Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 22
Ainsi quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu'auant qu'elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à l'aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde. Auant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel priuilege particulier, que le cours de nostre inuention s'arreste à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps aduenir, la possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du boute-hors, qu'estoient leurs deuanciers. Quand on me presse d'vn nouuel argument, c'est à moy à estimer que ce, à quoy ie ne puis satisfaire, vn autre y satisfera. Car de croire toutes les apparences, desquelles nous ne pouuons nous deffaire, c'est vne grande simplesse. Il en aduiendroit par là, que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable, comme vne girouette: car son ame estant molle et sans resistance, seroit forcée de receuoir sans cesse, autres et autres impressions, la derniere effaçant tousiours la trace de la precedente. Celuy qui se trouue foible, il doit respondre suiuant la pratique, qu'il en parlera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages, desquels il a receu son apprentissage. Combien y a-t-il que la medecine est au monde? On dit qu'vn nouueau venu, qu'on nomme Paracelse, change et renuerse tout l'ordre des regles anciennes, et maintient que iusques à cette heure, elle n'a seruy qu'à faire mourir les hommes. Ie croy qu'il verifiera aisément cela. Mais de mettre ma vie à la preuue de sa nouuelle experience, ie trouue que ce ne seroit pas grand'sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dit le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Vn homme de cette profession de nouuelletez, et de reformations physiques, me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens s'estoient notoirement mescontez en la nature et mouuemens des vents, ce qu'il me feroit tres-euidemment toucher à la main, si ie voulois l'entendre. Apres que i'euz eu vn peu de patience à ouyr ses arguments, qui auoient tout plein de verisimilitude: Comment donc, luy fis-ie, ceux qui nauigeoient soubs les loix de Theophraste, alloient-ils en Occident, quand ils tiroient en Leuant? alloient-ils à costé, ou à reculons? C'est la fortune, me respondit-il: tant y a qu'ils se mescontoient. Ie luy repliquay lors, que i'aymois mieux suiure les effects, que la raison. Or ce sont choses, qui se choquent souuent: et m'a lon dict qu'en la geometrie, qui pense auoir gaigné le hault poinct de certitude parmy les sciences, il se trouue des demonstrations ineuitables, subuertissans la verité de l'experience. Comme Iacques Peletier me disoit chez moy, qu'il auoit trouué deux lignes s'acheminans l'vne vers l'autre pour se ioindre, qu'il verifioit toutefois ne pouuoir iamais iusques à l'infinité, arriuer à se toucher. Et les Pyrrhoniens ne se seruent de leurs argumens et de leur raison, que pour ruiner l'apparence de l'experience: et est merueille, iusques où la soupplesse de nostre raison, les a suiuis à ce dessein de combattre l'euidence des effects. Car ils verifient que nous ne nous mouuons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a point de poisant ou de chault, auecques vne pareille force d'argumentations, que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolomeus, qui a esté vn grand personnage, auoit estably les bornes de nostre monde: tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques isles escartées, qui pouuoient eschapper à leur cognoissance: c'eust esté pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doubte la science de la cosmographie, et les opinions qui en estoient receuës d'vn chacun: c'estoit heresie d'aduouer des Antipodes: voila de nostre siecle vne grandeur infinie de terre ferme, non pas vne isle, ou vne contrée particuliere, mais vne partie esgale à peu pres en grandeur, à celle que nous cognoissions, qui vient d'estre descouuerte. Les geographes de ce temps, ne faillent pas d'asseurer, que mes-huy tout est trouué et que tout est veu;
_Nam quod adest præsto, placet, et pollere videtur._
Sçauoir mon si Ptolomée s'y est trompé autrefois, sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux-cy en disent: et s'il n'est pas plus vraysemblable, que ce grand corps, que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne iugeons. Platon dit, qu'il change de visage à tout sens: que le ciel, les estoilles et le soleil, renuersent par fois le mouuement, que nous y voyons: changeant l'Orient à l'Occident. Les prestres Ægyptiens dirent à Herodote, que depuis leur premier Roy, dequoy il y auoit onze mille tant d'ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le soleil auoit changé quatre fois de routte: que la mer et la terre se changent alternatiuement, l'vne en l'autre: que la naissance du monde est indeterminée. Aristote, Cicero de mesmes. Et quelqu'vn d'entre nous, qu'il est de toute eternité, mortel et renaissant, à plusieurs vicissitudes: appellant à tesmoins Salomon et Isaïe: pour euiter ces oppositions, que Dieu a esté quelque fois createur sans creature: qu'il a esté oisif: qu'il s'est desdict de son oisiueté, mettant la main à cet ouurage: et qu'il est par consequent subiect au changement. En la plus fameuse des Grecques escholes, le monde est tenu vn Dieu, faict par vn autre Dieu plus grand: et est composé d'vn corps et d'vne ame, qui loge en son centre, s'espandant par nombres de musique, à sa circonference: diuin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy sont d'autres Dieux, la mer, la terre, les astres, qui s'entretiennent d'vne harmonieuse et perpetuelle agitation et danse diuine: tantost se rencontrans, tantost s'esloignans: se cachans, montrans, changeans de rang, ores auant, et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu, et par l'ordre des destinées, se deuoir enflammer et resoudre en feu quelque iour, et quelque iour encore renaistre. Et des hommes dit Apulée: _sigillatim mortales, cunctim perpetui_. Alexandre escriuit à sa mere, la narration d'vn prestre Ægyptien, tirée de leurs monuments, tesmoignant l'ancienneté de cette nation infinie, et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus disent de leur temps, que les Chaldeens tenoient registre de quatre cens mille tant d'ans. Aristote, Pline, et autres, que Zoroastre viuoit six mille ans auant l'aage de Platon. Platon dit, que ceux de la ville de Saïs, ont des memoires par escrit, de huict mille ans: et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans auant ladicte ville de Saïs. Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dict plus asseurément, s'il eust veu les similitudes, et conuenances de ce nouueau monde des Indes Occidentales, auec le nostre, present et passé, en si estranges exemples. En verité considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, ie me suis souuent esmerueillé de voir en vne tres-grande distance de lieux et de temps, les rencontres d'un si grand nombre d'opinions populaires, sauuages, et des mœurs et creances sauuages, et qui par aucun biais ne semblent tenir à nostre naturel discours. C'est vn grand ouurier de miracles que l'esprit humain. Mais cette relation a ie ne sçay quoy encore de plus heteroclite: elle se trouue aussi en noms, et en mille autres choses. Car on y trouua des nations, n'ayans, que nous sçachions, iamais ouy nouuelles de nous, où la circoncision estoit en credit: où il y auoit des estats et grandes polices maintenuës par des femmes, sans hommes: où nos ieusnes et nostre caresme estoit representé, y adioustant l'abstinence des femmes: où nos croix estoient en diuerses façons en credit, icy on en honoroit les sepultures, on les appliquoit là, et nommément celle de S. André, à se deffendre des visions nocturnes, et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements: ailleurs ils en rencontrerent vne de bois de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort auant dans la terre ferme: on y trouua vne bien expresse image de nos penitentiers: l'vsage des mitres, le cœlibat des prestres, l'art de deuiner par les entrailles des animaux sacrifiez: l'abstinence de toute sorte de chair et poisson, à leur viure, la façon aux prestres d'vser en officiant de langue particuliere, et non vulgaire: et cette fantasie, que le premier Dieu fut chassé par vn second son frere puisné; qu'ils furent creés auec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché; changé leur territoire, et empiré leur condition naturelle: qu'autresfois ils ont esté submergez par l'inondation des eaux celestes, qu'il ne s'en sauua que peu de familles, qui se ietterent dans les haults creux des montagnes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau n'y entra point, ayans enfermé là dedans, plusieurs sortes d'animaux; que quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans reuenus nets et mouillez, ils iugerent l'eau n'estre encore guere abaissée; depuis en ayans faict sortir d'autres, et les voyans reuenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu'ils trouuerent plein seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit, la persuasion du iour du iugement, si qu'ils s'offençoient merueilleusement contre les Espagnols qui espandoient les os des trespassez, en fouillant les richesses des sepultures, disans que ces os escartez ne se pourroient facilement reioindre: la trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect: des nains et personnes difformes, pour l'ornement des tables des Princes: l'vsage de la fauconnerie selon la nature de leurs oyseaux; subsides tyranniques: delicatesses de iardinages; dances, saults bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; ieux de paulme; ieu de dez et de sort, auquel ils s'eschauffent souuent, iusques à s'y iouer eux mesmes, et leur liberté: medecine non autre que de charmes: la forme d'escrire par figures: creance d'vn seul premier homme pere de tous les peuples; adoration d'vn Dieu qui vesquit autrefois homme en parfaicte virginité, ieusne, et pœnitence, preschant la loy de nature, et des ceremonies de la religion, et qui disparut du monde, sans mort naturelle: l'opinion des geants: l'vsage de s'enyurer de leurs breuuages, et de boire d'autant: ornemens religieux peints d'ossemens et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et seruiteurs, qui se presentent à l'enuy à se brusler et enterrer, auec le mary ou maistre trespassé: loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est reserué aucune part au puisné, que d'obeissance: coustume à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend vn nouueau nom, et quitte le sien: de verser de la chaulx sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant, Tu és venu de pouldre, et retourneras en pouldre: l'art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion, qui se voient en aucuns de ces exemples, en tesmoignent la dignité et la diuinité. Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça, par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par vne commune et supernaturelle inspiration: car on y trouua aussi la creance du purgatoire, mais d'vne forme nouuelle; ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames, et purgées, et punies, par la rigueur d'vne extreme froidure. Et m'aduertit cet exemple, d'vne autre plaisante diuersité: car comme il s'y trouua des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre, et en retranchoyent la peau à la Mahumetane et à la Iuifue, il s'en trouua d'autres, qui faisoient si grande conscience de le deffubler, qu'à tout des petits cordons, ils portoient leur peau bien soigneusement estiree et attachee au dessus, de peur que ce bout ne vist l'air. Et de cette diuersité aussi, que comme nous honorons les Roys et les festes, en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subiects se presentoyent à luy, en leurs plus viles habillements, et entrants au palais prennent quelque vieille robe deschiree sur la leur bonne, à ce que tout le lustre, et l'ornement soit au maistre. Mais suyuons. Si Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les iugemens, et opinions des hommes: si elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: si le ciel les agite, et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante, leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l'ame: _Et plaga cæli non solùm ad robur corporum, sed etiam animorum facit_, dit Vegece: et que la Deesse fundatrice de la ville d'Athenes, choisit à la situer, vne temperature de pays, qui fist les hommes prudents, comme les prestres d'Ægypte apprindrent à Solon: _Athenis tenue cælum: ex quo etiam acutiores putantur Attici: crassum Thebis: itaque pingues Thebani, et valentes_: en maniere qu'ainsi que les fruicts naissent diuers, et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, iustes, temperans et dociles: icy subiects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise: icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance: icy à la liberté, icy à la seruitude: capables d'vne science ou d'vn art: grossiers ou ingenieux: obeyssans ou rebelles: bons ou mauuais, selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouuelle complexion, si on les change de place, comme les arbres: qui fut la raison, pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses d'abandonner leur pays aspre et bossu, pour se transporter en vn autre doux et plain: disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles. Si nous voyons tantost fleurir vn art, vne creance, tantost vne autre, par quelque influance celeste: tel siecle produire telles natures, et incliner l'humain genre à tel ou tel ply: les esprits des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos champs: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues dequoy nous allons flattants? Puis qu'vn homme sage se peut mesconter, et cent hommes, et plusieurs nations: voire et l'humaine nature selon nous, se mesconte plusieurs siecles, en cecy ou en cela: quelle seureté auons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu'en ce siecle elle ne soit en mescompte? Il me semble entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celuy-cy ne merite pas d'estre oublié, que par desir mesme, l'homme ne sçache trouuer ce qu'il luy faut: que non par iouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et le satisfaire.
_Quid enim ratione timemus Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, vt te Conatus non pœniteat, votique peracti?_
C'est pourquoy Socrates ne requeroit les Dieux, sinon de luy donner ce qu'ils sçauoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance supreme le tirage et choix d'icelles.
_Coniugium petimus, partúmque vxoris; at illi Notum qui pueri, qualisque futura sit vxor._
Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faicte: pour ne tomber en l'inconuenient que les poëtes feignent du Roy Midas. Il requit les Dieux que tout ce qu'il toucheroit se conuertist en or: sa priere fut exaucée, son vin fut or, son pain or, et la plume de sa couche, et d'or sa chemise et son vestement: de façon qu'il se trouua accablé soubs la iouyssance de son desir, et estrené d'vne insupportable commodité: il luy falut desprier ses prieres:
_Attonitus nouitate mali, diuésque misérque, Effugere optat opes, et, quæ modò vouerat, odit._
Disons de moy-mesme. Ie demandois à la Fortune autant qu'autre chose, l'ordre Sainct Michel estant ieune: car c'estoit lors l'extreme marque d'honneur de la noblesse Françoise, et tres-rare. Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place, pour y aueindre, elle m'a bien plus gratieusement traitté, elle l'a rauallé et rabaissé iusques à mes espaules et au dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis ceux là leur Deesse, ceux-cy leur Dieu, d'vne recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present: tant les opinions celestes sur ce qu'il nous faut, sont diuerses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous envoye la mort, ou l'empirement de nos maux: _Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt_: il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne part, comme d'vne main tres-sage et tres-amie.
_Si consilium vis Permittes ipsis expendere numinibus, quid Conueniat nobis, rebúsque sit vtile nostris: Charior est illis homo quàm sibi._
Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir, qu'ils vous iettent à vne bataille, ou au ieu des dez, ou telle autre chose, de laquelle l'issue vous est incognue, et le fruict doubteux.
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien de l'homme: duquel par le calcul de Varro, nasquirent deux cens quatre vingtz sectes. _Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiæ ratione disputat._
_Tres mihi conuiuæ propè dissentire videntur, Poscentes vario multum diuersa palato: Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod iubet alter; Quod petis, id sanè est inuisum acidúmque duobus._
Nature deuroit ainsi respondre à leurs contestations, et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d'autres, en la volupté: d'autres, au consentir à Nature: qui en la science: qui à n'auoir point de douleur: qui à ne se laisser emporter aux apparences: et à cette fantasie semble retirer cet' autre, de l'ancien Pythagoras:
_Nil admirari, propè res est vna, Numaci, Soláque, quæ possit facere et seruare beatum,_
qui est la fin de la secte Pyrrhonienne. Aristote attribue à magnanimité, rien n'admirer. Et disoit Archésilas, les soustenemens et l'estat droit et inflexible du iugement, estre les biens: mais les consentemens et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du Pyrrhonisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souuerain bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du iugement, ils ne l'entendent pas dire d'vne façon affirmatiue, mais le mesme bransle de leur ame, qui leur fait fuir les precipices, et se mettre à couuert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie, et leur en fait refuser vne autre. Combien ie desire, que pendant que ie vis, ou quelque autre, ou Iustus Lipsius, le plus sçauant homme qui nous reste, d'vn esprit tres-poly et iudicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos, pour ramasser en vn registre, selon leurs diuisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouuons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subiect de nostre estre et de nos mœurs, leurs controuerses, le credit et suitte des pars, l'application de la vie des autheurs et sectateurs, à leurs preceptes, és accidens memorables et exemplaires! Le bel ouurage et vtile que ce seroit! Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos mœurs, à quelle confusion nous reiettons nous? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable, c'est generalement à chacun d'obeyr aux loix de son pays, comme est l'aduis de Socrates inspiré, dit-il, d'vn conseil diuin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre deuoir n'a autre regle que fortuite? La verité doit auoir vn visage pareil et vniuersel. La droiture et la iustice, si l'homme en cognoissoit, qui eust corps et veritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée, ou de celle là: ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes, que la vertu prendroit sa forme. Il n'est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix. Depuis que ie suis nay, i'ay veu trois et quatre fois, rechanger celles des Anglois noz voisins, non seulement en subiect politique, qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au plus important subiect qui puisse estre, à sçauoir de la religion. Dequoy i'ay honte et despit, d'autant plus que c'est vne nation, à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois vne si priuée accointance, qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, i'ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir legitime: et nous qui en tenons d'autres, sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerriere, d'estre vn iour criminels de læse majesté humaine et diuine, nostre iustice tombant à la mercy de l'iniustice: et en l'espace de peu d'années de possession, prenant vne essence contraire. Comment pouuoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'estre diuin: et apprendre aux hommes, que leur religion n'estoit qu'vne piece de leur inuention, propre à lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l'instruction de son trepied, que le vray culte à chacun, estoit celuy qu'il trouuoit obserué par l'vsage du lieu, où il estoit? O Dieu, quelle obligation n'auons nous à la benignité de nostre souuerain createur, pour auoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires deuotions, et l'auoir logée sur l'eternelle base de sa saincte parolle? Que nous dira donc en cette necessité la philosophie? que nous suyuions les loix de nostre pays? c'est à dire cette mer flottante des opinions d'vn peuple, ou d'vn Prince, qui me peindront la iustice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages, qu'il y aura en eux de changemens de passion. Ie ne puis pas auoir le iugement si flexible. Quelle bonté est-ce, que ie voyois hyer en credit, et demain ne l'estre plus: et que le traiect d'vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà?