Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 14

Chapter 143,705 wordsPublic domain

Et Crates disoit, que l'amour se guerissoit par la faim, sinon par le temps: et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart. Celuy Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent auec si grande recommandation, s'estant ietté, toutes choses laissées, à l'estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject: Si d'auenture il suruient quelque grand inconuenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain: et se peut-on sauuer à nage, hors du corps, comme hors d'vn esquif qui faict eau: car c'est la crainte de mourir, non pas le desir de viure, qui tient le fol attaché au corps. Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme ie commençois tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s'esleuent et se saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Ie ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique: ny à Mahumet, qui, comme i'ay entendu, interdict la science à ses hommes: mais l'exemple de ce grand Lycurgus et son authorité doit certes auoir grand poix, et la reuerence de cette diuine police Lacedemonienne, si grande, si admirable, et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reuiennent de ce monde nouueau qui a esté descouuert du temps de nos peres, par les Espagnols, nous peuuent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat, et sans loy, viuent plus legitimement et plus reglément que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix, qu'il n'y a d'autres hommes, et qu'il n'y a d'actions.

_Di cittatorie piene e di libelli, D'esamine e di carte, di procure Hanno le mani e il seno, e gran fastelli Di chiose, di consigli e di letture, Per cui le facultà de pouerelli Non sono mai ne le citta sicure, Hanno dietro e dinanzi e d'ambi i lati, Notai, procuratori ed aduocati._

C'estoit ce que disoit vn Senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs auoyent l'aleine puante à l'ail, et l'estomach musqué de bonne conscience: et qu'au rebours, ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à toute sorte de vices: c'est à dire, comme ie pense, qu'ils auoyent beaucoup de sçauoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie. L'inciuilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent volontiers de l'innocence: la curiosité, la subtilité, le sçauoir trainent la malice à leur suite: l'humilité, la crainte, l'obéissance, la debonnaireté, qui sont les pieces principales pour la conseruation de la societé humaine, demandent vne ame vuide, docile et presumant peu de soy. Les Chrestiens ont vne particuliere cognoissance, combien la curiosité est vn mal naturel et originel en l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain; c'est la voye, par où il s'est precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption: c'est l'orgueil qui iette l'homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouuelletez, et aymer mieux estre chef d'vne trouppe errante, et desuoyée, au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d'autruy, à la voye battuë et droicturiere. C'est à l'aduanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition suit l'orgueil, et luy obeit comme à son pere: ἡ δεισιδαιμονια χαταπερ πατρι τω τυφω πειτεται. O cuider, combien tu nous empesches! Apres que Socrates fut aduerty, que le Dieu de sagesse luy auoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné: et se recherchant et secouant par tout, n'y trouuoit aucun fondement à cette diuine sentence. Il en sçauoit de iustes, temperants, vaillants, sçauants comme luy: et plus eloquents, et plus beaux, et plus vtiles au païs. En fin il se resolut, qu'il n'estoit distingué des autres, et n'estoit sage que par ce qu'il ne se tenoit pas tel: et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme, l'opinion de science et de sagesse: et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance, et la simplicité sa meilleure sagesse. La saincte Parole declare miserables ceux d'entre nous, qui s'estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu'as-tu à te glorifier? et ailleurs, Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre, de laquelle qui iugera, quand par l'esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? Ce n'est rien que de nous. Il s'en faut tant que nos forces conçoiuent la haulteur diuine, que des ouurages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens vne occasion de croire, que de rencontrer vne chose incroyable. Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. _Melius scitur Deus nesciendo_, dit S. Augustin. Et Tacitus, _Sanctius est ac reuerentius de actis Deorum credere quàm scire_. Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement s'enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres des choses. _Atque illum quidem parentem huius vniuersitatis inuenire difficile: et, quum iam inueneris, indicare in vulgus, nefas_, dit Ciceron. Nous disons bien puissance, verité, iustice: ce sont parolles qui signifient quelque chose de grand: mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la conceuons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.

_Immortalia mortali sermone notantes._

Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne: c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouurages: et le fait en nostre langue, improprement, pour s'aualler et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle conuenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal: veu que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous seruons pour par les choses obscures arriuer aux apparentes: veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La iustice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance, comment? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont nulle place en la diuinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu: ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice. _Neque gratia neque ira teneri potest, quòd quæ talia essent, imbecilla essent omnia._ La participation que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est point par nos propres forces que nous l'auons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu'il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets. Nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est vn pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre clair-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir. Ce n'est pas merueille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette cognoissance supernaturelle et celeste: apportons y seulement du nostre, l'obeissance et la subiection: car comme il est escrit; Ie destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage? où est l'escriuain? où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde? Car puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauuer les croyans. Si me faut-il voir en fin, s'il est en la puissance de l'homme de trouuer ce qu'il cherche: et si cette queste, qu'il a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouuelle force, et de quelque verité solide. Ie croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'vne si longue poursuite, c'est d'auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s'esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n'ayans trouué en cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo, n'auoir rien appris. Pherecydes, l'vn des sept sages, escriuant à Thales, comme il expiroit, I'ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escrits. S'ils contentent et toy et les autres sages, publie les: sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-ie pas profession de sçauoir la verité, ny d'y atteindre. I'ouure les choses plus que ie ne les descouure. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçauoit, respondit, qu'il sçauoit cela, qu'il ne sçauoit rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c'est à dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c'est vne piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçauons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité. _Omnes penè veteres, nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus, imbecilles animos, breuia curricula vitæ._ Cicero mesme, qui deuoit au sçauoir tout son vaillant, Valerius dit que, sur sa vieillesse, il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun party: suiuant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'vne secte, tantost en l'autre: se tenant tousiours soubs la dubitation de l'Academie. _Dicendum est, sed ita vt nihil affirmem: quæram omnia, dubitans plerumque et mihi diffidens._ I'auroy trop beau ieu, si ie vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros: et le pourroy faire pourtant par sa regle propre; qui iuge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

_Qui vigilans stertit, Mortua cui vita est propè iam viuo atque videnti,_

qui ne se sent point, qui ne se iuge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisiues. Ie veux prendre l'homme en sa plus haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d'vne belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l'ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde: c'est en eux que loge la haulteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l'ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l'exemple de leurs mœurs admirables. Ie ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons iusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les desfauts que nous trouuerons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien aduouër pour siens.

Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu'il dit, qu'il l'a trouuée; ou qu'elle ne se peut trouuer; ou qu'il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l'auoir trouuée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, et les Academiciens, ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez d'Homere, des sept sages, et d'Archilochus, et d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy iugent, que ceux-là qui pensent l'auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c'est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.

_Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit, An sciri possit, quo se nil scire fatetur._

L'ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n'est pas vne entiere ignorance. Pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l'ame, l'imaginatiue, l'appetitiue, et la consentante, ils en reçoiuent les deux premieres: la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination, ny approbation d'vne part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame: La main espanduë et ouuerte, c'estoit apparence: la main à demy serrée, et les doigts vn peu croches, consentement: le poing fermé, comprehension: quand de la main gauche il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de leur iugement droicte, et inflexible, receuant tous obiects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie; qui est vne condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous receuons par l'impression de l'opinion et science, que nous pensons auoir des choses. D'où naissent la crainte, l'auarice, l'enuie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouuelleté, la rebellion, la desobeyssance, l'opiniastreté, et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent par là, de la ialousie de leur discipline. Car ils debattent d'vne bien molle façon. Ils ne craignent point la reuenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu'on les en creust; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de iugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en auant leurs propositions, que pour combattre celles qu'ils pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est vn: ils n'y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle n'est ny l'vn, ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si par certain iugement vous tenez, que vous n'en sçauez rien, ils vous maintiendront que vous le sçauez. Ouï, et si par vn axiome affirmatif vous asseurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n'en doutez pas; ou que vous ne pouuez iuger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se diuisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera-il permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'vn dire vert, à l'autre iaulne, à eux aussi de doubter? Est-il chose qu'on vous puisse proposer par l'aduouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des parens, ou par rencontre, comme par vne tempeste, sans iugement et sans choix, voire le plus souuent auant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuuent hypothequez, asseruiz et collez, comme à vne prise qu'ils ne peuuent desmordre: _ad quamcumque disciplinam, velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt_: pourquoy, à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et seruitude? _Hoc liberiores et solutiores, quòd integra illis est iudicandi potestas._ N'est-ce pas quelque aduantage, de se trouuer desengagé de la necessité, qui bride les autres? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantasie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces diuisions seditieuses et querelleuses? Qu'iray-ie choisir? Ce qu'il vous plaira, pourueu que vous choisissiez. Voila vne sotte responce: à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arriue: par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, iamais il ne sera si seur, qu'il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d'en doubter? S'il est loisible à Panætius de soustenir son iugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement: pourquoy vn sage n'osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres: establies du commun consentement de l'eschole, de laquelle il est sectateur et professeur? Si c'est vn enfant qui iuge, il ne sçait que c'est: si c'est vn sçauant, il est præoccuppé. Ils se sont reseruez vn merueilleux aduantage au combat, s'estans deschargez du soin de se couurir. Il ne leur importe qu'on les frappe, pourueu qu'ils frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si vous, la leur: s'ils faillent, ils verifient l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez: s'ils prouuent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçauent pas prouuer, il est bon de mesmes: _Vt quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inueniuntur, facilius ab vtraque parte assertio sustineatur_. Et font estat de trouuer bien plus facilement, pourquoy vne chose soit fausse, que non pas qu'elle soit vraye; et ce qui n'est pas, que ce qui est: et ce qu'ils ne croyent pas, que ce qu'ils croyent. Leurs façons de parler sont, Ie n'establis rien: Il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'vn ny l'autre: Ie ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout: la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est επεχω; c'est à dire, ie soustiens, ie ne bouge. Voyla leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est vne pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de iugement. Ils se seruent de leur raison, pour enquerir et pour debattre: mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera vne perpetuelle confession d'ignorance, vn iugement sans pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme. I'exprime cette fantasie autant que ie puis, par ce que plusieurs la trouuent difficile à conceuoir; et les autheurs mesmes la representent vn peu obscurement et diuersement. Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts: _non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo vti voluit_. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou iugement. Qui fait que ie ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu'on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant vn train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se faire pierre ou souche: il a voulu se faire homme viuant, discourant, et raisonnant, iouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se seruant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les priuileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l'homme s'est vsurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez. Si n'est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suiure assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s'il veut viure. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il luy sera vtile: et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode: circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d'aller, et se laisser remuer aux apparances, pourueu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a vn corps, il a vne ame: les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encore qu'il ne treuue point en soy cette propre et singuliere marque de iuger, et qu'il s'apperçoiue, qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray: il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts, qui font profession de consister en la coniecture, plus qu'en la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent seulement ce qu'il semble? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l'ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a vn merueilleux auancement vers la tranquillité. Gents qui iugent et contrerollent leurs iuges, ne s'y soubsmettent iamais deuëment.