Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 18
Voicy l'excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Sceuola grand pontife, et Varron grand theologien, en leur temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de fausses. _Quum veritatem, qua liberetur, inquirat: credatur ei expedire, quod fallitur._ Les yeux humains ne peuuent apperceuoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souuient pas quel sault print le miserable Phaëthon pour auoir voulu manier les renes des cheuaux de son pere, d'vne main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le soleil, que vous respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son vsage? S'enquiert-on à Zenon que c'est que Nature? Vn feu, dit-il, artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude: Le soleil, dit-il, est vn Dieu de fer enflammé. Voyla pas vne belle imagination produicte de l'ineuitable necessité des demonstrations geometriques? Non pourtant si ineuitable et vtile, que Socrates n'ayt estimé, qu'il suffisoit d'en sçauoir, iusques à pouuoir arpenter la terre qu'on donnoit et receuoit: et que Polyænus, qui en auoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de vanité apparente, après qu'il eut gousté les doux fruicts des iardins poltronesques d'Epicurus. Socrates en Xenophon sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus de touts autres, és choses celestes et diuines, dit, qu'il se troubla du cerueau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu'il faisoit le soleil vne pierre ardente, il ne s'aduisoit pas, qu'vne pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme. En ce qu'il faisoit vn, du soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceux qu'il regarde: que nous regardons fixement le feu: que le feu tue les plantes et les herbes. C'est à l'aduis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement iugé du ciel, que n'en iuger point. Platon ayant à parler des daimons au Timée: C'est entreprinse, dit-il, qui surpasse nostre portée: il en faut croire ces anciens, qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par raisons necessaires, ny vray-semblables: puis qu'ils nous respondent, de parler de choses domestiques et familieres. Voyons si nous auons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles. N'est-ce pas vne ridicule entreprinse, à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant vn autre corps, et prestant vne forme faulce de nostre inuention: comme il se void au mouuement des planetes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriuer, ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels:
_Temo aureus, aurea summæ Curuatura rotæ, radiorum argenteus ordo._
Vous diriez que nous auons eu des cochers, des charpentiers, et des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à diuers mouuemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon Platon.
_Mundus domus est maxima rerum, Quam quinque altitonæ fragmine zonæ Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ Bigas acceptat._
Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il vn iour à Nature nous ouurir son sein, et nous faire voir au propre, les moyens et la conduicte de ses mouuements, et y preparer nos yeux? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouuerions en nostre pauure science! Ie suis trompé, si elle tient vne seule chose, droictement en son poinct: et m'en partiray d'icy plus ignorant toute autre chose, que mon ignorance. Ay-ie pas veu en Platon ce diuin mot, que Nature n'est rien qu'vne poësie ainigmatique? Comme, peut estre, qui diroit, vne peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d'vne infinie varieté de faux iours à exercer noz coniectures. _Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris: vt nulla acies humani ingenij tanta sit, quæ penetrare in cœlum, terram intrare possit._ Et certes la philosophie n'est qu'vne poësie sophistiquée. D'où tirent ces autheurs anciens toutes leurs authoritez, que des poëtes? Et les premiers furent poetes eux mesmes, et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'vn poete descousu. Toutes les sciences sur-humaines s'accoustrent du stile poetique. Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yuoire, où les leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en forgent vn de quelque matiere estrangere: comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton: et au veu et sçeu d'vn chacun s'embellissent d'vne beauté fauce et empruntée: ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa iustice) elle nous donne en payement et en presupposition, les choses qu'elle mesmes nous apprend estre inuentées: car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l'astrologie s'aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux qu'elle ait sçeu inuenter en ce subject: comme aussi au reste, la philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes: Que ce, que nous auons dict, soit vray, nous en asseurerions, si nous auions sur cela confirmation d'vn oracle. Seulement nous asseurons, que c'est le plus vray-semblablement, que nous ayons sçeu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle enuoye ses cordages, ses engins et ses rouës: considerons vn peu ce qu'elle dit de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, rauissement, aux astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauure petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l'appeller le petit monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouuemens qu'ils voyent en l'homme, les diuerses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils diuisé nostre ame? en combien de sieges logée? à combien d'ordres et d'estages ont-ils departy ce pauure homme, outre les naturels et perceptibles? et à combien d'offices et de vacations? Ils en font vne chose publique imaginaire. C'est vn subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler, et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuuent regler, qu'il ne s'y trouue quelque cadence, ou quelque son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison de les excuser. Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons, qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legere: et comme de choses ignorées, nous contentons d'vn tel quel ombrage et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject, qui nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux vne parfaicte et exacte representation des lineaments, et des couleurs: et les mesprisons, s'ils y faillent. Ie sçay bon gré à la garce Milesienne, qui voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousiours les yeux esleuez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l'aduertir, qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit pourueu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes bien, de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dit Democritus par la bouche de Cicero,
_Quod est ante pedes, nemo spectat: cœli scrutantur plagas._
Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous auons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nuës, que celle des astres. Comme dit Socrates en Platon, qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que fait cette femme à Thales, qu'il ne void rien de ce qui est deuant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin: ouï et ce qu'il fait luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous deux, ou bestes, ou hommes. Ces gens icy, qui trouuent les raisons de Sebonde trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouuernent le monde, qui sçauent tout:
_Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum, Stellæ sponte sua, iussæue vagentur et errent: Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem, Quid velit et possit rerum concordia discors:_
n'ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs liures, les difficultez qui se presentent, à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aucunes parties se branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerueau, l'vne nous cause le rire, l'autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz sens, et arreste le mouuement de noz membres, à tel object l'estomach se sousleue, à tel autre quelque partie plus basse. Mais comme vne impression spirituelle, face vne telle faucée dans vn subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sçeu: _Omnia incerta ratione, et in naturæ maiestate abdita_, dit Pline; et S. Augustin, _Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi ab homine potest: et hoc ipse homo est_. Et si ne le met on pas pourtant en doubte: car les opinions des hommes, sont receuës à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme vn iargon ce qui en est communement tenu: on reçoit cette verité, auec tout son bastiment et attelage d'argumens et de preuues, comme vn corps ferme et solide, qu'on n'esbranle plus, qu'on ne iuge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est vn vtil soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doubte de guere de choses, c'est que les communes impressions on ne les essaye iamais; on n'en sonde point le pied, où git la faute et la foiblesse: on ne debat que sur les branches: on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille: mais s'il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de noz iugements, et cette tyrannie de noz creances, s'estendist iusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote: c'est religion de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale: qui est à l'aduanture autant faulce que vne autre. Ie ne sçay pas pourquoy ie n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l'eau de Thales, ou l'infinité de Nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny de Parmenides, ou l'vn de Musæus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion, (de cette confusion infinie d'aduis et de sentences, que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance, en tout ce dequoy elle se mesle) que ie feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme, et priuation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme, cause de la production des choses? La priuation c'est vne negatiue: de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont? Cela toutesfois ne s'oseroit esbranler que pour l'exercice de la logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour deffendre l'autheur de l'escole des obiections estrangeres: son authorité c'est le but, au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir. Il est bien aisé sur des fondemens auouez, de bastir ce qu'on veut; car selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir. Par cette voye nous trouuons nostre raison bien fondée, et discourons à boule-veuë. Car nos maistres præoccupent et gaignent auant main, autant de lieu en nostre creance, qu'il leur en faut pour conclurre apres ce qu'ils veulent; à la mode des geometriens par leurs demandes auouées: le consentement et approbation que nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par iceux il nous pourra monter, s'il veut, iusques aux nuës. En cette pratique et negotiation de science, nous auons pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots: le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux des argumens: le poëte, du musicien les mesures: le geometrien, de l'arithmeticien les proportions: les metaphysiciens prennent pour fondement les coniectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez, par où le iugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche; qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes. Or n'y peut-il auoir des principes aux hommes, si la diuinité ne les leur a reuelez: de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combattent par presupposition, il leur faut presupposer au contraire, le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine, et toute enunciation, a autant d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la balance: et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude, est vn certain tesmoignage de folie, et d'incertitude extreme. Et n'est point de plus folles gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut sçauoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s'il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quant à ces responses, dequoy il se fait des comtes anciens: comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dit qu'il se iettast dans le feu: à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mist dans le sein: elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous eussent laissé en nostre estat naturel, receuans les apparences estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens; et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi. Mais c'est d'eux que nous auons appris de nous rendre iuges du monde: c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout: par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist. Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui iouyssent l'heur d'vne longue vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d'Aristote, et sans la cognoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux à l'aduenture, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison et de leur inuention. De cette-cy seroient capables auec nous, tous les animaux, et tout ce, où le commandement est encor pur et simple de la loy naturelle: mais eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient, il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin: il faut qu'ils me dient, si ce que ie pense sentir, ie le sens pourtant en effect: et si ie le sens, qu'ils me dient apres pourquoy ie le sens, et comment, et quoy: qu'ils me dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre: ou qu'ils me quittent leur profession, qui est de ne receuoir ny approuuer rien, que par la voye de la raison: c'est leur touche à toutes sortes d'essais. Mais certes c'est vne touche pleine de fauceté, d'erreur, de foiblesse, et defaillance. Par où la voulons nous mieux esprouuer, que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera elle propre à iuger des choses estrangeres: si elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile. Elle est en l'ame, et partie, ou effect d'icelle: car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraite, c'est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon: comme Pallas saillit de la teste de son pere, pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine raison nous a appris de soy et de l'ame: non de l'ame en general, de laquelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participants: ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes, qu'on tient inanimées, conuié par la consideration de l'aimant: mais de celle qui nous appartient, que nous deuons mieux cognoistre.
_Ignoratur enim quæ sit natura animaï: Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur, Et simul intereat nobiscum morte dirempta; An tenebras Orci visat, vastásque lacunas, An pecudes alias diuinitus insinuet se._
A Crates et Dicæarchus, qu'il n'y en auoit du tout point, mais que le corps s'esbranloit ainsi d'vn mouuement naturel: à Platon, que c'estoit vne substance se mouuant de soy-mesme: à Thales, vne nature sans repos: à Asclepiades, vne exercitation des sens: à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau: à Parmenides, de terre et de feu: à Empedocles, de sang:
_Sanguineam vomit ille animam:_
à Possidonius, Cleanthes et Galen, vne chaleur ou complexion chaleureuse,
_Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo:_
à Hippocrates, vn esprit espandu par le corps: à Varro, vn air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et espandu par tout le corps: à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens: à Heraclides Ponticus, la lumiere: à Xenocrates, et aux Ægyptiens, vn nombre mobile: aux Chaldées, vne vertu sans forme determinée.
_Habitum quemdam vitalem corporis esse, Harmoniam Græci quam dicunt._
N'oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouuoir le corps, qu'il nomme entelechie: d'vne autant froide inuention que nulle autre: car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et apres tout ce denombrement d'opinions: _Harum sententiarum quæ vera sit, Deus aliquis viderit_, dit Cicero. Ie connoy par moy, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu'on ne pouuoit aller tant auant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriuer, si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissension, ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerueau: Democritus et Aristote, par tout le corps:
_Vt bona sæpe valet udo cùm dicitur esse Corporis, et non est tamen hæc pars vlla valentis._
Epicurus, en l'estomach:
_Hîc exultat enim pauor ac metus, hæc loca circúm Lætitiæ mulcent._