Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 25

Chapter 253,598 wordsPublic domain

Il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diuerse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le iugement de l'operation des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord auec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes aucunement: et entrons en debat tous les coups de ce que l'vn oyt, void, ou gouste, quelque chose autrement qu'vn autre: et debattons autant que d'autre chose, de la diuersité des images que les sens nous rapportent. Autrement oit, et voit par la regle ordinaire de nature, et autrement gouste, vn enfant qu'vn homme de trente ans: et cettuy-cy autrement qu'vn sexagenaire. Les sens sont aux vns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouuerts et plus aigus. Nous receuons les choses autres et autres selon que nous sommes, et qu'il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controuersé, ce n'est plus miracle, si on nous dit, que nous pouuons auouër que la neige nous apparoist blanche, mais que d'establir si de son essence elle est telle, et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre: et ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy, que noz sens mesmes s'entr'empeschent l'vn l'autre? vne peinture semble esleuée à la veue, au maniement elle semble plate: dirons nous que le musque soit aggreable ou non, qui resiouit nostre sentiment, et offence nostre goust? Il y a des herbes et des vnguens propres à vne partie du corps, qui en blessent vne autre: le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en deuise, pennes sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se sçeust deffendre de cette pipperie, que d'vn costé elle n'aille en eslargissant, et s'appointant et estressissant par l'autre, mesmes quand on la roulle autour du doigt: toutesfois au maniement elle vous semble equable en largeur et par tout pareille. Ces personnes qui pour aider leur volupté, se seruoyent anciennement de miroirs, propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils representent, affin que les membres qu'ils auoient à embesongner, leur pleussent d'auantage par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair, des poils, et des ongles:

_Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes, Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se._

L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies, de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy, comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere? Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur; l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans. L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent.

_Denique vt in fabrica, si praua est regula prima, Normáque si fallax rectis regionibus exit, Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum, Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est, Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta, Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque Prodita iudiciis fallacibus omnia primis. Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est, Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est._

Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant: il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions, comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge qui ne fust pas. Pour iuger des apparences que nous receuons des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce, auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience. Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres? Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans en continuelle mutation et branle. Nous n'auons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance, se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens, qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié; attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon, que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre, vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente.

_Mutat enim mundi naturam totius ætas, Ex alióque alius status excipere omnia debet, Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant, Omnia commutat natura et vertere cogit._

Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse: et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain: et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires, ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme, il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre, auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots, present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant, ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons, passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison: deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse, d'vn homme payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte, que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes, cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.

CHAPITRE XIII.

_De iuger de la mort d'autruy._

QVAND nous iugeons de l'asseurance d'autruy en la mort, qui est sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se faut prendre garde d'vne chose, que mal-aisément on croit estre arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere: et n'est endroit où la pipperie de l'esperance nous amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: D'autres ont bien esté plus malades sans mourir, l'affaire n'est pas si desesperé qu'on pense: et au pis aller, Dieu a bien faict d'autres miracles. Et aduient cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l'vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu'elle soit compassionnée à nostre estat. D'autant que nostre veuë alterée se represente les choses de mesmes, et nous est aduis qu'elles luy faillent à mesure qu'elle leur faut. Comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montagnes, les campagnes, les villes, le ciel, et la terre vont mesme bransle, et quant et quant eux:

_Prouehimur portu, terræque vrbésque recedunt._

Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de sa misere et de son chagrin?

_Iámque caput quassans, grandis suspirat arator, Et cùm tempora temporibus præsentia confert Præteritis, laudat fortunas sæpe parentis, Et crepat antiquum genus vt pietate repletum._

Nous entrainons tout auec nous: d'où il s'ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément, ny sans solemne consultation des astres: _tot circa vnum caput tumultuantes deos_. Et le pensons d'autant plus, que plus nous nous prisons. Comment, tant de science se perdroit elle auec tant de dommage, sans particulier soucy des destinées? vne ame si rare et exemplaire ne couste elle non plus à tuer, qu'vne ame populaire et inutile? cette vie, qui en couure tant d'autres, de qui tant d'autres vies dependent, qui occupe tant de monde par son vsage, remplit tant de place, se desplace elle comme celle qui tient à son simple nœud? Nul de nous ne pense assez n'estre qu'vn. De là viennent ces mots de Cæsar à son pilote, plus enflez que la mer qui le menassoit:

_Italiam si cœlo authore recusas, Me pete: sola tibi causa hæc est iusta timoris, Vectorem non nosse tuum, perrumpe procellas Tutela secure mei:_

et ceux-cy,

_Credit iam digna pericula Cæsar Fatis esse suis: tantúsque euertere, dixit, Me superis labor est, parua quem puppe sedentem, Tam magno petiere mari?_

Et cette resuerie publique, que le soleil porta en son front tout le long d'vn an le deuil de sa mort:

_Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam, Cùm caput obscura nitidum ferrugini texit._

Et mille semblables; dequoy le monde se laisse si aysément pipper, estimant que noz interests alterent le ciel, et que son infinité se formalise de noz menues actions. _Non tanta cœlo societas nobiscum est, vt nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor._ Or de iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu'il y soit, ce n'est pas raison: et ne suffit pas qu'il soit mort en cette desmarche, s'il ne s'y estoit mis iustement pour cet effect. Il aduient à la plus part, de roidir leur contenance et leurs parolles, pour en acquerir reputation, qu'ils esperent encore iouir viuans. D'autant que i'en ay veu mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a bien à choisir, si c'est vne mort soudaine, ou mort qui ait du temps. Ce cruel Empereur Romain, disoit de ses prisonniers, qu'il leur vouloit faire sentir la mort, et si quelqu'vn se deffaisoit en prison, Celuy là m'est eschappé, disoit-il. Il vouloit estendre la mort, et la faire sentir par les tourmens.

_Vidimus et toto quamuis in corpore cæso, Nil animæ lethale datum, morémque nefandæ Durum sæuitiæ, pereuntis parcere morti._

De vray, ce n'est pas si grande chose, d'establir tout sain et tout rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauuais, auant que de venir aux prises. De maniere que le plus effeminé homme du monde Heliogabalus, parmy ses plus lasches voluptez, desseignoit bien de se faire mourir delicatement, où l'occasion l'en forceroit: et afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, auoit faict bastir expres vne tour somptueuse, le bas et le deuant de laquelle estoit planché d'ais enrichis d'or et de pierrerie pour se precipiter: et aussi fait faire des cordes d'or et de soye cramoisie pour s'estrangler: et battre vne espée d'or pour s'enferrer: et gardoit du venin dans des vaisseaux d'emeraude et de topaze, pour s'empoisonner, selon que l'enuie luy prendroit de choisir de toutes ces façons de mourir.

_Impiger et fortis virtute coacta._

Toutefois quant à cettuy-cy, la mollesse de ses apprests rend plus vray-semblable que le nez luy eust saigné, qui l'en eust mis au propre. Mais de ceux mesmes, qui plus vigoureux, se sont resolus à l'execution, il faut voir, dis-ie, si ç'a esté d'vn coup, qui ostait le loisir d'en sentir l'effect. Car c'est à deuiner, à voir escouler la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslant à celuy de l'ame, s'offrant le moyen de se repentir, si la constance s'y fust trouuée, et l'obstination en vne si dangereuse volonté. Aux guerres ciuiles de Cæsar, Lucius Domitius pris en la Prusse, s'estant empoisonné, s'en repentit apres. Il est aduenu de nostre temps que tel resolu de mourir, et de son premier essay n'ayant donné assez auant, la demangéson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut iamais gaigner sur luy d'enfoncer le coup. Pendant qu'on faisoit le procés à Plantius Syluanus, Vrgulania sa mere-grand luy enuoya vn poignard, duquel n'ayant peu venir à bout de se tuer, il se feit coupper les veines à ses gents. Albucilla du temps de Tibere, s'estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses parties moyen de l'emprisonner et faire mourir à leur mode. Autant en fit le Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile. Et C. Fimbria s'estant frappé trop foiblement, impetra de son vallet de l'acheuer. Au rebours, Ostorius, lequel pour ne se pouuoir seruir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son seruiteur à autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme: et se donnant le branle, porta luy mesme sa gorge à l'encontre, et la transperça. C'est vne viande à la verité qu'il faut engloutir sans macher, qui n'a le gosier ferré à glace. Et pourtant l'Empereur Adrianus feit que son medecin merquast et circonscriuist en son tetin iustement l'endroit mortel, où celuy eust à viser, à qui il donna la charge de le tuer. Voyla pourquoy Cæsar, quand on luy demandoit quelle mort il trouuoit la plus souhaitable, La moins premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Cæsar l'a osé dire, ce ne m'est plus lascheté de le croire. Vne mort courte, dit Pline, est le souuerain heur de la vie humaine. Il leur fasche de la recognoistre. Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouuerts. Ceux qu'on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l'execution, et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent oster le temps de la considerer: l'estre morts ne les fasche pas, mais ouy bien le mourir.

_Emori nolo, sed me esse mortuum, nihili æstimo._