Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 23

Chapter 233,410 wordsPublic domain

Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence: et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins: signe, que c'est vne marque aussi douteuse que le reste. Or ils sont si defortunez (car comment puis-ie nommer cela, sinon defortune, que d'vn nombre de loix si infiny, il ne s'en rencontre aumoins vne que la fortune et temerité du sort ait permis estre vniuersellement receuë par le consentement de toutes les nations?) ils sont, dis-ie, si miserables, que de ces trois ou quatre loix choisies, il n'en y a vne seule, qui ne soit contredite et desaduoüee, non par vne nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vray-semblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l'vniuersité de l'approbation: car ce que Nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuyurions sans doubte d'vn commun consentement: et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que luy feroit celuy, qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent pour voir, vne de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la iustice des loix, que l'authorité et opinion du legislateur: et que cela mis à part, le bon et l'honneste perdoyent leurs qualitez, et demeuroyent des noms vains, de choses indifferentes. Thrasymachus en Platon estime qu'il n'y a point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose, en quoy le monde soit si diuers qu'en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs: comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur,

_Gentes esse feruntur, In quibus et nato genitrix, et nata parenti Iungitur, et pietas geminato crescit amore._

Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez: il n'est rien en somme si extreme, qui ne se trouue receu par l'vsage de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles: comme il se voit és autres creatures: mais en nous elles sont perduës, cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance. _Nihil itaque amplius nostrum est: quod nostrum dico, artis est._ Les subiets ont diuers lustres et diuerses considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Vne nation regarde vn subiect par vn visage, et s'arreste à celuy là: l'autre par vn autre. Il n'est rien si horrible à imaginer, que de manger son pere. Les peuples qui auoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cherchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture: logeants en eux mesmes et comme en leurs moelles, les corps de leurs peres et leurs reliques: les viuifiants aucunement et regenerants par la transmutation en leur chair viue, au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c'eust esté à des hommes abreuuez et imbus de cette superstition, de ietter la despouille des parens à la corruption de la terre, et nourriture des bestes et des vers. Lycurgus considera au larrecin, la viuacité, diligence, hardiesse, et adresse, qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l'vtilité qui reuient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conseruation de ce qui est sien: et estima que de cette double institution, à assaillir et à defendre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu, à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration, que n'estoit le desordre et l'iniustice de se preualoir de la chose d'autruy. Dionysius le tyran offrit à Platon vne robbe à la mode de Perse, longue, damasquinée, et parfumée: Platon la refusa, disant, qu'estant nay homme, il ne vestiroit pas volontiers de robbe de femme: mais Aristippus l'accepta, auec cette responce, que nul accoustrement ne pouuoit corrompre vn chaste courage. Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à cœur, que Dionysius luy eust craché au visage: Les pescheurs, dit-il, souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer, depuis la teste iusqu'aux pieds, pour attraper vn goujon. Diogenes lauoit ses choulx, et le voyant passer, Si tu sçavois viure de choulx, tu ne ferois pas la cour à vn tyran. A quoy Aristippus, Si tu sçauois viure entre les hommes, tu ne lauerois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à diuers effects. C'est vn pot à deux ances, qu'on peut saisir à gauche et à dextre.

_Bellum, ô terra hospita, portas: Bello armantur equi, bellum hæc armenta minantur: Sed tamen ijdem olim curru succedere sueti Quadrupedes, et frena iugo concordia ferre, Spes est pacis._

On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des armes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dit-il, que plus iustement ie les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance, O qu'iniustement le font mourir ces meschants iuges! Aimerois tu donc mieux que ce fust iustement? luy repliqua il. Nous portons les oreilles percées, les Grecs tenoient cela pour vne marque de seruitude. Nous nous cachons pour iouïr de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Scythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples seruent de franchise.

_Inde furor vulgi, quòd numina vicinorum Odit quisque locus, cùm solos credat habendos Esse Deos quos ipse colit._

I'ay ouy parler d'vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure. Question pour l'amy, c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu'en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance, qu'il ne peust mettre par tout, Question pour l'amy. Les aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A vne science si infinie, dépendant de l'authorité de tant d'opinions, et d'vn subiect si arbitraire, il ne peut estre, qu'il n'en naisse vne confusion extreme de iugemens. Aussi n'est-il guere si clair procés, auquel les aduis ne se trouuent diuers: ce qu'vne compaignie a iugé, l'autre le iuge au contraire, et elle mesmes au contraire vne autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires, par cette licence, qui tache merueilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre iustice, de ne s'arrester aux arrests, et courir des vns aux autres iuges, pour decider d'vne mesme cause.

Quant à la liberté des opinions philosophiques, touchant le vice et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre: et où il se trouue plusieurs aduis, qui valent mieux teus que publiez aux foibles esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fust. _Et obscœnas voluptates, si natura requirit non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, ætate, figura metiendas Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos à sapiente alienos esse arbitrantur. Quæramus ad quam vsque ætatem iuuenes amandi sint._ Ces deux derniers lieux Stoïques, et sur ce propos, le reproche de Diogarchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l'vsage commun, et excessiues. Les loix prennent leur authorité de la possession et de l'vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s'annoblissent en roulant, comme nos riuieres: suyuez les contremont iusques à leur source, ce n'est qu'vn petit surjon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin, et se fortifie, en vieillissant. Voyez les anciennes considerations, qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de reuerence: vous les trouuerez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout, et le ramenent à la raison, et qui ne reçoiuent rien par authorité et à credit, il n'est pas merueille s'ils ont leurs iugements souuent tres-esloignez des iugemens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere de Nature, il n'est pas merueille, si en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme pour exemple: peu d'entre eux eussent approuué les conditions contrainctes de nos mariages: et la plus part ont voulu les femmes communes, et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit, qu'vn philosophe fera vne douzaine de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour vne douzaine d'oliues. A peine eust il donné aduis à Clisthenes de refuser la belle Agariste sa fille, à Hippoclides, pour luy auoir veu faire l'arbre fourché sur vne table. Metrocles lascha vn peu indiscretement vn pet en disputant, en presence de son eschole: et se tenoit en sa maison caché de honte, iusques à ce que Crates le fut visiter: et adioustant à ses consolations et raisons, l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à l'enuy auec luy, il luy osta ce scrupule: et de plus, le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique plus ciuile, laquelle iusque lors il auoit suiuy. Ce que nous appellons honnesteté, de n'oser faire à descouuert, ce qui nous est honneste de faire à couuert, ils l'appelloient sottise: et de faire le fin à taire et desaduoüer ce que nature, coustume, et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l'estimoyent vice. Et leur sembloit, que c'estoit affoller les mysteres de Venus, que de les oster du retiré sacraire de son temple, pour les exposer à la veuë du peuple: et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les perdre. C'est chose de poix, que la honte: la recelation, reseruation, circonscription, parties de l'estimation. Que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouuant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise, qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaisance.

_Mœchus es Aufidiæ, qui vir, Coruine, fuisti; Riualis fuerat qui tuus, ille vir est. Cur aliena placet tibi, quæ tua non placet vxor? Nunquid securus non potes arrigere?_

Cette experience se diuersifie en mille exemples.

_Nullus in vrbe fuit tota, qui tangere vellet Vxorem gratis Cæciliane tuam, Dum licuit: sed nunc, positis custodibus, ingens Turba fututorum est. Ingeniosus homo es._

On demanda à vn philosophe qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit: il respondit tout froidement, Ie plante vn homme: ne rougissant non plus d'estre rencontré en cela, que si on l'eust trouué plantant des aulx. C'est, comme i'estime, d'vne opinion tendre, respectueuse, qu'vn grand et religieux autheur tient cette action, si necessairement obligée à l'occultation et à la vergongne, qu'en la licence des embrassements Cyniques, il ne se peut persuader, que la besoigne en vinst à sa fin: ains qu'elle s'arrestoit à representer des mouuements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur eschole: et que pour eslancer ce que la honte auoit contrainct et retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l'ombre. Il n'auoit pas veu assez auant en leur desbauche. Car Diogenes exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, de pouuoir ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoyent, pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger, qu'en pleine ruë: C'est, respondoit il, que i'ay faim en pleine ruë. Les femmes philosophes, qui se mesloyent à leur secte, se mesloyent aussi à leur personne, en tout lieu, sans discretion: et Hipparchia ne fut receuë en la societé de Crates, qu'en condition de suyure en toutes choses les vz et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu: et refusoyent toutes autres disciplines que la morale: si est-ce qu'en toutes actions ils attribuoyent la souueraine authorité à l'election de leur sage, et au dessus des loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride, que la moderation, et la conseruation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade, et gracieux au sain: l'auiron tortu dans l'eau, et droit à ceux qui le voyent hors de là: et de pareilles apparences contraires qui se trouuent aux subiects, argumenterent que tous subiects auoyent en eux les causes de ces apparences: et qu'il y auoit au vin quelque amertume, qui se rapportoit au goust du malade; l'auiron, certaine qualité courbe, se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire, que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune: car rien n'est, où tout est. Cette opinion me ramentoit l'experience que nous auons, qu'il n'est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouue aux escrits, qu'il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure, et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? quelle heresie n'y a trouué des fondements assez, et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela, que les autheurs de telles erreurs, ne se veulent iamais departir de cette preuue du tesmoignage de l'interpretation des mots. Vn personnage de dignité, me voulant approuuer par authorité, cette queste de la pierre philosophale, où il est tout plongé: m'allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels, il disoit, s'estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience: (car il est de profession ecclesiastique) et à la verité l'inuention n'en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la deffence de cette belle science. Par cette voye, se gaigne le credit des fables diuinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette authorité, qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on voudra, comme aux Sybilles. Il y a tant de moyens d'interpretation, qu'il est malaisé que de biais, ou de droit fil, vn esprit ingenieux ne rencontre en tout subiect, quelque air, qui luy serue à son poinct. Pourtant se trouue vn stile nubileux et doubteux, en si frequent et ancien vsage. Que l'autheur puisse gaigner cela, d'attirer et embesoigner à soy la posterité. Ce que non seulement la suffisance, mais autant, ou plus, la faueur fortuite de la matiere peut gaigner. Qu'au demeurant il se presente par bestise ou par finesse, vn peu obscurement et diuersement: ne luy chaille. Nombre d'esprits le belutants et secoüants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui luy feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regents du Landit. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu: vne mesme chose receuant mille et mille, et autant qu'il nous plaist d'images et considerations diuerses. Est-il possible qu'Homere aye voulu dire tout ce qu'on luy fait dire: et qu'il se soit presté à tant et si diuerses figures, que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gents, qui traittent sciences, pour diuersement et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy: Maistre general à touts offices, ouurages, et artisans: General Conseiller à toutes entreprises? Quiconque a eu besoing d'oracles et de predictions, en y a trouué pour son faict. Vn personnage sçauant et de mes amis, c'est merueille quels rencontres et combien admirables il y faict naistre, en faueur de nostre religion: et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere, (si luy est cet autheur aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouue en faueur de la nostre, plusieurs anciennement l'auoient trouué en faueur des leurs. Voyez demener et agiter Platon, chacun s'honorant de l'appliquer à soy, le couche du costé qu'il le veut. On le promeine et l'insere à toutes les nouuelles opinions, que le monde reçoit: et le differente lon à soy-mesmes selon le different cours des choses. On fait desaduoüer à son sens, les mœurs licites en son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela, viuement et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de l'interprete. Sur ce mesme fondement qu'auoit Heraclitus, et cette sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages qu'on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c'est que les subiects n'auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l'vn, et amer à l'autre, il argumentoit, qu'il n'estoit ny doux, ny amer. Les Pyrrhoniens diroient qu'ils ne sçauent s'il est doux ou amer, ou ny l'vn ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousiours le haut poinct de la dubitation. Les Cyrenayens tenoyent, que rien n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchement, comme la douleur et la volupté: ne recognoissants ny ton, ny couleur, mais certaines affections seulement, qui nous en venoyent: et que l'homme n'auoit autre siege de son iugement. Protagoras estimoit estre vray à chacun, ce qui semble à chacun. Les Epicuriens logent aux sens tout iugement, et en la notice des choses, et en la volupté. Platon a voulu, le iugement de la verité, et la verité mesme retirée des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels git le plus grand fondement et preuue de nostre ignorance. Tout ce qui se cognoist, il se cognoist sans doubte par la faculté du cognoissant: car puis que le iugement vient de l'operation de celuy qui iuge, c'est raison que cette operation il la parface par ses moyens et volonté, non par la contraincte d'autruy: comme il aduiendroit, si nous cognoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous par les sens, ce sont nos maistres:

_Via qua munita fidei Proxima fert humanum in pectus, templáque mentis._

La science commence par eux, et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu'vne pierre, si nous ne sçauions, qu'il y a son, odeur, lumiere, faueur, mesure, poix, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voyla le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et selon aucuns, science n'est rien autre chose, que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognoissance.

_Inuenies primis ab sensibus esse creatam Notitiam veri, neque sensus posse refelli. Quid maiore fide porro quàm sensus haberi Debet?_

Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousiours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute nostre instruction. Cicero dit que Chrysippus ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy-mesmes des argumens au contraire, et des oppositions si vehementes, qu'il n'y peut satisfaire. Surquoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se seruir des armes mesmes et paroles de Chrysippus, pour le combattre: et s'escrioit à cette cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu. Il n'est aucun absurde, selon nous, plus extreme, que de maintenir que le feu n'eschauffe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a point de pesanteur au fer, ny de fermeté, qui sont notices que nous apportent les sens; ny creance, ou science en l'homme, qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration que i'ay sur le subiect des sens, est que ie mets en doubte que l'homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la veuë, autres sans l'ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s'il en manque quelqu'vn, nostre discours n'en peut découurir le défaut. C'est le priuilege des sens, d'être l'extreme borne de nostre aperceuance. Il n'y a rien au delà d'eux, qui nous puisse seruir à les descouurir: voire ny l'vn sens n'en peut descouurir l'autre.

_An poterunt oculos aures reprehendere, an aures Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris, An confutabunt nares, oculiue reuincent?_

Ils font trestous, la ligne extreme de nostre faculté.

_Seorsum cuique potestas Diuisa est, sua vis cuique est._