Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 20
La veuë de nostre iugement se rapporte à la verité, comme fait l'œil du chat-huant, à la splendeur du soleil, ainsi que dit Aristote. Par où le sçaurions nous mieux conuaincre que par si grossiers aueuglemens en vne si apparente lumiere? Car l'opinion contraire, de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dit auoir esté premierement introduitte, au moins du tesmoignage des liures, par Pherecydes Syrius du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'inuention à Thales: et autres à d'autres) c'est la partie de l'humaine science traictée auec plus de reseruation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement, de se reietter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subiect, non plus que touts les anciens en general, qui le manient d'vne vacillante creance: _rem gratissimam promittentium magis quàm probantium_. Il s'est caché soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son iugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible: l'vne, que sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: l'autre, que c'est vne tres-vtile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l'humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coulpables. Vn soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourueu par toutes ses pieces. Et pour la conseruation du corps, sont les sepultures: pour la conseruation du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inuentions. L'ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouuant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s'attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son inuention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits; c'est merueille comme ils se sont trouuez courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces. _Somnia sunt non docentis, sed optantis_: disoit vn ancien. L'homme peut recognoistre par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre, la verité qu'il descouure luy seul; puis que lors mesme, qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en preualoir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subiectes à incertitude et debat. C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est que vanité et folie. L'essence mesme de la verité, qui est vniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arriue tousiours à cette mesme confusion, de laquelle il nous represente si viuement l'image par le iuste chastiement, dequoy il batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa pyramide. _Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo._ La diuersité d'idiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouurage, qu'est-ce autre chose, que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science? Et l'embrouille vtilement. Qui nous tiendroit, si nous auions un grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: _Ipsa vtilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio_. Iusques à quel poinct de presomption et d'insolence, ne portons nous nostre aueuglement et nostre bestise? Mais pour reprendre mon propos: c'estoit vrayement bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d'vne si noble creance, puis que de sa seule liberalité, nous receuons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l'homme, sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et deuons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement. Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu'il le tinst de Dieu? _Cùm de animorum æternitate disserimus, non leue momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium. Vtor hac publica persuasione._ Or la foiblesse des argumens humains sur ce subiect, se connoist singulierement par les fabuleuses circonstances, qu'ils ont adioustees à la suite de cette opinion, pour trouuer de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens, _Vsuram nobis largiuntur tanquam cornicibus; diu mansuros aiunt animos, semper negant_: qui donnent aux ames vne vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus vniuerselle et plus receuë fantaisie, et qui dure iusques à nous, ç'a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras; non qu'il en fust le premier inuenteur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup de poix, et de credit, par l'authorité de son approbation: C'est que les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'vn corps à vn autre, d'vn lyon à un cheual, d'vn cheual à vn Roy, se promenants ainsi sans cesse, de maison en maison. Et luy, disoit se souuenir auoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras: ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adioustoyent aucuns, que ces mesmes ames remontent au ciel par fois, et en deuallent encores:
_O pater, ànne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterúmque ad tarda reuerti Corpora? quæ lucis miseris tam dira cupido?_
Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauuais estat. L'opinion que Varro recite, est, qu'en quatre cens quarante ans de reuolution elles se reioignent à leur premier corps. Chrysippus, que cela doibt aduenir apres certain espace de temps incognu et non limité. Platon (qui dit tenir de Pindare et de l'ancienne poësie cette croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles l'ame est preparée, n'ayant ny les peines, ny les recompenses en l'autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n'est que temporelle, conclud en elle vne singuliere sçience des affaires du ciel, de l'enfer, et d'icy, où elle a passé, repassé, et seiourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voicy son progrés ailleurs: Qui a bien vescu, il se reioint à l'astre, auquel il est assigné: qui mal, il passe en femme: et si lors mesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition conuenable à ses mœurs vicieuses: et ne verra fin à ses punitions, qu'il ne soit reuenu à sa naïue constitution, s'estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy. Mais ie ne veux oublier l'obiection que font les Epicuriens à cette transmigration de corps en autre. Elle est plaisante. Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouuel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'vn logis leur fust appresté: ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauuais party, attendant l'infusion de leur ame, et en aduiendroit qu'aucuns d'iceux se mourroient auant que d'auoir esté viuans.
_Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum, Esse animas præsto deridiculum esse videtur, Et spectare immortales mortalia membra Innumero numero, certaréque præproperanter Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur._
D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez, pour en animer les serpents, les vers, et autres bestes, qu'on dit s'engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la diuisent en vne partie mortelle, et l'autre immortelle. Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s'en faisoit des diables: comme Plutarque pense, qu'il se face des dieux de celles qui sont sauuées. Car il est peu de choses que cet autheur là establisse d'vne façon de parler si resolue, qu'il fait ceste-cy: maintenant par tout ailleurs vne maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, que les ames des hommes vertueux selon nature et selon iustice diuine, deuiennent d'hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans deliurez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts, en receuant vne fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s'escarmoucher auec plus de hardiesse, et nous conter ses miracles sur ce propos, ie le renuoye à son discours de la lune, et du Dæmon de Socrates, là où aussi euidemment qu'en nul autre lieu, il se peut aduerer, les mysteres de la philosophie auoir beaucoup d'estrangetez communes auec celles de la poësie: l'entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses iusques au bout: tout ainsi comme, lassez et trauaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la science humaine, sur le subiect de nostre ame. Il n'y a point moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en vn, ou deux exemples: car autrement nous nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons, si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les vns des autres. Car quant à leur premiere production, ce n'est pas merueille, si en chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe. Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux auoir esté faicts d'vn limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras dit nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang: Platon, l'escoulement de la moëlle de l'espine du dos: ce qu'il argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté de la besongne: Alcmeon, partie de la substance du cerueau: et qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se trauaillent outre mesure à cet exercice: Democritus, vne substance extraite de toute la masse corporelle: Epicurus, extraicte de l'ame et du corps: Aristote, vn excrement tiré de l'aliment du sang le dernier qui s'espand en nos membres: autres, du sang, cuit et digeré par la chaleur des genitoires: ce qu'ils iugent de ce qu'aux extremes efforts, on rend des gouttes de pur sang: enquoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'vne confusion si infinie. Or pour mener à effect cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme: et que ce n'est qu'vne sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouuement, qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et ses suyuans, que sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les iurisconsultes, et les theologiens, aux prises pesle mesle auec nos femmes, sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy ie secours par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux, qui maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette experience, il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son aduis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre d'accord. En voyla assez pour verifier que l'homme n'est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu'en la spirituelle. Nous l'auons proposé luy mesmes à soy, et sa raison, à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez auoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et, qui ne s'entend en soy, en quoy se peut il entendre? _Quasi veró mensuram vllius rei possit agere, qui sui nesciat._ Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses, qui ne sçeut iamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet aduantage. Or luy estant en soy si contraire, et l'vn iugement subuertissant l'autre sans cesse, cette fauorable proposition n'estoit qu'vne risée, qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur. Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile à l'homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible. Vous, pour qui i'ay pris la peine d'estendre vn si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d'argumenter, dequoy vous estes tous les iours instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne le faut employer que comme vn extreme remede. C'est vn coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre aduersaire les siennes: et vn tour secret, duquel il se faut seruir rarement et reseruément. C'est grande temerité de vous perdre pour perdre vn autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias. Car estant aux prises bien estroictes auec vn Seigneur de Perse, Darius y suruenant l'espée au poing, qui craignoit de frapper, de peur d'assener Gobrias: il luy cria, qu'il donnast hardiment, quand il deuroit donner au trauers tous les deux. I'ay veu reprouuer pour iniustes, des armes et conditions de combat singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit luy et son compaignon en termes d'vne fin à tous deux ineuitable. Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs prisonniers: lesquels impatiens de leur captiuité, se resolurent, et leur succeda, frottant des clous de nauire l'vn à l'autre, et faisans tomber vne estincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il y auoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau. Nous secouons icy les limites et dernieres clostures des sciences: ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souuienne vous de ce que dit le prouerbe Thoscan,
_Chi troppo s'assottiglia, si scauezza._
Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent. Vous qui par l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encores plus par les auantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouuez d'vn clin d'œil commander à qui il vous plaist, deuiez donner cette charge à quelqu'un, qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce que vous en auez à faire. Epicurus disoit des loix, que les pires nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s'entremangeroient les vns les autres. Et Platon verifie que sans loix, nous viurions comme bestes. Nostre esprit est vn vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d'y ioindre l'ordre et la mesure: de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque viuacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d'opinions, et de mœurs: c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis et sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrieres les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches: il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles: encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C'est vn corps vain, qui n'a par où estre saisi et assené: vn corps diuers et difforme, auquel on ne peut asseoir nœud ny prise. Certes il est peu d'ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte: et qui puissent auec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs iugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle. C'est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnément et discrettement. Et n'y a point de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d'extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'vsage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de ietter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'vn de ces nouueaux docteurs, entreprend de faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre: pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les iours en vos cours, ce preseruatif à l'extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offencera, ny vous, ny vostre assistance. La liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions differentes, chacun entreprenant de iuger et de choisir pour prendre party. Mais à present, que les hommes vont tous vn train: _qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, vt étiam, quæ non probant, cogantur defendere_: et que nous receuons les arts par ciuile authorité et ordonnance: si que les escholes n'ont qu'vn patron et pareille institution et discipline circonscripte, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l'approbation commune et le cours leur donne: on ne plaide pas de l'alloy, mais de l'vsage: ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la medecine, comme la geometrie; et les battelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications, et iusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçauoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt: et que quand la mensale couppe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de cruauté: quand elle faut soubs le mitoyen, et que la moyenne naturelle fait vn angle auec la vitale, soubs mesme endroit, que c'est signe d'vne mort miserable: que si à vne femme, la naturelle est ouuerte, et ne ferme point l'angle auec la vitale, cela denote qu'elle sera mal chaste. Ie vous appelle vous mesme à tesmoin, si auec cette science, vn homme ne peut passer auec reputation et faueur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit, que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouuoit iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais qu'estant arriuée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle s'arrestast, et qu'elle rebouchast: à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne et douce; que nostre suffisance nous peut conduire iusques à la cognoissance d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible, et introduicte par gens de composition: mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et auide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante. Ayant essayé par experience, que ce à quoy l'vn s'estoit failly, l'autre y est arriué: et que ce qui estoit incogneu à vn siecle, le siecle suyuant l'a esclaircy: et que les sciences et les arts ne se iettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir: ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l'eschauffant, i'ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable:
_Vt Hymettia sole Cera remollescit, tractatáque pollice multas Vertitur in facies, ipsóque fit vtilis vsu._
Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes. Et s'il aduouë, comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science. Si le fondement luy faut, son discours est par terre. Le disputer et l'enquerir, n'a autre but et arrest que les principes: si cette fin n'arreste son cours, il se iecte à vne irresolution infinie. _Non potest aliud alio magis minùsue comprehendi, quoniam omnium rerum vna est definitio comprehendendi._ Or il est vray-semblable que si l'ame sçauoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme; et si elle sçauoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, auant toute autre chose. Si on void iusques auiourd'huy les dieux de la medecine se debattre de nostre anatomie,
_Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo:_