Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 15
Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines? Il n'est rien en l'humaine inuention, où il y ait tant de verisimilitude et d'vtilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à receuoir d'en hault quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus apte à loger en soy la diuine, aneantissant son iugement, pour faire plus de place à la foy: ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et obseruances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemy iuré d'heresie, et s'exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C'est vne carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira d'y grauer. Plus nous nous renuoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent à toy, du iour à la iournée: le demeurant est hors de ta cognoissance. _Dominus nouit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt._ Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance: et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouurir, que la plus part n'ont pris le visage de l'asseurance que pour auoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer iusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, _quam docti fingunt magis quàm norunt_. Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d'en parler comme vn homme à vn homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d'vn autre: car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'vn de ses sectateurs a ainsin imité: _Vt potero, explicabo: nec tamen, vt Pythius Apollo, certa vt sint et fixa, quæ dixero: sed, vt homunculus, probabilia coniectura sequens_. Et cela sur le discours du mespris de la mort: discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit, sur le propos mesme de Platon. _Si fortè, de Deorum natura ortúque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum. Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui iudicetis: vt, si probabilia dicentur, nihil vltrà requiratis._ Aristote nous entasse ordinairement vn grand nombre d'autres opinions, et d'autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se iuge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant euita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy-là est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçauoir apporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couurir souuent d'obscurité si espesse et inextricable, qu'on n'y peut rien choisir de son aduis. C'est par effect vn Pyrrhonisme soubs vne forme resolutiue. Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne. _Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus: curiosius id faciunt, quàm necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem apertè iudicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata à Carneade, vsque ad nostram viget ætatem. Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adiuncta esse dicamus, tanta similitudine, vt in ijs nulla insit certè iudicandi et assentiendi nota._ Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné? Clytomachus affermoit n'auoir iamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a euité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé σχοτεινος? La difficulté est vne monoye que les sçauans employent, comme les joueurs de passe-passe pour ne descouurir la vanité de leur art: et de laquelle l'humaine bestise se paye aysément.
_Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes: Omnia enim stolidi magis admirantur amántque, Inuersis quæ sub verbis latitantia cernunt._
Cicero reprend aucuns de ses amis d'auoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts: et que cela les diuertissoit des deuoirs de la vie, plus vtiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon tout au commencement des liures de la republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote auoyent escrit de la logique, ils l'auoyent escrit par ieu et par exercice: et ne pouuoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'vne si vaine matiere. Plutarque le dit de la metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de la rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences: et Socrates de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousiours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et iugeoit: estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy-la et supernumeraire. _Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt._ La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçauoir. Mais ils n'ont pas pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses mesmes, où il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant, les vns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l'vn, et en certaines choses l'autre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousiours demandant et esmouuant la dispute, iamais l'arrestant, iamais satisfaisant: et dit n'auoir autre science, que la science de s'opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diuerses, dit-on. Aussi, à mon gré, iamais instruction ne fut titubante, et rien asseuerante, si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy auoyent deferé, s'estoit aussi desfaict en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter: se contentant d'ayder et fauorir de son secours les engendrants: ouurir leur nature; graisser leurs conduits: faciliter l'yssue de leur enfantement: iuger d'iceluy: le baptizer: le nourrir: le fortifier: l'emmaillotter, et circoncir: exerçant et maniant son engin, aux perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont vne forme d'escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu'instruisant: encore qu'ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque? combien disent ils tantost d'vn visage, tantost d'vn autre, pour ceux qui y regardent de prez? Et les reconciliateurs des iurisconsultes deuoyent premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble auoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diuerses bouches la diuersité et variation de ses propres fantasies. Diuersement traitter les matieres, est aussi bien les traitter, que conformement, et mieux: à sçauoir plus copieusement et vtilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif: si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reuerence qu'il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout iuge, tant comme de la disceptation et agitation des diuerses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehensions des vns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diuersitez, en quoy chacun d'eux se trouue empestré: ou par dessein, pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere. Que signifie ce refrein? en vn lieu glissant et coulant suspendons nostre creance: car, comme dit Eurypides,
_Les œuures de Dieu en diuerses Façons, nous donnent des trauerses._
Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souuent en ses liures, comme agité d'vne diuine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est: reuenant à ce mot diuin, _Cogitationes mortalium timidæ, et incertæ adinuentiones nostræ, et providentiæ_. Il ne faut pas trouuer estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé d'auoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy vne occupation plaisante: et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouuent de l'intemperance à trop sçauoir. Democritus ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit leuer de table, pour voir l'assiette du lieu où ces figues auoyent esté cueillies: sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les auoit mises en vn vaisseau, où il y auoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy auoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, ie ne lairray pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle. Et volontiers n'eust failly de trouuer quelque raison vraye, à vn effect faux et supposé. Cette histoire d'vn fameux et grand philosophe, nous represente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite vn pareil exemple de quelqu'vn, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher: comme l'autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la fieure, pour ne perdre le plaisir de l'assouuir en beuuant. _Satius est superuacua discere, quàm nihil._ Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souuent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousiours nutritif, ou sain: pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy comme ils disent: La consideration de la nature est vne pasture propre à nos esprits, elle nous esleue et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes: la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reuerence, et crainte d'en iuger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladiue curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souuent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust vne fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur, et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir vne science, de laquelle l'vsage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et qu'il peut acquerir par apres. Ie ne me persuade pas aysement, qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable. Mais en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s'est trauaillé d'apporter vne telle quelle image de lumiere: et ont promené leur ame à des inuentions, qui eussent au moins vne plaisante et subtile apparence, pourueu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires: _Vnicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi_. Vn ancien, à qui on reprochoit, qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son iugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouué cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions: et a esté raisonnable pour cette consideration, que les communes opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur pays. Platon traitte ce mystere d'vn ieu assez descouuert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait le legislateur, il emprunte vn style regentant et asseuerant: et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inuentions: autant vtiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme: sçachant combien nous sommes propres à receuoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes. Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque vtile fin: estant si facile d'imprimer touts fantosmes en l'esprit humain, que c'est iniustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les vnes sectes auoir plus suiuy la verité, les autres l'vtilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de nostre condition, que souuent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus vtile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouuelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy ciuile, au bout du compte. Il y a d'autres subiects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se trauaillant d'y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouué de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souuent force de forger des coniectures foibles et foles: non qu'ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude. _Non tam id sensisse quod dicerent, quàm exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse._ Et si on ne le prenoit ainsi, comme couuririons nous vne si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous voyons auoir esté produites par ces ames excellentes et admirables?
Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deuiner Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l'auoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, receuant et prenant en bonne part l'honneur et la reuerence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.
_Iupiter omnipotens, rerum, regúmque, Deûmque, Progenitor, genitrixque._
Ce zele vniuersellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion. Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les euenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs religions fabuleuses: Dieu par sa misericorde daignant à l'aduenture fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes d'vne telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy, au trauers des fausses images de leurs songes. Non seulement fausses, mais impies aussi et iniurieuses, sont celles que l'homme a forgé de son inuention. Et de toutes les religions, que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu'ils auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres: iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration: que ce n'estoit autre chose, que l'extreme effort de nostre imagination, vers la perfection: chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce proiect la deuotion de son peuple: l'attacher à vne religion purement mentale, sans obiect prefix, et sans meslange materiel: il entreprint chose de nul vsage. L'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté diuine s'est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels. Ses sacrements supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre condition. Son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Ie laisse à part les autres arguments qui s'employent à ce subiect. Mais à peine me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de ce piteux supplice, que les ornements et mouuements ceremonieux de noz eglises, que les voix accommodées à la deuotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples, d'vne passion religieuse, de tres-vtile effect. De celles ausquelles on a donné corps comme la necessité l'a requis, parmy cette cecité vniuerselle, ie me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le soleil,
_La lumiere commune, L'œil du monde: et si Dieu au chef porte des yeux, Les rayons du soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent, Et les faicts des humains en ce monde regardent: Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons, Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons: Qui remplit l'vniuers de ses vertus cognues: Qui d'vn traict de ses yeux nous dissipe les nuës: L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d'vn iour tout le ciel tournoyant, Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme: Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme: En repos sans repos, oysif, et sans seiour, Fils aisné de nature, et le pere du iour._