Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 17
Notamment si c'est vn animant, comme ses mouuemens le rendent si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le confirment, ou ne l'osent infirmer: non plus que cette ancienne opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de corps et ame: mortelles, en consideration de leur composition: mais immortelles par la determination du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçauons nous si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement les autres? Ils ont à l'auanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons en ce monde vne infinie difference et varieté, pour la seule distance des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux, en ce nouueau coin du monde, que nos peres ont descouuert: tout y est diuers. Et au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'auoit cognoissance ny de Bacchus, ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine: où ils sont tous androgynes: où ils marchent de quatre pates: où ils n'ont qu'vn œil au front, et la teste plus semblable à celle d'vn chien qu'à la nostre: où ils sont moitié poisson par embas, et viuent en l'eau: où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en viuent que huict: où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre, et rebouche contre: où les hommes sont sans barbe: des nations, sans vsage de feu: d'autres qui rendent le sperme de couleur noire. Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en iumens, et puis encore en hommes? Et s'il est ainsi, comme dit Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulces? Il n'est plus risible, ny à l'aduanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors de propos. Dauantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combattent ces belles regles que nous auons taillées et prescriptes à Nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre Nature? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance. Combien trouuons nous de proprietez occultes et de quint'essences? car aller selon Nature pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut suiure, et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or à ce compte, aux plus aduisez et aux plus habiles tout sera donc monstrueux: car à ceux là, l'humaine raison a persuadé, qu'elle n'auoit ny pied, ny fondement quelconque: non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche: et Anaxagoras la disoit noire: s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose: s'il y a science, ou ignorance: ce que Metrodorus Chius nioit l'homme pouuoir dire. Ou si nous viuons; comme Eurypides est en doubte, si la vie que nous viuons est vie, ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie:
Τις δ' οιδεν ει ζην τουθ' ο κεκληται θανειν, Το ζην δε θνεισκειν εστι?
Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre, de cet instant, qui n'est qu'vne eloise dans le cours infini d'vne nuict eternelle, et vne interruption si briefue de nostre perpetuelle et naturelle condition? la mort occupant tout le deuant et tout le derriere de ce moment, et encore vne bonne partie de ce moment. D'autres iurent qu'il n'y a point de mouuement, que rien ne bouge: comme les suiuants de Melissus. Car s'il n'y a qu'vn, ny ce mouuement sphærique ne luy peut seruir, ny le mouuement de lieu à autre, comme Platon preuue. Qu'il n'y a ny generation ny corruption en Nature. Protagoras dit qu'il n'y a rien en Nature, que le doubte. Que de toutes choses on peut esgalement disputer: et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses. Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'vn. Zenon, qu'vn mesme n'est pas. Et qu'il n'y a rien. Si vn estoit, il seroit ou en vn autre, ou en soy-mesme. S'il est en vn autre, ce sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est qu'vne ombre ou fausse ou vaine. Il m'a tousiours semblé qu'à vn homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreuerence: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bon d'enfermer ainsi la puissance diuine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reueremment et plus religieusement. Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'auoir sçeu clairement exprimer les conuentions et traictez d'accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, _Hoc_? Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas vne forme de parler certaine? Encore nous trompera elle. Qu'il soit ainsi, suyuons l'exemple: si vous dites, Ie ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois nous voyla embourbez. Ie voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuuent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler: car il leur faudroit vn nouueau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatiues, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Ie doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire auouër, qu'aumoins assurent et sçauent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauuer dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable. Quand ils prononcent, I'ignore, ou, Ie doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et quant le reste: ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauuaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation: Que sçay-ie? comme ie la porte à la deuise d'vne balance. Voyez comment on se preuault de cette sorte de parler pleine d'irreuerence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop les aduersaires, ils vous diront tout destroussément, qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il, est-ce vne non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu ne pouuoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faueur que nous ayons en nostre condition: il ne peut faire les mortels immortels, ny reuiure les trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'vn Chrestien deuroit euiter de passer par sa bouche. Là où au rebours, il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de langage pour ramener Dieu à leur mesure.
_Cras vel atra Nube polum Pater occupato, Vel sole puro, non tamen irritum Quodcumque retro est efficiet, neque Diffinget infectúmque reddet, Quod fugiens semel hora vexit._
Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'auenir n'est à Dieu qu'vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de là s'engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix. _Mirum quò procedat improbitas cordis humani, paruulo aliquo inuitata successu._ Combien insolemment rabroüent Epicurus les Stoiciens, sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon et heureux, n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en auoir qu'vn ombrage et similitude? Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée! (à la mienne volonté qu'aucuns du surnom de Chrestiens ne le facent pas encore) et Thales, Platon, et Pythagoras, l'ont asseruy à la necessité. Cette fierté de vouloir descouurir Dieu par nos yeux, a faict qu'vn grand personnage des nostres a attribué à la diuinité vne forme corporelle. Et est cause de ce qui nous aduient tous les iours, d'attribuer à Dieu, les euenements d'importance, d'vne particuliere assignation. Par ce qu'ils nous poisent, il semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif, qu'aux euenemens qui nous sont legers, ou d'vne suitte ordinaire. _Magna Dij curant, parua negligunt._ Escoutez son exemple: il vous esclaircira de sa raison: _Nec in regnis quidem reges omnia minima curant_. Comme si à ce Roy là, c'estoit plus et moins de remuer vn empire, ou la feuille d'vn arbre: et si sa prouidence s'exerçoit autrement, inclinant l'euenement d'vne battaille, que le sault d'vne puce. La main de son gouuernement, se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et mesme ordre: nostre interest n'y apporte rien: noz mouuements et noz mesures ne le touchent pas. _Deus ita artifex magnus in magnis, vt minor non sit in paruis._ Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il fait produire et maintenir toutes choses à Nature: et de ses poids et mouuements construit les parties du monde: deschargeant l'humaine nature de la crainte des iugements diuins. _Quod beatum æternúmque sit, id nec habere negotij quicquam, nec exhibere alteri._ Nature veut qu'en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud vn pareil nombre d'immortels: les choses infinies, qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conseruent et profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l'autre sent, et iugent noz pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque rauissement, deuinent, prognostiquent, et voyent choses, qu'elles ne sçauroyent veoir meslées aux corps. Les hommes, dit Sainct Paul, sont deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l'image de l'homme corruptible. Voyez vn peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en mesme temps eschapper vn aigle, lequel s'en volant à mont, signifioit que l'ame s'en alloit en paradis. Nous auons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé, emportant à la cheuremorte vers le ciel ces ames deifiées. C'est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries et inuentions,
_Quod finxere timent;_
comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compagnon. _Quasi quicquam infelicius sit homine, cui sua figmenta dominantur._ C'est bien loin d'honorer celuy qui nous a faicts, que d'honorer celuy que nous auons faict. Auguste eut plus de temples que Iupiter, seruis auec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biensfaicts qu'ils auoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'auoyent canonisé: Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouuoir de faire Dieu qui bon luy semble? Faictes en pour voir l'vn d'entre vous, et puis quand i'auray veu comme il s'en sera trouué, ie vous diray grand-mercy de vostre offre. L'homme est bien insensé: il ne sçauroit forger vn ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté l'admiration, que l'homme ayt peu trouuer la diuine nature, et la faire. Voicy des arguments de l'escole mesme de la philosophie.
_Nosse cui Diuos et cœli numina soli, Aut soli nescire, datum._
Si Dieu est, il est animal, s'il est animal, il a sens, et s'il a sens, il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par consequent sans action: et s'il a corps, il est perissable. Voyla pas triomphé? Nous sommes incapables d'auoir faict le monde: il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la main. Ce seroit vne sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet vniuers. Il y a donc quelque chose de meilleur. Cela c'est Dieu. Quand vous voyez vne riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre; si ne direz vous pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette diuine structure, que nous voyons du palais celeste, n'auons nous pas à croire, que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes? Le plus hault est-il pas tousiours le plus digne? Et nous sommes placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire vn animant capable de raison. Le monde nous produit: il a donc ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle chose que d'auoir vn grand gouuernement. Le gouuernement du monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance: ils sont donc pleins de bonté. Nous auons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu: ce ne sont donc pas biens à nous. L'offenser, et l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité: c'est donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature: l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse diuine, et l'humaine sagesse n'ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or la durée n'est aucune accession à la sagesse. Parquoy nous voyla compagnons. Nous auons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité, et la iustice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la diuinité, se forgent par l'homme selon la relation à soy. Quel patron et quel modele! Estirons, esleuons, et grossissons les qualitez humaines tant qu'il nous plaira. Enfle toy pauure homme, et encore, et encore, et encore,
_Non, si te ruperis, inquit._
_Profectò non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant._
Es choses naturelles les effects ne rapportent qu'à demy leurs causes. Quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de Nature, sa condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l'attachent et la garottent. Ce n'est par nous qu'on y arriue, cette routte est trop basse. Nous ne sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu'au fond de la mer: consultez en pour voir auec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu iusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Rome, pensant coucher auec le Dieu Serapis, se trouue entre les bras d'vn sien amoureux, par le macquerellage des prestres de ce temple. Varro le plus subtil et le plus sçauant autheur Latin, en ses liures de la Theologie, escrit, que le secrestin de Hercules, iectant au sort d'vne main pour soy, de l'autre, pour Hercules, ioüa contre luy vn soupper et vne garse: s'il gaignoit, aux despens des offrandes: s'il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruncius, ieune homme riche, qui la mena chez luy, et auec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple Romain. Pourquoy on luy attribua des honneurs diuins. Comme s'il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement descendu des Dieux, et auoir pour autheur commun de sa race, Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes, qu'Ariston ayant voulu iouïr de la belle Perictyone, n'auoit sçeu. Et fut aduerti en songe par le Dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, iusques à ce qu'elle fust accouchée. C'estoient les pere et mere de Platon. Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les Dieux, contre les pauures humains? et des maris iniurieusement descriez en faueur des enfants? En la religion de Mahomet, il se trouue par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assauoir enfants sans pere, spirituels, nays diuinement au ventre des pucelles: et portent vn nom, qui le signifie en leur langue. Il nous faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus estimable que son estre (le lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous pouuons bien estendre et racourcir, mais c'est tout; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diuiner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme: Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu: ny la vertu estre sans raison: et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure: Dieu est donc reuestu de l'humaine figure. _Ita est informatum anticipatumque mentibus nostris, vt homini, quum de Deo cogitet, forma occurrat humana._ Pourtant disoit plaisamment Xenophanes, que si les animaux se forgent des Dieux, comme il est vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson ainsi: Toutes les pieces de l'vniuers me regardent, la terre me sert à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs influances: i'ay telle commodité des vents, telle des eaux: il n'est rien que cette voute regarde si fauorablement que moy: ie suis le mignon de Nature? Est-ce pas l'homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert: C'est pour moy qu'il fait et semer et moudre: s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon; et si fay-ie moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit une gruë; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol, et la possession de cette belle et haulte region. _Tam blanda conciliatrix, et tam sui est Iena ipsa natura._ Or donc par ce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il luict, il tonne pour nous; et le createur, et les creatures, tout est pour nous. C'est le but et le poinct où vise l'vniuersité des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et plus, des affaires celestes: les Dieux n'ont agi, n'ont parlé, que pour l'homme: elle ne leur attribue autre consultation, et autre vacation. Les voyla contre nous en guerre.
_Domitósque Herculea manu Telluris iuuenes, vnde periculum Fulgens contremuit domus Saturni veteris._
Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs:
_Neptunus muros magnóque emula tridenti Fundamenta quatit, totámque à sedibus vrbem Eruit: hîc Iuno Scæas sæuissima portas Prima tenet._
Les Cauniens, pour la ialousie de la domination de leurs Dieux propres, prennent armes en dos, le iour de leur deuotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l'air par-cy par-là, à tout leurs glaiues, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les Dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité. Qui guerit les cheuaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui vne sorte de gale, qui vne autre: _adeo minimis etiam rebus praua religio inserit Deos_: qui fait naistre les raisins, qui les aux: qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise: à chasque race d'artisans, vn Dieu: qui a sa prouince en Orient, et son credit, qui en Ponant,
_Hîc illius arma, Hîc currus fuit.
O Sancte Apollo, qui vmbilicum certum terrarum obtines!
Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipylæa colit, Iunonem Sparte, Pelopeïadèsque Micenæ; Pinigerum Fauni Mænalis ora caput, Mars Latio venerandus._
Qui n'a qu'vn bourg ou vne famille en sa possession: qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.
_Iunctáque sunt magno templa nepotis auo._
Il en est de si chetifs et populaires, car le nombre s'en monte iusques à trente six mille, qu'il en faut entasser bien cinq ou six à produire vn espic de bled, et en prennent leurs noms diuers. Trois à vne porte: celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à vn enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger, de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns, qui n'entrent pas encore en paradis.
_Quos, quoniam cœli nondum dignamur honore, Quas dedimus, certè terras habitare sinamus._
Il en est de physiciens, de poëtiques, de ciuils. Aucuns, moyens entre la diuine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d'adoration, et diminutif. Infinis en tiltres et offices: les vns bons, les autres mauuais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les Dieux auroyent à finir, sauf Iuppiter. L'homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote?
_Iouis incunabula Creten._