Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 24
Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement aueugle, qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë et regretter son defaut. Parquoy, nous ne deuons prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous auons: veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aueugle, par discours, argument, ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension, de lumiere, de couleur, et de veuë. Il n'y a rien plus arriere, qui puisse pousser le sens en euidence. Les aueugles nais, qu'on void desirer à voir, ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de nous, qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses effects et consequences: mais ils ne sçauent pourtant pas que c'est, ny ne l'apprehendent ny pres ny loing. I'ay veu vn Gentil-homme de bonne maison, aueugle nay, aumoins aueugle de tel aage, qu'il ne sçait que c'est que de veuë: il entend si peu ce qui luy manque, qu'il vse et se sert comme nous, des paroles propres au voir, et les applique d'vne mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit vn enfant duquel il estoit parrain, l'ayant pris entre ses bras: Mon Dieu, dit-il, le bel enfant, qu'il le fait beau voir, qu'il a le visage gay. Il dira comme l'vn d'entre nous, Cette sale a vne belle veuë, il fait clair, il fait beau soleil. Il y a plus: car par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne: et croid y auoir la mesme part, que nous y auons: il s'y picque et s'y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie, que voyla vn liéure, quand on est en quelque belle splanade, où il puisse picquer: et puis on luy dit encore, que voyla vn lieure pris: le voyla aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres, qu'ils le sont. L'esteuf, il le prend à la main gauche, et le pousse à tout sa raquette: de la harquebouse, il en tire à l'aduenture, et se paye de ce que ses gens luy disent, qu'il est ou haut, ou costier. Que sçait-on si le genre humain fait vne sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut, la plus part du visage des choses nous soit caché? Que sçait-on, si les difficultez que nous trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produicts par la faculté de quelque sens, que nous ayons à dire? et si aucuns d'entre eux ont vne vie plus pleine par ce moyen, et entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens: nous y trouuons de la rougeur, de la polisseure, de l'odeur et de la douceur: outre cela, elle peut auoir d'autres vertus, comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'auons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous appellons occultes en plusieurs choses, comme à l'aymant d'attirer le fer, n'est-il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitiues en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut de telles facultez, nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses? C'est à l'auanture quelque sens particulier, qui descouure aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter: qui apprend aux poulles, avaut tout vsage et experience, de craindre vn esparuier, et non vne oye, ny vn paon, plus grandes bestes: qui aduertit les poulets de la qualité hostile, qui est au chat contr'eux, et à ne se deffier du chien: s'armer contre le miaulement, voix aucunement flatteuse, non contre l'abayer, voix aspre et quereleuse. Aux freslons, aux formis, et aux rats, de choisir tousiours le meilleur formage et la meilleure poire, auant que d'y auoir tasté, et qui achemine le cerf, l'elephant et le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens, qui n'ait vne grande domination, et qui n'apporte par son moyen vn nombre infiny de cognoissances. Si nous auions à dire l'intelligence des sons, de l'harmonie, et de la voix, cela apporteroit vne confusion inimaginable à tout le reste de nostre science. Car outre ce qui est attaché au propre effect de chaque sens, combien d'argumens, de consequences, et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l'vn sens à l'autre? Qu'vn homme entendu, imagine l'humaine nature produicte originellement sans la veuë, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit vn tel defaut, combien de tenebres et d'aueuglement en nostre ame: on verra par là, combien nous importe, à la cognoissance de la verité, la priuation d'vn autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous auons formé vne verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens: mais à l'aduenture falloit-il l'accord de huict, ou de dix sens, et leur contribution, pour l'apperceuoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement par l'incertitude et foiblesse de nos sens. Car puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils faillent au rapport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent ce, qu'ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s'écoule en nostre ame est obscurcie au passage, nous n'auons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies: que chaque subiect a en soy tout ce que nous y trouuons: qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouuer: et celle des Epicuriens, que le soleil n'est non plus grand que ce que nostre veuë le iuge:
_Quicquid id est, nihilo fertur maiore figura, Quàm, nostris oculis quam cernimus, esse videtur:_
que les apparences, qui representent vn corps grand, à celuy qui en est voisin, et plus petit, à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes:
_Nec tamen hic oculos falli concedimus hilum; Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli:_
et resolument qu'il n'y a aucune tromperie aux sens: qu'il faut passer à leur mercy, et chercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouuons. Voyre inuenter toute autre mensonge et resuerie (ils en viennent iusques là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras iuroit, que pour presser ou biaiser son œuil, il n'auoit iamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle: et que cette semblance venoit du vice de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens, est, desauoüer la force et l'effect des sens.
_Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est. Et, si non potuit ratio dissoluere causam, Cur ea quæ fuerint iuxtim quadrata, procul sint Visa rotunda: tamen præstat rationis egentem Reddere mendosè causas vtriusque figuræ, Quàm manibus manifesta suis emittere quæquam, Et violare fidem primam, et conuellere tota Fundamenta, quibus nixatur vita salúsque. Non modò enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis, Præcipitésque locos vitare, et cætera quæ sint In genere hoc fugienda._
Ce conseil desesperé et si peu philosophique, ne represente autre chose, sinon que l'humaine science ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée: mais qu'encore vaut-il mieux, que l'homme, pour se faire valoir, s'en serue, et de tout autre remede, tant fantastique soit-il, que d'aduoüer sa necessaire bestise: verité si desaduantageuse. Il ne peut fuïr, que les sens ne soyent les souuerains maistres de sa cognoissance: mais ils sont incertains et falsifiables à toutes circonstances. C'est-là, où il faut battre à outrance: et, si les forces iustes nous faillent, comme elles font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence. Au cas, que ce que disent les Epicuriens soit vray, à sçauoir, que nous n'auons pas de science, si les apparences des sens sont fauces: et ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray, que les apparences des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuuent produire aucune science: nous concluerons aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant d'exemples qu'il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu'ils nous font, sont ordinaires. Au retentir d'vn valon, le son d'vne trompette semble venir deuant nous, qui vient d'vne lieuë derriere.
_Extantésque procul medio de gurgite montes, Iïdem apparent, longè diuersi licet. Et fugere ad puppim colles campique videntur Quos agimus propter nauim. Vbi in medio nobis equus acer obhæsit Flumine, equi corpus transuersum ferre videtur Vis, et in aduersum flumen contrudere raptim._
A manier vne balle d'arquebuse, soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour aduoüer, qu'il n'y en ait qu'vne, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres du discours, et le contraignent de receuoir des impressions qu'il sçait et iuge estre faulces, il se void à tous coups. Ie laisse à part celuy de l'attouchement, qui a ses functions plus voisines, plus viues et substantielles, qui renuerse tant de fois par l'effect de la douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques, et contraint de crier au ventre, celuy qui a estably en son ame ce dogme auec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force de rien rabbattre du souuerain bon-heur et felicité, en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n'est cœur si mol, que le son de nos tabourins et de nos trompettes n'eschauffe, ny si dur que la douceur de la musique n'esueille et ne chatouille: ny ame si reuesche, qui ne se sente touchée de quelque reuerence, à considerer cette vastité sombre de noz eglises, la diuersité d'ornemens, et ordre de noz ceremonies, et ouyr le son deuotieux de noz orgues, et l'harmonie si posée, et religieuse de noz voix. Ceux mesme qui y entrent auec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, ie ne m'estime point assez fort, pour ouyr en sens rassis, des vers d'Horace, et de Catulle, chantez d'vne voix suffisante, par vne belle et ieune bouche. Et Zenon auoit raison de dire, que la voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire, qu'vn homme que tous nous autres François cognoissons, m'auoit imposé, en me recitant des vers, qu'il auoit faicts: qu'ils n'estoyent pas tels sur le papier, qu'en l'air: et que mes yeux en feroyent contraire iugement à mes oreilles: tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouurages, qui passent à sa mercy. Surquoy Philoxenus ne fut pas fascheux, en ce, qu'oyant vn, donner mauuais ton à quelque sienne composition, il se print à fouler aux pieds, et casser de la brique, qui estoit à luy: disant, Ie romps ce qui est à toy, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire, ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'vne certaine resolution, destournoyent-ils la face, pour ne voir le coup qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuuent soustenir la veuë des apprests, vtils et operation du chirurgien, attendu que la veuë ne doit auoir aucune participation à cette douleur? Cela ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens ont sur le discours? Nous auons beau sçauoir que ces tresses sont empruntées d'vn page ou d'vn lacquais: que cette rougeur est venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure, de la mer Oceane: encore faut-il que la veuë nous force d'en trouuer le subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n'y a rien du sien.
_Auferimur cultu, gemmis: auróque teguntur Crimina, pars minima est ipsa puella sui. Sæpe vbi sit quod ames inter tam multa requiras: Decipit hac oculos ægide, diues amor._
Combien donnent à la force des sens les poëtes, qui font Narcisse esperdu de l'amour de son ombre:
_Cunctáque miratur, quibus est mirabilis ipse; Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur; Dûmque petit, petitur: paritérque accendit et ardent:_
et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la veuë de sa statue d'iuoire, qu'il l'aime et la serue pour viue:
_Oscula dat reddique putat, sequitúrque tenétque, Et credit tactis digitos infidere membris, Et metuit pressos veniat ne liuor in artus._
Qu'on loge vn philosophe dans vne cage de menus filets de fer clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de Paris; il verra par raison euidente, qu'il est impossible qu'il en tombe; et si ne se sçauroit garder, s'il n'a accoustumé le mestier des couureurs, que la veuë de cette haulteur extreme, ne l'espouuante et ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à iour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en peuuent pas seulement porter la pensée. Qu'on iette vne poultre entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté, qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous ferions si elle estoit à terre. I'ay souuent essayé cela, en noz montaignes de deça, et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement de telles choses, que ie ne pouuoy souffrir la veuë de cette profondeur infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de cuisses, encores qu'il s'en fallust bien ma longueur, que ie ne fusse du tout au bord, et n'eusse sçeu choir, si ie ne me fusse porté à escient au danger. I'y remarquay aussi, quelque haulteur qu'il y eust, pourueu qu'en cette pente il s'y presentast vn arbre, ou bosse de rocher, pour soustenir vn peu la veuë, et la diuiser, que cela nous allege et donne asseurance; comme si c'estoit chose dequoy à la cheute nous peussions receuoir secours: mais que les precipices coupez et vniz, nous ne les pouuons pas seulement regarder sans tournoyement de teste: _vt despici sine vertigine simul oculornm animique non possit_: qui est vne euidente imposture de la veuë. Ce fut pourquoy ce beau philosophe se creua les yeux, pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en receuoit, et pouuoir philosopher plus en liberté. Mais à ce comte, il se deuoit aussi faire estoupper les oreilles, que Theophrastus dit estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour receuoir des impressions violentes à nous troubler et changer; et se deuoit priuer en fin de tous les autres sens; c'est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance, de commander nostre discours et nostre ame. _Fit etiam sæpe specie quadam, sæpe vocum grauitate et cantibus, vt pellantur animi vehementius: sæpe etiam cura et timore._ Les medecins tiennent, qu'il y a certaines complexions, qui s'agitent par aucuns sons et instrumens iusques à la fureur. I'en ay veu, qui ne pouuoient ouyr ronger vn os soubs leur table sans perdre patience: et n'est guere homme, qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant, que font les limes en raclant le fer: comme à ouyr mascher pres de nous, ou ouyr parler quelqu'vn, qui ayt le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuuent, iusques à la colere et la haine. Ce flusteur protocole de Gracchus, qui amollissoit, roidissoit, et contournoit la voix de son maistre, lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy seruoit il, si le mouuement et qualité du son, n'auoit force à esmouuoir et alterer le iugement des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au bransle et accidens d'vn si leger vent. Cette mesme pipperie, que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à leur tour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mesme, ils mentent, et se trompent à l'enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est.
_Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas._
L'obiect que nous aymons, nous semble plus beau qu'il n'est:
_Multimodis igitur prauas turpésque videmus Esse in deliciis, summóque in honore vigere:_
et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse. Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout, par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que nous n'apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs?
_In rebus quoque apertis noscere possis, Si non aduertas animum, proinde esse, quasi omni Tempore semotæ fuerint, longéque remotæ._
Il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à vn songe, ont eu de la raison, à l'aduanture plus qu'ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement; non de tant certes, que la difference y soit, comme de la nuict à vne clarté vifue: ouy, comme de la nuict à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille: plus et moins; ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons. Ie ne voy pas si clair dans le sommeil: mais quant au veiller, ie ne le trouue iamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur, endort par fois les songes: mais nostre veiller n'est iamais si esueillé, qu'il purge et dissipe bien à poinct les resueries, qui sont les songes des veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame receuant les fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant les actions de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait celles du iour: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque espece de dormir? Si les sens sont noz premiers iuges, ce ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil: car en cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue que l'homme, d'autres la veue, d'autres le sentiment, d'autres l'attouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes auoyent les facultez sensitiues beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or entre les effects de leurs sens, et les nostres, la difference est extreme. Nostre saliue nettoye et asseche noz playes, elle tue le serpent.
_Tantáque in his rebus distantia differitásque est, Vt quod aliis cibus est, aliis fuat acre venenum. Sæpe etenim serpens, hominis contacta saliua, Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa._
Quelle qualité donnerons nous à la saliue, ou selon nous, ou selon le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cherchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains lieures marins, qui nous sont poison, et nous à eux: de maniere que du seul attouchement nous les tuons. Qui sera veritablement poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité d'air infecte l'homme qui ne nuit point au bœuf; quelque autre le bœuf, qui ne nuit point à l'homme; laquelle des deux sera en verité et en nature pestilente qualité? Ceux qui ont la iaunisse, ils voyent toutes choses iaunastres et plus pasles que nous:
_Lurida præterea fiunt quæcunque tuentur Arquati._
Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma, qui est vne suffusion de sang soubs la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent ainsi les operations de nostre veuë, que sçauons nous si elles predominent aux bestes, et leur sont ordinaires? Car nous en voyons les vnes, qui ont les yeux iaunes, comme noz malades de iaunisse, d'autres qui les ont sanglans de rougeur: à celles là, il est vray-semblable, que la couleur des obiects paroist autre qu'à nous: quel iugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict, que l'essence des choses, se rapporte à l'homme seul. La dureté, la blancheur, la profondeur, et l'aigreur, touchent le seruice et science des animaux, comme la nostre: Nature leur en a donné l'vsage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que nous regardons, nous les apperceuons plus longs et estendus: plusieurs bestes ont l'œil ainsi pressé: cette longueur est donc à l'aduanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles:
_Bina lucernarum florentia lumina flammis, Et duplices hominum facies, et corpora bina._
Si nous auons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l'ouye resserré, nous receuons le son autre, que nous ne faisons ordinairement: les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n'ont qu'vn bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par consequent pas ce que nous oyons, et reçoiuent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres, qu'opposant à la lumiere des flambeaux, vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu, nous appert ou vert, ou iaune, ou violet:
_Et vulgò faciunt id lutea russáque vela, Et ferrugina, cùm, magnis intenta theatris, Per malos volgata trabésque trementia pendent: Namque ibi consessum caueai subter, et omnem Scenai speciem, patrum, matrúmque, deroúmque Inficiunt, cogùntque suo volitare colore._