Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 12

Chapter 123,442 wordsPublic domain

Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne: cela ne se voit-il pas aussi entre les bestes, et des mariages mieux gardez que les nostres? Quant à la societé et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer ensemble, et s'entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la trouppe accourt à son aide, et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a aualé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de luy, et rongent la ligne: et si d'auenture il y en a vn, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queuë par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents: ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand l'vn de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressant vne espine qu'ils ont dentelee comme vne scie, à tout laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices, que nous tirons l'vn de l'autre, pour le seruice de la vie, il s'en void plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la balaine ne marche iamais qu'elle n'ait au deuant d'elle vn petit poisson semblable au goujon de mer, qui s'appelle pour cela la guide: la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la nauire: et en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s'y retire en toute seureté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge: mais aussi tost qu'il sort, elle se met à le suyure sans cesse: et si de fortune elle l'escarte, elle va errant çà et là, et souuent se froissant contre les rochers, comme vn vaisseau qui n'a point de gouuernail. Ce que Plutarque tesmoigne auoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a vne pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile: le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal: et si l'ichneumon son ennemy s'approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l'esueillant, et l'aduertissant de son danger. Il vit des demeurans de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez: et s'il veut fermer la bouche, il l'aduertit premierement d'en sortir en la serrant peu à peu sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin auec le pinnothere, qui est vn petit animal de la sorte d'vn cancre, luy seruant d'huissier et de portier assis à l'ouuerture de cette coquille, qu'il tient continuellement entrebaaillee et ouuerte, iusques à ce qu'il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair viue, et la contraint de fermer sa coquille: lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee dans leur fort. En la maniere de viure des tuns, on y remarque vne singuliere science des trois parties de la mathematique. Quant à l'astrologie, ils l'enseignent à l'homme: car ils s'arrestent au lieu où le solstice d'hyuer les surprend, et n'en bougent iusques à l'equinoxe ensuyuant: voyla pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la geometrie et arithmetique, ils font tousiours leur bande de figure cubique, carree en tout sens, et en dressent vn corps de bataillon, solide, clos, et enuironné tout à l'entour, à six faces toutes esgalles: puis nagent en cette ordonnance carree, autant large derriere que deuant, de façon que qui en void et compte vn rang, il peut aisément nombrer toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est esgal à la largeur, et la largeur, à la longueur. Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner vn visage plus apparent, qu'en ce faict du grand chien, qui fut enuoyé des Indes au Roy Alexandre: on luy presenta premierement vn cerf pour le combattre, et puis vn sanglier, et puis vn ours, il n'en fit compte, et ne daigna se remuer de sa place: mais quand il veid vn lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en combat auecques luy. Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'vn elephant, lequel ayant tué son gouuerneur par impetuosité de cholere, en print vn dueil si extreme, qu'il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite d'vn tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté baillé vn cheureau, il souffrit deux iours la faim auant que de le vouloir offencer, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au cheureau, son familier et son hoste. Et quant aux droicts de la familiarité et conuenance, qui se dresse par la conuersation, il nous aduient ordinairement d'appriuoiser des chats, des chiens, et des lieures ensemble. Mais ce que l'experience apprend à ceux qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d'animaux a iamais Nature tant honoré les couches, la naissance, et l'enfantement? car les poëtes disent bien qu'vne seule isle de Delos, estant au parauant vagante, fut affermie pour le seruice de l'enfantement de Latone: mais Dieu a voulu que toute la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l'halcyon fait ses petits, qui est iustement enuiron le solstice, le plus court iour de l'an: et par son priuilege nous auons sept iours et sept nuicts, au fin cœur de l'hyuer, que nous pouuons nauiguer sans danger. Leurs femelles ne recognoissent autre masle que le leur propre: l'assistent toute leur vie sans iamais l'abandonner: s'il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et le seruent iusques à la mort. Mais aucune suffisance n'a encores peu atteindre à la cognoissance de cette merueilleuse fabrique, dequoy l'halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deuiner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conioinct et lie ensemble, les entrelassant les vnes de long, les autres de trauers, et adioustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin elle en forme vn vaisseau rond prest à voguer: puis quand elle a paracheué de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups de mer: et au contraire ce qui est bien ioinct, le batement de la mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu'il ne se peut ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et figure de la concauité du dedans: car elle est composée et proportionnée, de maniere qu'elle ne peut receuoir ny admettre autre chose, que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu'il ny peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voyla vne description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu: toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encore suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouuons imiter ny comprendre? Pour suyure encore vn peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le priuilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles, et corporelles, tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de son accointance, à desuestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, l'aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle: de maniere que Rome et Paris, que i'ay en l'ame, Paris que i'imagine, ie l'imagine et le comprens, sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois: ce mesme priuilege, dis-ie, semble estre bien euidemment aux bestes. Car vn cheual accoustumé aux trompettes, aux harquebusades, et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame vn son de tabourin sans bruict, vne armée sans armes et sans corps.

_Quippe videbis equos fortes, cùm membra iacebunt In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe, Et quasi de palma summas contendere vires._

Ce lieure qu'vn leurier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les iarrets, et representer parfaictement les mouuemens de sa course: c'est vn lieure sans poil et sans os.

_Venantúmque canes in molli sæpe quiete, Iactant crura tamen subitò, vocésque repente Mittunt, et crebras reducunt naribus auras, Vt vestigia si teneant inuenta ferarum: Experge factique, sequuntur inania sæpe Ceruorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant; Donec discussis redeant erroribus ad se._

Les chiens de garde, que nous voyons souuent gronder en songeant, et puis iapper tout à faict, et s'esueiller en sursaut, comme s'ils apperceuoient quelque estranger arriuer; cet estranger que leur ame void, c'est vn homme spirituel, et imperceptible, sans dimension, sans couleur, et sans estre:

_Consueta domi catulorum blanda propago Degere, sæpe leuem ex oculis volucrémque soporem Discutere, et corpus de terra corripere instant, Proinde quasi ignotas facies atque ora tuantur._

Quant à la beauté du corps, auant passer outre, il me faudroit sçauoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray-semblable que nous ne sçauons guere, que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s'il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.

_Turpis Romano Belgicus ore color._

Les Indes la peignent noire et basannée, aux leures grosses et enflées, au nez plat et large: et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux, pour le faire pendre iusques à la bouche, comme aussi la balieure, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents iusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu'ils peuuent par artifice. Et vn homme d'auiourdhuy, dit auoir veu en vne nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants ioyaux, qu'à touts coups il passoit son bras vestu au trauers d'vn trou d'oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents auec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches: ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouuent plus belles la teste rase: mais assez ailleurs: et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art: et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouuoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massiue: les Espagnols vuidée et estrillée: et entre nous, l'vn la fait blanche, l'autre brune: l'vn molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse: qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée: et ne peuuent aualer vn Dieu en forme de boule. Mais quoy qu'il en soit, Nature ne nous a non plus priuilegiez en cela qu'au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous iugeons bien, nous trouuerons que s'il est quelques animaux moins fauorisez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont plus. _A multis animalibus decore vincimur_: voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre: en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez: et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogatiue que les poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine,

_Pronáque cùm spectent animalia cætera terram, Os homini sublime dedit, cœlúmque videre Iussit, et erectos ad sydera tollere vultus._

elle est vrayement poëtique: car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renuersée tout à faict vers le ciel: et l'encoleure des chameaux, et des austruches, ie la trouue encore plus releuée et droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont deuant, et ne regardent vis à vis, comme nous: et ne descouurent en leur iuste posture autant du ciel et de la terre que l'homme? Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuuent seruir à mille sortes de bestes? Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abiectes de toute la bande: car pour l'apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots:

_Simia quàm similis, turpissima bestia, nobis!_

pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes quand i'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble auoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subiection naturelle, et ses imperfections, ie trouue que nous auons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couurir. Nous auons esté excusables d'emprunter ceux que Nature auoit fauorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille, de laine, plume, poil, soye. Remerquons au demeurant, que nous sommes le seul animal, duquel le defaut offence nos propres compagnons, et seuls qui auons à nous desrober en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c'est aussi vn effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses, l'entiere veuë et libre du corps qu'on recherche: que pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement ce qu'on ayme.

_Ille quòd obscœnas in aperto corpore partes Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor._

Et encore que cette recepte puisse à l'auenture partir d'vne humeur vn peu delicate et refroidie: si est-ce vn merueilleux signe de nostre defaillance, que l'vsage et la cognoissance nous dégoute les vns des autres. Ce n'est pas tant pudeur, qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, auant qu'elles soyent peintes et parées pour la montre publique.

_Nec veneres nostras hoc fallit, quò magis ipsæ Omnia summopere hos vitæ postscenia celant, Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore._

Là où en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimions, et qui ne plaise à nos sens: de façon que de leurs excremens mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums. Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir comprendre ces diuines, supernaturelles et extraordinaires beautez, qu'on voit par fois reluire entre nous, comme des astres soubs vn voile corporel et terrestre. Au demeurant la part mesme que nous faisons aux animaux, des faueurs de Nature, par nostre confession, elle leur est bien auantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre: ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur: et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l'innocence et la santé: la santé, dis-ie, le plus beau et le plus riche present, que Nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu'Heraclitus et Pherecydes, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse auecques la santé, et se deliurer par ce marché, l'vn de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en cette autre proposition, qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Vlysses deux breuuages, l'vn pour faire deuenir vn homme de fol sage, l'autre de sage fol, qu'Vlysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'vne beste. Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cette maniere: Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure et corps d'un asne. Comment? cette grande et diuine sapience, les philosophes la quittent donc, pour ce voile corporel et terrestre? Ce n'est donc plus par la raison, par le discours, et par l'ame, que nous excellons sur les bestes: c'est par nostre beauté, nostre beau teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à l'abandon. Or i'accepte cette naïfue et franche confession. Certes ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, que ce n'est vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousiours des bestes: ny ne seroyent comparables à vn homme miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n'est comme nous sommes, n'est rien qui vaille. Et Dieu pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n'est par vray discours, mais par vne fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et nous sequestrons de leur condition et societé. Mais pour reuenir à mon propos, nous auons pour nostre part, l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l'ambition, l'auarice, la ialousie, l'enuie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous auons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de iuger et cognoistre, si nous l'auons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, cette notable prerogatiue sur les bestes, que où Nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. _Vt vinum ægrotis, quia prodest rarò, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino, quàm, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere: Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quàm tam munificè et tam largè dari._ De quel fruit pouuons nous estimer auoir esté à Varro et Aristote, cette intelligence de tant de choses? Les a elle exemptez des incommoditez humaines? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent vn crocheteur? ont ils tiré de la logique quelque consolation à la goute? pour auoir sçeu comme cette humeur se loge aux iointures, l'en ont ils moins sentie? sont ils entrez en composition de la mort, pour sçauoir qu'aucunes nations s'en resiouissent: et du cocuage, pour sçauoir les femmes estre communes en quelque region? Au rebours, ayans tenu le premier rang en sçauoir, l'vn entre les Romains, l'autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n'auons pas pourtant appris qu'ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie: voire le Grec a assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la sienne. A on trouué que la volupté et la santé soyent plus sauoureuses à celuy qui sçait l'astrologie, et la grammaire:

_Illiterati num minus nerui rigent?_

et la honte et pauureté moins importunes?

_Scilicet et morbis et debilitate carebis, Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ Longa tibi post hæc facto meliore dabuntur._