Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 2

Chapter 23,342 wordsPublic domain

I'accuse toute violence en l'education d'vne ame tendre, qu'on dresse pour l'honneur, et la liberté. Il y a ie ne sçay quoi de seruile en la rigueur, et en la contraincte: et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la force. On m'a ainsin esleué: ils disent qu'en tout mon premier aage, ie n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement. I'ay deu la pareille aux enfans que i'ay eu. Ils me meurent tous en nourrisse: mais Leonor, vne seule fille qui est eschappée à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte, et pour le chastiement de ses fautes pueriles, l'indulgence de sa mere s'y appliquant aysément, autre chose que parolles, et bien douces. Et quand mon desir y seroit frustré, il est assez d'autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche auec ma discipline, que ie sçay estre iuste et naturelle. I'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela vers des masles, moins nais à seruir, et de condition plus libre: i'eusse aymé à leur grossir le cœur d'ingenuité et de franchise. Ie n'ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres. Voulons nous estre aymez de noz enfans? leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort? (combien que nulle occasion d'vn si horrible souhait, ne peut estre ny iuste ny excusable, _nullum scelus rationem habet_) accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne nous faudroit pas marier si ieunes que nostre aage vienne quasi à se confondre auec le leur. Car cet inconuenient nous iette à plusieurs grandes difficultez. Ie dy specialement à la Noblesse, qui est d'vne condition oysifue, et qui ne vit, comme on dit, que de ses rentes: car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie des enfans, c'est vn agencement de mesnage, ce sont autant de nouueaux vtils et instrumens à s'enrichir. Ie me mariay à trente trois ans, et louë l'opinion de trente cinq, qu'on dit estre d'Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie auant les trente: mais il a raison de se mocquer de ceux qui font les œuures de mariage apres cinquante cinq: et condamne leur engeance indigne d'aliment et de vie. Thales y donna les plus vrayes bornes: qui ieune, respondit à sa mere le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps: et, deuenu sur l'aage, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois estimoient à extreme reproche d'auoir eu accointance de femme, auant l'aage de vingt ans: et recommandoient singulierement aux hommes, qui se vouloient dresser pour la guerre, de conseruer bien auant en l'aage leur pucellage; d'autant que les courages s'amollissent et diuertissent par l'accouplage des femmes.

_Ma hor congiunto à giouinetta sposa, Lieto homai de' figli, era inuilito Ne gli affetti di padre et di marito._

Muleasses Roy de Thunes, celuy que l'Empereur Charles cinquiesme remit en ses Estats, reprochoit la memoire de Mahomet son pere, de sa hantise auec les femmes, l'appellant brode, effeminé, engendreur d'enfants. L'histoire Grecque remarque de Iecus Tarentin, de Chryso, d'Astylus, de Diopompus, et d'autres, que pour maintenir leurs corps fermes au seruice de la course des ieux Olympiques, de la Palæstrine, et tels exercices, ils se priuerent autant que leur dura ce soing, de toute sorte d'acte Venerien. En certaine contrée des Indes Espagnolles, on ne permettoit aux hommes de se marier, qu'apres quarante ans, et si le permettoit-on aux filles à dix ans. Vn Gentilhomme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face place à son fils qui en a vingt: il est luy-mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince: il a besoin de ses pieces; et en doit certainement faire part, mais telle part, qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et à celuy-là peut seruir iustement cette response que les peres ont ordinairement en la bouche: Ie ne me veux pas despouiller deuant que de m'aller coucher. Mais vn pere atterré d'années et de maux, priué par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses. Il est assez en estat, s'il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n'a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse l'vsage, puis que Nature l'en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de l'enuie. La plus belle des actions de l'Empereur Charles cinquiesme fut celle-là, à l'imitation d'aucuns anciens de son qualibre, d'auoir sçeu recognoistre que la raison nous commande assez de nous despouiller, quand noz robbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent. Il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lors qu'il sentit defaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires, auec la gloire qu'il y auoit acquise.

_Solue senescentem maturè sanus equum, ne Peccet ad extremùm ridendus, et ilia ducat._

Cette faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l'impuissance et extreme alteration que l'aage apporte naturellement et au corps et à l'ame, qui à mon opinion est esgale, si l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la reputation de la plus part des grands hommes du monde. I'ay veu de mon temps et cognu familierement, des personnages de grande authorité, qu'il estoit bien aisé à voir, estre merueilleusement descheuz de cette ancienne suffisance, que ie cognoissois par la reputation qu'ils en auoient acquise en leurs meilleurs ans. Ie les eusse pour leur honneur volontiers souhaitez retirez en leur maison à leur aise, et deschargez des occupations publiques et guerrieres, qui n'estoient plus pour leurs espaules. I'ay autrefois esté priué en la maison d'vn Gentilhomme veuf et fort vieil, d'vne vieillesse toutefois assez verte. Cettuy-cy auoit plusieurs filles à marier, et vn fils desia en aage de paroistre; cela chargeoit sa maison de plusieurs despences et visites estrangeres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soin de l'espargne, mais encore plus, pour auoir, à cause de l'aage, pris vne forme de vie fort esloignée de la nostre. Ie luy dy vn iour vn peu hardiment, comme i'ay accoustumé, qu'il luy sieroit mieux de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale, car il n'auoit que celle-là de bien logée et accommodée, et se retirer en vne sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à son repos, puis qu'il ne pouuoit autrement euiter nostre importunité, veu la condition de ses enfans. Il m'en creut depuis, et s'en trouua bien. Ce n'est pas à dire qu'on leur donne, par telle voye d'obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire: ie leur lairrois, moy qui suis à mesme de iouer ce rolle, la iouyssance de ma maison et de mes biens, mais auec liberté de m'en repentir, s'ils m'en donnoyent occasion: ie leur en lairrois l'vsage, par ce qu'il ne me seroit plus commode. Et de l'authorité des affaires en gros, ie m'en reseruerois autant qu'il me plairoit. Ayant tousiours iugé que ce doit estre vn grand contentement à vn pere vieil, de mettre luy-mesme ses enfans en train du gouuernement de ses affaires, et de pouuoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens: leur fournissant d'instruction et d'aduis suyuant l'experience qu'il en a, et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur et ordre de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là, des esperances qu'il peut prendre de leur conduicte à venir. Et pour cet effect, ie ne voudrois pas fuir leur compagnie, ie voudrois les esclairer de pres, et iouyr selon la condition de mon aage, de leur allegresse, et de leurs festes. Si ie ne viuoy parmy eux (comme ie ne pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage, et l'obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les regles et façons de viure que i'auroy lors) ie voudroy au moins viure pres d'eux en vn quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme ie vy il y a quelques années, vn Doyen de S. Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l'incommodité de sa melancholie, que lors que i'entray en sa chambre, il y auoit vingt deux ans, qu'il n'en estoit sorty vn seul pas; et si auoit toutes ses actions libres et aysées, sauf vn reume qui luy tomboit sur l'estomac. A peine vne fois la sepmaine, vouloit-il permettre qu'aucun entrast pour le voir. Il se tenoit tousiours enfermé par le dedans de sa chambre seul, sauf qu'vn valet luy portoit vne fois le iour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir. Son occupation estoit se promener, et lire quelque liure, car il cognoissoit aucunement les lettres, obstiné au demeurant de mourir en cette desmarche, comme il fit bien tost apres. I'essayeroy par vne douce conuersation, de nourrir en mes enfans vne viue amitié et bien-vueillance non feinte en mon endroict. Ce qu'on gaigne aisément enuers des natures bien nées: car si ce sont bestes furieuses, comme nostre siecle en produit à miliers, il les faut hayr et fuyr pour telles. Ie veux mal à cette coustume, d'interdire aux enfants l'appellation paternelle, et leur en enioindre vn' estrangere, comme plus reuerentiale: Nature n'aiant volontiers pas suffisamment pourueu à nostre authorité. Nous appellons Dieu tout-puissant, pere, et desdaignons que noz enfants nous en appellent. I'ay reformé cett' erreur en ma famille. C'est aussi folie et iniustice de priuer les enfans qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte et obeissance. Car c'est vne farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques, d'vn homme qui n'a plus de sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere. Quand ie pourroy me faire craindre, i'aimeroy encore mieux me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens: le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. I'en ay veu quelqu'vn, duquel la ieunesse auoit esté tres-imperieuse, quand c'est venu sur l'aage, quoy qu'il le passe sainement ce qu'il se peut, il frappe, il mord, il iure, le plus tempestatif maistre de France, il se ronge de soing et de vigilance, tout cela n'est qu'vn bastelage, auquel la famille mesme complotte: du grenier, du celier, voire et de sa bource, d'autres ont la meilleure part de l'vsage, cependant qu'il en a les clefs en sa gibbessiere, plus cherement que ses yeux. Cependant qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout est en desbauche en diuers reduits de sa maison, en ieu, et en despence, et en l'entretien des comptes de sa vaine cholere et prouuoyance. Chacun est en sentinelle contre luy. Si par fortune quelque chetif seruiteur s'y addonne, soudain il luy est mis en soupçon: qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy-mesme. Quantes fois s'est-il vanté à moy, de la bride qu'il donnoit aux siens, et exacte obeïssance et reuerence qu'il en receuoit; combien il voyoit clair en ses affaires!

_Ille solus nescit omnia._

Ie ne sçache homme qui peust apporter plus de parties et naturelles et acquises, propres à conseruer la maistrise, qu'il faict, et si en est descheu comme vn enfant. Partant l'ay-ie choisi parmy plusieurs telles conditions que ie cognois, comme plus exemplaire. Ce seroit matiere à vne question scholastique, s'il est ainsi mieux, ou autrement. En presence, toutes choses luy cedent. Et laisse-on ce vain cours à son authorité, qu'on ne luy resiste iamais. On le croit, on le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-il congé à vn valet? il plie son pacquet, le voila party: mais hors de deuant luy seulement. Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu'il viura et fera son office en mesme maison, vn an, sans estre apperceu. Et quand la saison en est, on faict venir des lettres lointaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où on le remet en grace. Monsieur fait-il quelque marché ou quelque depesche, qui desplaise? on la supprime: forgeant tantost apres, assez de causes, pour excuser la faute d'execution ou de response. Nulles lettres estrangeres ne luy estants premierement apportées, il ne void que celles qui semblent commodes à sa science. Si par cas d'aduanture il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur certaine personne, de les luy lire, on y trouue sur le champ ce qu'on veut: et faict-on à tous coups que tel luy demande pardon, qui l'iniurie par sa lettre. Il ne void en fin affaires, que par vne image disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu'on peut, pour n'esueiller son chagrin et son courroux. I'ay veu souz des figures differentes, assez d'œconomies longues, constantes, de tout pareil effect.

Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris. Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster: la premiere excuse leur sert de pleniere iustification. I'en ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse dispensation. Nul maniement leur semble auoir assez de dignité, s'il vient de la concession du mary. Il faut qu'elles l'vsurpent ou finement ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la grace et de l'authorité. Comme en mon propos, quand c'est contre vn pauure vieillard, et pour des enfants, lors empoignent elles ce tiltre, et en seruent leur passion, auec gloire: et comme en vn commun seruage, monopolent facilement contre sa domination et gouuernement. Si ce sont masles, grands et fleurissans, ils subornent aussi incontinent ou par force, ou par faueur, et maistre d'hostel et receueur, et tout le reste. Ceux qui n'ont ny femme ny fils, tombent en ce malheur plus difficilement, mais plus cruellement aussi et indignement. Le vieil Caton disoit en son temps, qu'autant de valets, autant d'ennemis. Voyez si selon la distance de la pureté de son siecle au nostre, il ne nous a pas voulu aduertir, que femme, fils, et valet, autant d'ennemis à nous. Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d'inapperceuance et d'ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous; mesme en ce temps, où les Iuges qui ont à decider noz controuerses, sont communément partisans de l'enfance et interessez? Au cas que cette pipperie m'eschappe à voir, aumoins ne m'eschappe-il pas, à voir que ie suis tres-pippable. Et aura-on iamais assez dit, de quel prix est vn amy, à comparaison de ces liaisons ciuiles? L'image mesme, que i'en voy aux bestes, si pure, auec quelle religion ie la respecte! Si les autres me pippent, au moins ne me pippe-ie pas moy-mesme à m'estimer capable de m'en garder: ny à me ronger la ceruelle pour m'en rendre. Ie me sauue de telles trahisons en mon propre giron, non par vne inquiete et tumultuaire curiosité, mais par diuersion plustost, et resolution. Quand i'oy reciter l'estat de quelqu'vn, ie ne m'amuse pas à luy: ie tourne incontinent les yeux à moy, voir comment i'en suis. Tout ce qui le touche me regarde. Son accident m'aduertit et m'esueille de ce costé-là. Tous les iours et à toutes heures, nous disons d'vn autre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçauions replier aussi bien qu'estendre nostre consideration. Et plusieurs autheurs blessent en cette maniere la protection de leur cause, courant en auant temerairement à l'encontre de celle qu'ils attaquent, et lanceant à leurs ennemis des traits, propres à leur estre relancez plus auantageusement.

Feu M. le Mareschal de Monluc, ayant perdu son filz, qui mourut en l'Isle de Maderes, braue Gentil-homme à la verité et de grande esperance, me faisoit fort valoir entre ses autres regrets, le desplaisir et creue-cœur qu'il sentoit de ne s'estre iamais communiqué à luy: et sur cette humeur d'vne grauité et grimace paternelle, auoir perdu la commodité de gouster et bien cognoistre son filz; et aussi de luy declarer l'extreme amitié qu'il luy portoit, et le digne iugement qu'il faisoit de sa vertu. Et ce pauure garçon, disoit-il, n'a rien veu de moy qu'vne contenance refroignée et pleine de mespris, et a emporté cette creance, que ie n'ay sçeu ny l'aimer ny l'estimer selon son merite. A qui gardoy-ie à descouurir cette singuliere affection que ie luy portoy dans mon ame? estoit-ce pas luy qui en deuoit auoir tout le plaisir et toute l'obligation? Ie me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque: et y ay perdu le plaisir de sa conuersation, et sa volonté quant et quant, qu'il ne me peut auoir portée autre que bien froide, n'ayant iamais receu de moy que rudesse, ny senti qu'vne façon tyrannique. Ie trouue que cette plainte estoit bien prise et raisonnable. Car comme ie sçay par vne trop certaine experience, il n'est aucune si douce consolation en la perte de noz amis, que celle que nous apporte la science de n'auoir rien oublié à leur dire, et d'auoir eu auec eux vne parfaite et entiere communication. O mon amy! En vaux-ie mieux d'en auoir le goust, ou si i'en vaux moins? i'en vaux certes bien mieux. Son regret me console et m'honnore. Est-ce pas vn pieux et plaisant office de ma vie, d'en faire à tout iamais les obseques? Est-il iouyssance qui vaille cette priuation? Ie m'ouure aux miens tant que ie puis, et leur signifie tres-volontiers l'estat de ma volonté, et de mon iugement enuers eux, comme enuers vn chacun: ie me haste de me produire, et de me presenter: car ie ne veux pas qu'on s'y mesconte, à quelque part que ce soit. Entre autres coustumes particulieres qu'auoient noz anciens Gaulois, à ce que dit Cæsar, cette-cy en estoit l'vne, que les enfans ne se presentoyent aux peres, ny s'osoyent trouuer en public en leur compagnie, que lors qu'ils commençoyent à porter les armes; comme s'ils vouloyent dire que lors il estoit aussi saison, que les peres les receussent en leur familiarité et accointance. I'ay veu encore vne autre sorte d'indiscretion en aucuns peres de mon temps, qui ne se contentent pas d'auoir priué pendant leur longue vie, leurs enfans de la part qu'ils deuoient auoir naturellement en leurs fortunes, mais laissent encore apres eux, à leurs femmes cette mesme authorité sur tous leurs biens, et loy d'en disposer à leur fantasie. Et ay cognu tel Seigneur des premiers officiers de nostre Couronne, ayant par esperance de droit à venir, plus de cinquante mille escus de rente, qui est mort necessiteux et accablé de debtes, aagé de plus de cinquante ans, sa mere en son extreme decrepitude, iouyssant encore de tous ses biens par l'ordonnance du pere, qui auoit de sa part vescu pres de quatre vingts ans. Cela ne me semble aucunement raisonnable. Pourtant trouue-ie peu d'aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien, d'aller chercher vne femme qui le charge d'vn grand dot; il n'est point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs ont communement suyui ce conseil bien à propos, et moy aussi. Mais ceux qui nous desconseillent les femmes riches, de peur qu'elles soyent moins traictables et recognoissantes, se trompent, de faire perdre quelque reelle commodité, pour vne si friuole coniecture. A vne femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus vne raison, que par dessus vne autre. Elles s'ayment le mieux où elles ont plus de tort. L'iniustice les alleche: comme les bonnes, l'honneur de leurs actions vertueuses: et en sont debonnaires d'autant plus, qu'elles sont plus riches: comme plus volontiers et glorieusement chastes, de ce qu'elles sont belles.