Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 13
I'ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l'vniuersité: et lesquels i'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est aduis, tient rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles autres qualitez qui y seruent voyrement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature. Il ne nous faut guere non plus d'offices, de regles, et de loix de viure, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l'homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu'elle seroit la plus vtile et propre à sa vie. Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s'en trouuera plus grand nombre d'excellens entre les ignorans, qu'entre les sçauans; ie dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en auoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que cette Rome sçauante, qui se ruina soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, aumoins la preud'hommie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne: car elle loge singulierement bien auec la simplicité. Mais ie laisse ce discours, qui me tireroit plus loing, que ie ne voudrois suyure. I'en diray seulement encore cela, que c'est la seule humilité et submission, qui peut effectuer vn homme de bien. Il ne faut pas laisser au iugement de chacun la cognoissance de son deuoir: il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours: autrement selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des deuoirs, qui nous mettroient à nous manger les vns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna iamais à l'homme, ce fut vne loy de pure obeyssance: ce fut vn commandement, nud et simple où l'homme n'eust rien à cognoistre et à causer, d'autant que l'obeyr est le propre office d'vne ame raisonnable, recognoissant vn celeste, superieur et bien-facteur. De l'obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché. Et au rebours: la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous, par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance, _Eritis sicut dij, scientes bonum et malum_. Et les Sereines, pour piper Vlysse en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l'homme c'est l'opinion de sçauoir. Voyla pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l'obeyssance. _Cauete, ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones, secundum elementa mundi._ En cecy y a il vne generalle conuenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souuerain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps. Mais où la trouuons nous?
_Ad summum sapiens vno minor est Ioue: diues, Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum: Præcipuè sanus, nisi cùm pituita molesta est._
Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C'est ce que dit Epictete, que l'homme n'a rien proprement sien, que l'vsage de ses opinions. Nous n'auons que du vent et de la fumée en partage. Les Dieux ont la santé en essence, dit la philosophie, et la maladie en intelligence: l'homme au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous auons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination: car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez brauer ce pauure et calamiteux animal. Il n'est rien, dit Cicero, si doux que l'occupation des lettres: de ces lettres, dis-ie, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de Nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouuertes: ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage: et qui ont arraché nostre ame des tenebres, pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres, et moyennes: ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement viure, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offence. Cestuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-viuant et tout-puissant? Et quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu au village vne vie plus equable, plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne.
_Deus ille fuit Deus, inclute Memmi, Qui princeps vitæ rationem inuenit eam, quæ Nunc appellatur Sapientia, quique per artem Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris, In tam tranquillo et tam clara luce locauit._
Voyla des paroles tresmagnifiques et belles: mais vn bien leger accident, mit l'entendement de cestuy-cy en pire estat, que celuy du moindre berger: nonobstant ce Dieu precepteur et cette diuine sapience. De mesme impudence est cette promesse du liure de Democritus: Ie m'en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre qu'Aristote nous preste, de Dieux mortels: et ce iugement de Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le viure: mais qu'il a de soy le bien viure. Conformément à cet autre, _In virtute verè gloriamur: quod non contingeret, si id donum à Deo non à nobis haberemus_. Cecy est aussi de Seneca: Que le sage a la fortitude pareille à Dieu: mais en l'humaine foiblesse, par où il le surmonte. Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité. Il n'y a aucun de nous qui s'offence tant de se voir apparier à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres animaux: tant nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette sotte vanité, et secouër viuement et hardiment les fondemens ridicules, sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera auoir quelque moyen et quelque force de soy, iamais l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre: il fera tousiours de ses œufs poulles, comme on dit: il le faut mettre en chemise. Voyons quelque notable exemple de l'effect de sa philosophie. Possidonius estant pressé d'vne si douloureuse maladie, qu'elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur pour s'escrier contre elle: Tu as beau faire, si ne diray-ie pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions que mon laquays, mais il se braue sur ce qu'il contient aumoins sa langue sous les loix de sa secte. _Re succumbere non oportebat verbis gloriantem._ Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui le vint visiter, s'en retournoit tout fasché: il le rappella, et luy montrant ses pieds et sa poittrine: Il n'est rien venu de là icy, luy dit-il. Cestuy cy a vn peu meilleure grace: car il sent auoir du mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son cœur n'en est pas abbatu et affoibly. L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains-ie, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes affligé d'vne cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques. Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, d'émousser et rabattre l'aigreur des infortunes qui nous suyuent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance et plus euidemment? Le philosophe Pyrrho courant en mer le hazard d'vne grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent auec luy à imiter que la securité d'vn porceau, qui voyageoit auecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie au bout de ses preceptes nous renuoye aux exemples d'vn athlete et d'vn muletier: ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d'autres inconueniens, et plus de fermeté, que la science n'en fournit onques à aucun, qui n'y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude naturelle. Qui fait qu'on incise et taille les tendres membres d'vn enfant et ceux d'vn cheual plus aisément que les nostres, si ce n'est l'ignorance? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens: cette couleur et ce teint vous presagent quelque defluxion caterreuse: cette saison chaude vous menasse d'vne émotion fieureuse: cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous aduertit de quelque notable et voisine indisposition. Et en fin elle s'en addresse tout detroussément à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de ieunesse, ne peut arrester en vne assiette, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d'vn homme asseruy à telles imaginations, à celle d'vn laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a: où l'autre a souuent la pierre en l'ame auant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au deuant. Ce que ie dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science. De là est venuë cette ancienne opinion des philosophes, qui logeoient le souuerain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre iugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'esperance que de crainte: et n'ayant autre regle de ma santé, que celle des exemples d'autruy, et des euenemens que ie vois ailleurs en pareille occasion, i'en trouue de toutes sortes: et m'arreste aux comparaisons, qui me sont plus fauorables. Ie reçois la santé les bras ouuerts, libre, plaine, et entiere: et aiguise mon appetit à la iouïr, d'autant plus qu'elle m'est à present moins ordinaire et plus rare: tant s'en faut que ie trouble son repos et sa douceur, par l'amertume d'vne nouuelle et contrainte forme de viure. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies. Ce qu'on nous dit de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, on l'attribue à la serenité et tranquillité de leur air, ie l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante: comme gents qui passoyent leur vie en vne admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque. Et d'où vient ce qu'on trouue par experience, que les plus grossiers et plus lourds sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses? et que l'amour d'vn muletier se rend souuent plus acceptable, que celle d'vn gallant homme? sinon qu'en cettuy-cy l'agitation de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse: comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes? Qui la desment, qui la iette plus coustumierement à la manie, que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre? Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées: il n'y a qu'vn demy tour de cheuille à passer de l'vn à l'autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien proprement s'aduient la folie, auec les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie auec les gaillardes eleuations d'vn esprit libre; et les effects d'vne vertu supreme et extraordinaire? Platon dit les melancholiques plus disciplinables et excellens: aussi n'en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuuent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allegresse, l'vn des plus iudicieux, ingenieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poësie, qu'autre poëte Italien aye de long temps esté? N'a-t-il pas dequoy sçauoir gré à cette sienne viuacité meurtriere? à cette clarté qui l'a aueuglé? à cette exacte, et tendue apprehension de la raison, qui l'a mis sans raison? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l'a conduit à la bestise? à cette rare aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame? I'eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat suruiuant à soy-mesmes, mescognoissant et soy et ses ouurages; lesquels sans son sçeu, et toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.
Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d'oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la commodité d'auoir l'appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz et frians, à la iouyssance des biens et des plaisirs: cela est vray: mais la misere de nostre condition porte, que nous n'auons tant à iouyr qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme vne legere douleur: _Segnius homines bona quàm mala sentiunt_: nous ne sentons point l'entiere santé, comme la moindre des maladies:
_Pungit In cute vix summa violatum plagula corpus, Quando valere nihil quemquam mouet. Hoc iuuat vnum, Quòd me non torquet latus, aut pes: cætera quisquam Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem._
Nostre bien estre, ce n'est que la priuation d'estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'auoir point de mal, c'est le plus auoir de bien, que l'homme puisse esperer: comme disoit Ennius.
_Nimium boni est, cui nihil est mali._
Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble nous enleuer au dessus de la santé simple, et de l'indolence; cette volupté actiue, mouuante, et ie ne sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu'à l'indolence, comme à son but. L'appetit qui nous rauit à l'accointance des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouuir, et se loger en repos, et en l'exemption de cette fieure. Ainsi des autres. Ie dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n'auoir de mal, elle nous achemine à vn tres-heureux estat selon nostre condition. Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout sans sentiment. Car Crantor auoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Ie ne louë point cette indolence qui n'est ny possible, ny desirable. Ie suis content de n'estre pas malade: mais si ie le suis, ie veux sçauoir que ie le suis, et si on me cauterise ou incise, ie le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l'homme. _Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore._ Le mal est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousiours à fuïr, ny la volupté tousiours à suiure. C'est vn tres-grand auantage pour l'honneur de l'ignorance, que la science mesme nous reiecte entre ses bras, quand elle se trouue empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux: elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lascher la bride, et donner congé de nous sauuer en son giron, et nous mettre soubs sa faueur à l'abri des coups et iniures de la Fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer notre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir des voluptez perdues; et de nous seruir pour consolation des maux presens, de la souuenance des biens passez, et d'appeller à nostre secours vn contentement esuanouy, pour l'opposer à ce qui nous presse? _Leuationes ægritudinum in auocatione à cogitanda molestia, et reuocatione ad contemplandas voluptates ponit_, si ce n'est qu'où la force luy manque, elle veut vser de ruse, et donner vn tour de soupplesse et de iambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car non seulement à vn philosophe, mais simplement à vn homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'vne fieure chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souuenance de la douceur du vin Grec? Ce seroit plustost luy empirer son marché,
_Che ricordarsi il ben doppia la noia._
De mesme condition est cet autre conseil, que la Philosophie donne; de maintenir en la memoire seulement le bonheur passé, et d'en effacer les desplaisirs que nous auons soufferts; comme si nous auions en nostre pouuoir la science de l'oubly: et conseil duquel nous valons moins encore vn coup.
_Suauis est laborum præteritorum memoria._
Comment? la Philosophie qui me doit mettre les armes à la main, pour combattre la Fortune; qui me doit roidir le courage pour fouller aux pieds toutes les aduersitez humaines, vient elle à cette mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si viuement quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l'oublier. C'est vne bonne maniere de donner en garde, et d'empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela est faulx, _Est situm in nobis, vt et aduersa quasi perpetua obliuione obruamus, et secunda iucundè et suauiter meminerimus_. Et cecy est vray, _Memini etiam quæ nolo: obliuisci non possum quæ volo_. Et de qui est ce conseil? de celuy, _qui se vnus sapientem profiteri sit ausus_:
_Qui genus humanum ingenio superauit, et omnes Præstrinxit stellas, exortus vti ætherius sol._
De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l'ignorance?
_Iners malorum remedium ignorantia est._
Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences friuoles, où la raison viue et forte ne peut assez: pourueu qu'elles nous seruent de contentement et de consolation. Où ils ne peuuent guérir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Ie croy qu'ils ne me nieront pas cecy, que s'ils pouuoyent adiouster de l'ordre, et de la constance, en vn estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de iugement, qu'ils ne l'acceptassent:
_Potare, et spargere flores Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi._
Il se trouueroit plusieurs philosophes de l'aduis de Lycas. Cettuy-cy ayant au demeurant ses mœurs bien reglées, viuant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son deuoir envers les siens et estrangers, se conseruant tresbien des choses nuisibles, s'estoit par quelque alteration de sens imprimé en la ceruelle vne resuerie. C'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus belles comedies du monde. Guery qu'il fut par les medecins, de cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mist en procés pour le restablir en la douceur de ces imaginations.
_Pol! me occidistis, amici, Non seruastis, ait; cui sic extorta voluptas, Et demptus per vim mentis gratissimus error._
D'vne pareille resuerie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les nauires qui relaschoient du port de Pyrée, et y abordoient, ne trauailloyent que pour son seruice: se resiouyssant de la bonne fortune de leur nauigation, les recueillant auec ioye. Son frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il auoit vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si aduisé:
Εν τω φρονειν γαρ μηδεν, ἡδιστος βιος.
Et l'Ecclesiaste; En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir: et, Qui acquiert science, s'acquiert du trauail et tourment. Cela mesme, à quoy la Philosophie consent en general, cette derniere recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie, que nous ne pouuons supporter: _Placet? pare. Non placet? quacumque vis exi. Pungit dolor? vel fodiat sanè? si nudus es, da iugulum: sin tectus armis Vulcanijs, id est fortitudine, resiste_: et ce mot des Grecs conuiues qu'ils y appliquent, _Aut bibat, aut abeat_: qui sonne plus sortablement en la langue d'vn Gascon, qu'en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B:
_Viuere si rectè nescis, decede peritis. Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti: Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo Rideat, et pulset lasciua decentius ætas._
qu'est-ce autre chose qu'vne confession de son impuissance; et vn renuoy, non seulement à l'ignorance, pour y estre à couuert, mais à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre?
_Democritum postquàm matura vetustas Admonuit memorem, motus languescere mentis: Sponte sua letho caput obuius obtulit ipse._
C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire prouision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre: et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus,
_De la vertu, ou de mort approcher._