Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II

Part 11

Chapter 113,407 wordsPublic domain

De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux. Nous n'auons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent moyen à vne si noble operation; car c'est prester à la lettre, d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle, sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le produit: et est vne opinion euidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais au trauers des filets, et de la scene, elle transmet vne pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient: voire dit-on d'auantage, que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques à la main, et endort l'attouchement au trauers de l'eau. Cette force est merueilleuse: mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la sent et s'en sert; de maniere que pour attraper la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté diuinatrice, et la mettent en vsage. Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir d'vn nombre de petits chiens, celuy qu'on doit conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle mesme; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousiours le meilleur: ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu'elles ont vn vsage de prognostique que nous n'auons pas: ou qu'elles ont quelque vertu à iuger de leurs petits, autre et plus viue que la nostre. La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouuoir, viure et mourir des bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous adioustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l'exemple du viure des bestes, et leur façon: car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple:

_Tenez chaults les pieds et la teste, Au demeurant viuez en beste._

La generation est la principale des actions naturelles: nous auons quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela: toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle:

_More ferarum, Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur Concipere vxores: quia sic loca sumere possunt, Pectoribus positis, sublatis semina lumbis._

Et reiettent comme nuisibles ces mouuements indiscrets, et insolents, que les femmes y ont meslé de leur creu; les ramenant à l'exemple et vsage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.

_Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat, Clunibus ipse viri Venerem si læta retractet, Atque exossato ciet omni pectore fluctus. Eijcit enim sulci recta regione viáque Vomerem, atque locis auertit seminis ictum._

Si c'est iustice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui seruent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyuent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre iustice: comme aussi en conseruant vne equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison plus viue et plus constante, que n'ont pas les hommes. Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger: et le iour qu'on en brusla le corps, il print sa course, et se ietta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus; car il ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort: et quand on l'emporta, il se laissa enleuer quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité, fortuite, que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les cheuaux prendre certaine accointance des vns aux autres, iusques à nous mettre en peine pour les faire viure ou voyager separément. On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain visage: et où ils le rencontrent, s'y ioindre incontinent auec feste et demonstration de bienueillance; et prendre quelque autre forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leur femelles. Ils ne sont pas exempts de nos ialousies et d'enuies extremes et irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes: elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c'est merueille combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme auroit dequoy se substanter d'vne oliue par iour. La delicatesse de nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adioustons aux appetits amoureux:

_Neque illa Magno prognatum deposcit consule cunnum._

Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et vne fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles chassent presque toutes les naturelles. Ny plus ny moins que si en vne cité, il y auoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'vsurpant entierement, et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent auec plus de moderation soubs les limites que Nature nous a prescripts. Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore quelque conuenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s'est trouué des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour des bestes, elles se trouuent aussi par fois esprises de nostre amour, et reçoiuent des affections monstrueuses d'vne espece à autre. Tesmoin l'elephant corriual d'Aristophanes le grammairien, en l'amour d'vne ieune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d'vn poursuyuant bien passionné: car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en prenoit auec sa trompe, et les luy portoit: il ne la perdoit de veuë, que le moins qu'il luy estoit possible; et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins. Ils recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille; et d'vne oye esprise de l'amour d'vn enfant, en la ville d'Asope; et d'vn belier seruiteur de la menestriere Glaucia: et il se void tous les iours des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer la reuerence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté; mais l'experience nous fait bien souuent voir le contraire;

_Nec habetur turpe iuuencæ Ferre patrem tergo; fit equo sua filia coniux; Quásque creauit, init pecudes caper; ipsáque cuius Semine concepta est, ex illo concipit ales._

De subtilité malitieuse, en est-il vne plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales? lequel passant au trauers d'vne riuiere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen, luy auoit rendu sa charge plus legere, ne failloit iamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans auec sa charge, iusques à ce que son maistre descouurant sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy se trouuant mesconté, il cessa de plus vser de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naïfuement le visage de nostre auarice; car on leur void vn soin extreme de surprendre tout ce qu'elles peuuent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en tirent point vsage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette preuoyance d'amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esuenter, refreschir et secher, quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et preuention dont ils vsent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine. Par ce que le froment ne demeure pas tousiours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire: de peur qu'il ne deuienne semence, et perde sa nature et proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par où le germe a coustume de sortir. Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, ie sçaurois volontiers, si nous nous en voulons seruir pour argument de quelque prerogatiue, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection: comme de vray, la science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne l'ont pas.

_Quando leoni Fortior eripuit vitam leo? quo nemore vnquam Expirauit aper maioris dentibus apri?_

Mais elles n'en sont pas vniuersellement exemptes pourtant: tesmoin les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des Princes des deux armées contraires:

_Sæpe duobus Regibus incessit magno discordia motu; Continuóque animos vulgi et trepidantia bello Corda licet longé præsciscere._

Ie ne voy iamais cette diuine description, qu'il ne m'y semble lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouuemens guerriers, qui nous rauissent de leur horreur et espouuantement, cette tempeste de sons et de cris:

_Fulgur ibi ad cælum se tollit, totáque circum Ære renidescit tellus, subtèrque virûm vi Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes Icti reiectant voces ad sidera mundi._

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres occasions esteinte.

_Paridis propter narratur amorem Græcia Barbariæ diro collisa duello._

Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris. L'enuie d'vn seul homme, vn despit, vn plaisir, vne ialousie domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouuement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en sont les principaux autheurs et motifs? Oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se iouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suiuirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le seruice de ses entreprinses:

_Quòd futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi pœnam Fuluia constituit, se quoque vti futuam. Fuluiam ego vt futuam! quid si me Manius oret Pædicem, faciam? non puto, si sapiam. Aut futue, aut pugnemus, ait: quid si mihi vita Charior est ipsa mentula? signa canant._

I'vse en liberté de conscience de mon Latin, auecq le congé, que vous m'en auez donné. Or ce grand corps à tant de visages et de mouuemens, qui semblent menasser le ciel et la terre:

_Quàm multi Lybico voluuntur marmore fluctus, Sæuus vbi Orion hybernis conditur vndis, Vel cùm sole nouo densæ torrentur aristæ, Aut Hermi campo, aut Lyciæ flauentibus aruis, Scuta sonant, pulsùque pedum tremit excita tellus:_

ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousiours l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'vne formilliere esmeuë et eschaufée,

_It nigrum campis agmen:_

vn souffle de vent contraire, le croassement d'vn vol de corbeaux, le faux pas d'vn cheual, le passage fortuite d'vn aigle, vn songe, vne voix, vn signe, vne brouée matiniere, suffisent à le renuerser et porter par terre. Donnez luy seulement d'vn rayon de soleil par le visage, le voyla fondu et esuanouy: qu'on luy esuente seulement vn peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius battit en Espaigne à tout ces belles armes, qui ont aussi seruy à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus:

_Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta Pulueris exigui iactu compressa quiescent._

Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy ils sont riches. Et auec du feu chasserent les abeilles si viuement sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouuans soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville, à ce nouueau secours: auec telle fortune, qu'au retour du combat, il ne s'en trouua vne seule à dire. Les ames des Empereurs et des sauatiers sont iettées à mesme moule. Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons: ils sont menez et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser auec vn voisin, dresse entre les Princes vne guerre: la mesme raison qui nous fait fouëtter vn laquais, tombant en vn Roy, luy fait ruiner vne prouince. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuuent plus. Pareils appetits agitent vn ciron et vn elephant. Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifue poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus ayant rencontré vn chien qui gardoit vn homme mort, et ayant entendu qu'il y auoit trois iours qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Vn iour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien apperceuant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, auec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost apres par la voye de la iustice. Autant en fit le chien du sage Hesiode, ayant conuaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien estant à la garde d'vn temple à Athenes, ayant aperçeu vn larron sacrilege qui emportoit les plus beaux ioyaux, se mit à abbayer contre luy tant qu'il peut: mais les marguilliers ne s'estans point esueillez pour cela, il se mit à suyure, et le iour estant venu, se tint vn peu plus esloigné de luy, sans le perdre iamais de veuë: s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger: si son larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes. La nouuelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de cette eglise, ils se mirent à le suiure à la trace, s'enquerans des nouuelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes, où il fut puny. Et les iuges en recognoissance de ce bon office, ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d'en auoir soin. Plutarque tesmoigne cette histoire, comme chose tres-aueree et aduenue en son siecle.

Quant à la gratitude, car il me semble que nous auons besoin de mettre ce mot en credit, ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite comme en ayant esté luy mesme spectateur. Vn iour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitee, il y en auoit vn entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et vn rugissement hautain et espouuantable, attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaues, qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut vn Androdus de Dace, qui estoit à vn Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha tout doucement d'vne façon molle et paisible, comme pour entrer en recognoissance auec luy. Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les mains et les cuisses de ce pauure miserable, tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre: c'estoit vn singulier plaisir de voir les caresses, et les festes qu'ils s'entrefaisoient l'vn à l'autre. Dequoy le peuple avant esleué des cris de ioye, l'Empereur fit appeller cet esclaue, pour entendre de luy le moyen d'vn si estrange euenement. Il luy recita vne histoire nouuelle et admirable. Mon maistre, dict-il, estant proconsul en Aphrique, ie fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me tenoit, me faisant iournellement battre, me desrober de luy, et m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'vn personnage ayant si grande authorité en la prouince, ie trouuay mon plus court, de gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouuer quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, ie m'embatis sur vne cauerne cachee et inaccessible, et me iettay dedans. Bien tost apres y suruint ce lyon, ayant vne patte sanglante et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit: à son arriuee i'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé dans vn coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander secours: ie luy ostay lors vn grand escot qu'il y auoit, et m'estant vn peu appriuoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement que ie peux. Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de cette douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousiours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en cette cauerne trois ans entiers de mesmes viandes: car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que ie faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauuage, comme ce lyon estoit allé vn iour à sa queste accoustumee, ie partis de là, et à ma troisiesme iournee fus surpris par les soldats, qui me menerent d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que ie voy ce lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à cette heure voulu recompenser du bien-fait et guerison qu'il auoit reçeu de moy. Voyla l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict present de ce lyon. Nous voyions depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce lyon à tout vne petite laisse, se promenant par les tauernes à Rome, receuoir l'argent qu'on luy donnoit: le lyon se laisser couurir des fleurs qu'on luy iettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voyla le lyon hoste de l'homme, voyla l'homme medecin du lyon. Nous pleurons souuent la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.

_Pòst, bellator equus, positis insignibus, Æthon It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora._