Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 16
D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece de cette machine, que nous descouurons la plus esloignée de nous: et par ce moyen si peu cognuë, qu'ils estoyent pardonnables, d'en entrer en admiration et reuerence. Thales, qui le premier s'enquesta de telle matiere, estima Dieu vn esprit, qui fit d'eau toutes choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants à diuerses saisons: et que c'estoyent des mondes infinis en nombre. Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense, tousiours mouuant. Anaxagoras le premier a tenu, la description et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force et raison d'vn esprit infini. Alcmæon a donné la diuinité au soleil, à la lune, aux astres, et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu, vn esprit espandu par la nature de toutes choses, d'où noz ames sont déprinses. Parmenide, vn cercle entournant le ciel, et maintenant le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes. Protagoras, n'auoir rien que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux: tantost cette nature, qui eslance ces images: et puis, nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à diuers visages. Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouuoir nommer. Aux Loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces mesmes liures il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte vn pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu: et puis il luy fait establir que le soleil est Dieu, et l'ame Dieu: qu'il n'y en a qu'vn, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus neueu de Platon, fait Dieu certaine force gouuernant les choses, et qu'elle est animale. Aristote, à cette heure, que c'est l'esprit, à cette heure le monde: à cette heure il donne vn autre maistre à ce monde, et à cette heure fait Dieu l'ardeur du ciel. Xenocrates en fait huict. Les cinq nommez entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes, comme de ses membres: le septiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses aduis, et en fin priue Dieu de sentiment: et le fait remuant de forme à autre, et puis dit que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies: attribuant l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c'est Nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment. Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal: laquelle loy est vn animant: et oste les Dieux accoustumez, Iupiter, Iuno, Vesta, Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun auec l'humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable, le priue de sens, et ignore s'il est animant ou autre chose. Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de Nature, tantost la chaleur supreme entourant et enuelopant tout. Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu'on a surnommé Dieux, ceux qui auoyent apporté quelque notable vtilité à l'humaine vie, et les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit vn amas confus de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes de Dieux qu'il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec, qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les Dieux luisants, transparents, et perflables, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couuert des coups: reuestus d'vne humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul vsage.
_Ego Deùm genus esse semper dixi, et dicam cælitum, Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus._
Fiez vous à vostre philosophie: vantez vous d'auoir trouué la feue au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de ceruelles philosophiques. Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que les diuerses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent pas tant, comme elles m'instruisent; ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conferant. Et tout autre choix que celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogatiue. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subiect, que les escholes: par où nous pouuons apprendre, que la Fortune mesme n'est pas plus diuerse et variable, que nostre raison, ny plus aueugle et inconsiderée. Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées. Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours. I'eusse encore plustost suyuy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et leur estre nous est moins cognu; et auons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'auoir faict des Dieux de nostre condition, de laquelle nous deuons cognoistre l'imperfection, leur auoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations, et les parenteles, l'amour, et la ialousie, nos membres et nos os, nos fieures et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela soit party d'vne merueilleuse yuresse de l'entendement humain.
_Quæ procul vsque adeo diuino ab numine distant, Inque Deûm numero quæ sint indigna videri._
_Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt: genera, coniugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ: nam et perturbatis animis inducuntur: accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias._ Comme d'auoir attribué la diuinité non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté, victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, enuie, vieillesse, misere: à la peur, à la fieure, et à la male fortune, et autres iniures de nostre vie, fresle et caduque.
_Quid iuuat hoc, templis nostros inducere mores? O curuæ in terris animæ et cælestium inanes!_
Les Ægyptiens d'vne impudente prudence, defendoyent sur peine de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes: et nul n'ignoroit, qu'ils ne l'eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit, dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions diuines, et les attirer çà bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere: mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs façons, et l'vn, et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les philosophes espeluchent la hierarchie de leurs Dieux, et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance, ie ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous auons en cette vie:
_Secreti celant calles, et myrtea circùm Sylua tegit; curæ non ipsa in morte relinquunt._
Quand Mahumet promet aux siens vn paradis tapissé, paré d'or et de pierreries, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins, et de viures singuliers, ie voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et esperances, conuenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres la resurrection vne vie terrestre et temporelle, accompagnée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la diuinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l'homme, cette pauure creature, eust rien en luy d'applicable à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle?
Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que i'ay senti çà bas, cela n'a rien de commun auec l'infinité. Quand tous mes cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçauons ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encore rien. S'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de diuin: si cela n'est autre, que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouïller en l'autre monde, si nous tenons encores à vn tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouuons dignement conceuoir la grandeur de ces hautes et diuines promesses, si nous les pouuons aucunement conceuoir. Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres, que celles de nostre miserable experience. Oeuil ne sçauroit voir, dit Sainct Paul: et ne peut monter en cœur d'homme, l'heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre, comme tu dis Platon par tes purifications, ce doit estre d'vn si extreme changement et si vniuersel, que par la doctrine physique, ce ne sera plus nous:
_Hector erat tunc cùm bello certabat, at ille Tractus ab Æmonio non erat Hector equo;_
ce sera quelque autre chose qui receura ces recompenses.
_Quod mutatur, dissoluitur, interit ergo: Traiiciuntur enim partes atque ordine migrant._
Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d'habitation qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l'ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient Cæsar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouuer à cheuaucher sa mere, reuestuë d'vn corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu'és mutations qui se font des corps des animaux en autres de mesme espece, les nouueaux venus ne soyent autres que leurs predecesseurs? Des cendres d'vn phœnix s'engendre, dit-on, vn ver, et puis vn autre phœnix: ce second phœnix, qui peut imaginer, qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se produire vn papillon, et de là vn autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé vne fois d'estre, n'est plus:
_Nec si materiam nostram collegerit ætas Post obitum, rursúmque redegerit, vt sita nunc est, Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ, Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum, Interrupta semel cùm sit repetentia nostra._
Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme, à qui il touchera de iouyr des recompenses de l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence.
_Scilicet auolsus radicibus vt nequit vllam Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto._
Car à ce compte ce ne sera plus l'homme, ny nous par consequent, à qui touchera cette iouyssance. Car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation, c'est la mort et ruyne de nostre estre.
_Inter enim iacta est vitaï pausa, vagèque Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes._
Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il viuoit, et que la terre les consomme:
_Et nihil hoc ad nos, qui coitu coniugióque Corporis atque animæ consistimus vniter apti._
D'auantage, sur quel fondement de leur iustice peuuent les Dieux recognoistre et recompenser à l'homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s'offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict en cette condition fautiue, et que d'vn seul clin de leur volonté, ils le peuuent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon, auec grand'apparence de l'humaine raison, s'il ne se couuroit souuent par cette sentence. Qu'il est impossible d'establir quelque chose de certain, de l'immortelle nature, par la mortelle? Elle ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses diuines. Qui le sent plus euidemment que nous? Car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité, qu'il a pleu à Dieu nous communiquer: nous voyons pourtant iournellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battuë par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et s'entraue, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle se va diuisant et dissipant en mille routes diuerses. L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir des Dieux, et des demy-Dieux, que ce n'est à vn homme ignorant de musique, vouloir iuger de ceux qui chantent: ou à vn homme qui ne fut iamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere coniecture, les effects d'vn art qui est hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-ie, faire quelque chose pour la grandeur diuine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez: luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resiouïr: de nos vestemens à se couurir, et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa iustice d'vne inhumaine vengeance: l'esiouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conseruées. Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il auoit gaigné sur les ennemis en la Sardeigne: et Paul Æmyle, celles de Macedoine, à Mars et à Minerue. Et Alexandre, arriué à l'Ocean Indique, ietta en mer en faueur de Thetis, plusieurs grands vases d'or: remplissant en outre ses autels d'vne boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi: ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, auoyent en vsage ordinaire. Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en auoir faict essay.
_Sulmone creatos Quattuor hic iuuenes totidem, quos educat Vfens, Viuentes rapit, inferias quos immolet vmbris._
Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu'vn d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher apres l'auoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui l'assistent, trois tiennent debout autant de iauelines, sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faueur diuine: s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en deputent encore vn autre de mesmes. Amestris mere de Xerxes, deuenuë vieille, fit pour vne fois enseuelir touts vifs quatorze iouuenceaux des meilleures maisons de Perse, suyuant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encore auiourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des petits enfants: et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames: iustice affamée du sang de l'innocence.
_Tantum religio potuit suadere malorum!_
Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne: et qui n'en auoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d'assister à cet office, auec contenance gaye et contente.
C'estoit vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine, de nostre affliction. Comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane, par bourrellement des ieunes garçons, qu'ils faisoyent fouëter en sa faueur, souuent iusques à la mort. C'estoit vne humeur farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subuersion de son bastiment: et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables, par la punition des non coulpables: et que la pauure Iphigenia au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast enuers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils auoyent commises:
_Et casta incestè nubendi tempore in ipso Hostia concideret mactatu mœsta parentis:_
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faueur des Dieux enuers les affaires Romaines, s'allassent ietter à corps perdu à trauers le plus espez des ennemis. _Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, vt placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent?_ Ioint que ce n'est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: c'est au iuge, qui ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne: et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre. La vengeance diuine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa iustice, et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla ietter en mer le plus cher et precieux ioyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la reuolution et vissicitude de la Fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme ioyau reuinst encore en ses mains, trouué au ventre d'vn poisson. Et puis à quel vsage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete: veu que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier? _Tantus est perturbatæ mentis et sedibus suis pulsæ furor, vt sic Dij placentur, quemadmodum ne homines quidem sæuiunt._ Cette contexture naturelle regarde par son vsage, non seulement nous, mais aussi le seruice de Dieu et des autres hommes: c'est iniustice de l'affoler à notre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serues, pour espargner à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison. _Vbi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, iubente Domino, manus intulit._ Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs mauuais effects.
_Sæpius olim Religio peperit scelerosa atque impia facta._
Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur? _Infirmum Dei fortius est hominibus: et stultum Dei sapientius est hominibus._ Stilpon le philosophe interrogé si les Dieux s'esiouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous estes indiscret, respondit il: retirons nous à part, si vous voulez parler de cela. Toutesfois nous luy prescriuons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (i'appelle raison nos resueries et nos songes, auec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison: mais que c'est vne raison de particuliere forme) nous le voulons asseruir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects: penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouurage? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caueau où tu és logé, au moins si tu la vois: sa diuinité a vne iurisdiction infinie au delà: cette piece n'est rien au prix du tout:
_Omnia cùm cœlo terráque marique, Nil sunt ad summam summaï totius omnem._
C'est vne loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l'vniuerselle. Attache toy à ce à quoy tu és subiect, mais non pas luy: il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se raualer à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouuoir. Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy: le soleil bransle sans seiour sa course ordinaire: les bornes des mers et de la terre ne se peuuent confondre: l'eau est instable et sans fermeté: vn mur est sans froissure impenetrable à un corps solide; l'homme ne peut conseruer sa vie dans les flammes: il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C'est pour toy qu'il a faict ces regles: c'est toy qu'elles attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faueur de qui auroit il renoncé son priuilege? Ta raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes,
_Terrámque, et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt, Non esse vnica, sed numero magis innumerali._
Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë; et aucuns des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine. D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul et vn,
_Cùm in summa res nulla sit vna, Vnica quæ gignatur, et vnica soláque crescat:_
et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre. Par où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul indiuidu.
_Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est, Esse alios alibi congressus materiaï, Qualis hic est auido complexu quem tenet æther._