz garnisons domestiques. Elles s'y espuiseroient. Nous n'auons pas dequoy le faire sans nostre ruine: ou plus incommodeement et iniurieusement encore, sans celle du peuple. L'estat de ma perte ne seroit guere pire. Au demeurant, vous y perdez vous, voz amis mesmes s'amusent à accuser vostre inuigilance et improuidence, plus qu'à vous pleindre, et l'ignorance ou nonchalance aux offices de vostre profession. Ce que tant de maisons gardées se sont perduës, où ceste cy dure: me fait soupçonner, qu'elles se sont perduës de ce, qu'elles estoyent gardées. Cela donne et l'enuie et la raison à l'assaillant. Toute garde porte visage de guerre. Qui se iettera, si Dieu veut, chez moy: mais tant y a, que ie ne l'y appelleray pas. C'est la retraitte à me reposer des guerres. I'essaye de soustraire ce coing, à la tempeste publique, comme ie fay vn autre coing en mon ame. Nostre guerre a beau changer de formes, se multiplier et diuersifier en nouueaux partis: pour moy ie ne bouge. Entre tant de maisons armées, moy seul, que ie sçache, de ma condition, ay fié purement au ciel la protection de la mienne. Et n'en ay iamais osté ny vaisselle d'argent, ny titre, ny tapisserie. Ie ne veux ny me craindre, ny me sauuer à demy. Si vne pleine recognoissance acquiert la faueur diuine, elle me durera iusqu'au bout: sinon, i'ay tousiours assez duré, pour rendre ma durée remerquable et enregistrable. Comment? Il y a bien trente ans.
CHAPITRE XVI.
_De la gloire._
IL y a le nom et la chose: le nom, c'est vne voix qui remerque et signifie la chose: le nom, ce n'est pas vne partie de la chose, ny de la substance: c'est vne piece estrangere ioincte à la chose, et hors d'elle. Dieu qui est en soy toute plenitude, et le comble de toute perfection, il ne peut s'augmenter et accroistre au dedans: mais son nom se peut augmenter et accroistre, par la benediction et loüange, que nous donnons à ses ouurages exterieurs. Laquelle loüange, puis que nous ne la pouuons incorporer en luy, d'autant qu'il n'y peut auoir accession de bien, nous l'attribuons à son nom, qui est la piece hors de luy, la plus voisine. Voylà comment c'est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n'est rien si esloigné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous: car estans indigens et necessiteux au dedans, nostre essence estant imparfaicte, et ayant continuellement besoing d'amelioration, c'est là, à quoy nous nous deuons trauailler. Nous sommes tous creux et vuides: ce n'est pas de vent et de voix que nous auons à nous remplir: il nous faut de la substance plus solide à nous reparer. Vn homme affamé seroit bien simple de chercher à se pouruoir plustost d'vn beau vestement, que d'vn bon repas: il faut courir au plus pressé. Comme disent nos ordinaires prieres, _Gloria in excelcis Deo, et in terra pax hominibus_. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu, et telles parties essentieles: les ornemens externes se chercheront apres que nous aurons proueu aux choses necessaires. La theologie traicte amplement et plus pertinemment ce subiect, mais ie n'y suis guere versé. Chrysippus et Diogenes ont esté les premiers autheurs et les plus fermes du mespris de la gloire. Et entre toutes les voluptez, ils disoient qu'il n'y en auoit point de plus dangereuse, ny plus à fuir, que celle qui nous vient de l'approbation d'autruy. De vray l'experience nous en fait sentir plusieurs trahisons bien dommageables. Il n'est chose qui empoisonne tant les Princes que la flatterie, ny rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit autour d'eux: ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs loüanges. Le premier enchantement que les Sirenes employent à piper Vlysses, est de cette nature:
_Deça vers nous, deça, ô tresloüable Vlysse, Et le plus grand honneur dont la Grece fleurisse._
Ces philosophes là disoient, que toute la gloire du monde ne meritoit pas qu'vn homme d'entendement estendist seulement le doigt pour l'acquerir:
_Gloria quantalibet quid erit, si gloria tantúm est?_
Ie dis pour elle seule: car elle tire souuent à sa suite plusieurs commoditez, pour lesquelles elle se peut rendre desirable: elle nous acquiert de la bienvueillance: elle nous rend moins exposez aux iniures et offences d'autruy, et choses semblables. C'estoit aussi des principaux dogmes d'Epicurus: car ce precepte de sa secte, CACHE TA VIE, qui deffend aux hommes de s'empescher des charges et negotiations publiques, presuppose aussi necessairement qu'on mesprise la gloire: qui est vne approbation que le monde fait des actions que nous mettons en euidence. Celuy qui nous ordonne de nous cacher, et de n'auoir soing que de nous, et qui ne veut pas que nous soyons connus d'autruy, il veut encores moins que nous en soyons honorez et glorifiez. Aussi conseille il à Idomeneus, de ne regler aucunement ses actions, par l'opinion ou reputation commune: si ce n'est pour euiter les autres incommoditez accidentales, que le mespris des hommes luy pourroit apporter. Ces discours là sont infiniment vrais, à mon aduis, et raisonnables. Mais nous sommes, ie ne sçay comment, doubles en nous mesmes, qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas: et ne nous pouuons deffaire de ce que nous condamnons. Voyons les dernieres paroles d'Epicurus, et qu'il dit en mourant: elles sont grandes et dignes d'vn tel philosophe: mais si ont elles quelque merque de la recommendation de son nom, et de cette humeur qu'il auoit descriée par ses preceptes. Voicy vne lettre qu'il dicta vn peu auant son dernier souspir.
EPICVRVS A HERMACHVS SALVT.
Ce pendant que ie passois l'heureux, et celuy-là mesmes le dernier iour de ma vie, i'escriuois cecy, accompaigné toutesfois de telle douleur en la vessie et aux intestins, qu'il ne peut rien estre adiousté à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir qu'apportoit à mon ame la souuenance de mes inuentions et de mes discours. Or toy comme requiert l'affection que tu as eu dés ton enfance enuers moy, et la philosophie, embrasse la protection des enfans de Metrodorus.