Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II
Part 1
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ESSAIS DE MONTAIGNE
(Self-édition *)
TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION EN LANGAGE DE NOS JOURS,
PAR
le Général MICHAUD
DEUXIÈME VOLUME
PARIS
LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET Cie, ÉDITEURS
56, RUE JACOB, 56
1907
* Édition se suffisant à elle-même.
ESSAIS DE MONTAIGNE
Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:
1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.
2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II au chapitre 35 inclus de ce même livre.
3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à la fin.
4e VOLUME *.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des _Essais_, variantes, notes, lexique, etc.
ILLUSTRATIONS:
1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.
2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.
3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.
4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.
Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième volume, en tête des Notes.
* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des _Essais_ ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de pagination facile à établir soi-même.
[Illustrations: PLANCHE II
Perspective du manoir de Montaigne.
Croquis topographique des environs de Montaigne.
Manoir de Montaigne, d'après un plan figuratif de la juridiction de Montravel.
LÉGENDE
1 Première entrée. 8 Boulangerie. 15 Abreuvoir. 2 Petite cour d'entrée. 9 Écuries. 16 Parterre. 3 Deuxième entrée. 10 Volière. 17 Terrasse. 4 Cour. 11 Cuvier et chais. 18 Jardin potager. 5 Tour de Montaigne. 12 Chais à bois. 19 Maison du jardinier. 6 Tour de trachère. 13 Chenil. 20 Manège.] 7 Maison d'habitation. 14 Puits.
ESSAIS
DE
MICHEL SEIGNEVR
DE MONTAIGNE
CIƆ IƆ XCV
TEXTE ET TRADUCTION (SUITE)
LIVRE SECOND. (_Suite_).
CHAPITRE VII.
_Des récompenses d'honneur._
CEVX qui escriuent la vie d'Auguste Cæsar, remerquent cecy en sa discipline militaire, que des dons il estoit merueilleusement liberal enuers ceux qui le meritoient: mais que des pures recompenses d'honneur il en estoit bien autant espargnant. Si est-ce qu'il auoit esté luy mesme gratifié par son oncle, de toutes les recompenses militaires, auant qu'il eust iamais esté à la guerre. Ç'a esté vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices du monde, d'establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu: comme sont les couronnes de laurier, de chesne, de meurte, la forme de certain vestement, le priuilege d'aller en coche par ville, ou de nuit auecques flambeau, quelque assiette particuliere aux assemblées publiques, la prerogatiue d'aucuns surnoms et titres, certaines merques aux armoiries, et choses semblables dequoy l'vsage a esté diuersement receu selon l'opinion des nations, et dure encores. Nous auons pour nostre part, et plusieurs de nos voisins, les ordres de cheualerie, qui ne sont establis qu'à cette fin. C'est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de trouuer moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince. Et ce qui a esté tousiours conneu par experience ancienne, et que nous auons autrefois aussi peu voir entre nous, que les gens de qualité auoyent plus de ialousie de telles recompenses, que de celles où il y auoit du guain et du profit, cela n'est pas sans raison et grande apparence. Si au prix qui doit estre simplement d'honneur, on y mesle d'autres commoditez, et de la richesse: ce meslange au lieu d'augmenter l'estimation, il la rauale et en retranche. L'ordre Sainct Michel, qui a esté si long temps en credit parmy nous, n'auoit point de plus grande commodité que celle-la, de n'auoir communication d'aucune autre commodité. Cela faisoit, qu'autre-fois il n'y auoit ne charge ny estat, quel qu'il fust, auquel la Noblesse pretendist auec tant de desir et d'affection, qu'elle faisoit à l'ordre, ny qualité qui apportast plus de respect et de grandeur: la vertu embrassant et aspirant plus volontiers à vne recompense purement sienne, plustost glorieuse, qu'vtile. Car à la verité les autres dons n'ont pas leur vsage si digne, d'autant qu'on les employe à toute sorte d'occasions. Par des richesses on satisfaict le seruice d'vn valet, la diligence d'vn courrier, le dancer, le voltiger, le parler, et les plus viles offices qu'on reçoiue: voire et le vice s'en paye, la flaterie, le maquerelage, la trahison: ce n'est pas merueille si la vertu reçoit et desire moins volontiers cette sorte de monnoye commune, que celle qui luy est propre et particuliere, toute noble et genereuse. Auguste auoit raison d'estre beaucoup plus mesnager et espargnant de cette-cy, que de l'autre: d'autant que l'honneur, c'est vn priuilege qui tire sa principale essence de la rareté: et la vertu mesme.
_Cui malus est nemo, quis bonus esse potest?_
On ne remerque pas pour la recommandation d'vn homme, qu'il ait soin de la nourriture de ses enfans, d'autant que c'est vne action commune, quelque iuste qu'elle soit: non plus qu'vn grand arbre, où la forest est toute de mesmes. Ie ne pense pas qu'aucun citoyen de Sparte se glorifiast de sa vaillance: car c'estoit vne vertu populaire en leur nation: et aussi peu de la fidelité et mespris des richesses. Il n'eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande qu'elle soit, qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous l'appellerions iamais grande, estant commune. Puis donc que ces loyers d'honneur, n'ont autre prix et estimation que cette là, que peu de gens en iouyssent, il n'est, pour les aneantir, que d'en faire largesse. Quand il se trouueroit plus d'hommes qu'au temps passé, qui meritassent nostre ordre, il n'en faloit pas pourtant corrompre l'estimation. Et peut aysément aduenir que plus le meritent: car il n'est aucune des vertuz qui s'espande si aysement que la vaillance militaire. Il y en a vne autre vraye, perfaicte et philosophique, dequoy ie ne parle point (et me sers de ce mot, selon nostre vsage) bien plus grande que cette cy, et plus pleine: qui est vne force et asseurance de l'ame, mesprisant également toute sorte de contraires accidens; equable, vniforme et constante, de laquelle la nostre n'est qu'vn bien petit rayon. L'vsage, l'institution, l'exemple et la coustume, peuuent tout ce qu'elles veulent en l'establissement de celle, dequoy ie parle, et la rendent aysement vulgaire, comme il est tres-aysé à voir par l'experience que nous en donnent nos guerres ciuiles. Et qui nous pourroit ioindre à cette heure, et acharner à vne entreprise commune tout nostre peuple, nous ferions refleurir nostre ancien nom militaire. Il est bien certain, que la recompense de l'ordre ne touchoit pas au temps passé seulement la vaillance, elle regardoit plus loing. Ce n'a iamais esté le payement d'vn valeureux soldat, mais d'vn Capitaine fameux. La science d'obeïr ne meritoit pas vn loyer si honorable: on y requeroit anciennement vne expertise bellique plus vniuerselle, et qui embrassast la plus part et plus grandes parties d'vn homme militaire, _neque enim eædem militares et imperatoriæ artes sunt_, qui fust encore, outre cela de condition accommodable à vne telle dignité. Mais ie dy, quand plus de gens en seroyent dignes qu'il ne s'en trouuoit autresfois, qu'il ne falloit pas pourtant s'en rendre plus liberal: et eust mieux vallu faillir à n'en estrener pas tous ceux, à qui il estoit deu, que de perdre pour iamais, comme nous venons de faire, l'vsage d'vne inuention si vtile. Aucun homme de cœur ne daigne s'auantager de ce qu'il a de commun auec plusieurs. Et ceux d'auiourd'huy qui ont moins merité cette recompense, font plus de contenance de la desdaigner, pour se loger par là, au reng de ceux à qui on fait tort d'espandre indignement et auilir cette marque qui leur estoit particulierement deuë.
Or de s'attendre en effaçant et abolissant cette-cy, de pouuoir soudain remettre en credit, et renouueller vne semblable coustume, ce n'est pas entreprinse propre à vne saison si licentieuse et malade, qu'est celle, où nous nous trouuons à present: et en aduiendra que la derniere encourra dés sa naissance, les incommoditez qui viennent de ruiner l'autre. Les regles de la dispensation de ce nouuel ordre, auroyent besoing d'estre extremement tendues et contraintes, pour luy donner authorité: et cette saison tumultuaire n'est pas capable d'vne bride courte et reglée. Outre ce qu'auant qu'on luy puisse donner credit, il est besoing qu'on ayt perdu la memoire du premier, et du mespris auquel il est cheut. Ce lieu pourroit receuoir quelque discours sur la consideration de la vaillance, et difference de cette vertu aux autres: mais Plutarque estant souuent retombé sur ce propos, ie me meslerois pour neant de rapporter icy ce qu'il en dit. Cecy est digne d'estre consideré, que nostre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur: et qu'à nostre vsage, quand nous disons vn homme qui vaut beaucoup, ou vn homme de bien, au stile de nostre Cour, et de nostre Noblesse, ce n'est à dire autre chose qu'vn vaillant homme: d'vne façon pareille à la Romaine. Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en France, c'est la vacation militaire. Il est vray-semblable que la premiere vertu qui se soit faict paroistre entre les hommes, et qui a donné aduantage aux vns sur les autres, ç'a esté cette-cy: par laquelle les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere: d'où luy est demeuré cet honneur et dignité de langage: ou bien que ces nations estans tres-belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre passion, et cette fieureuse solicitude que nous auons de la chasteté des femmes, fait aussi qu'vne bonne femme, vne femme de bien, et femme d'honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre chose pour nous, qu'vne femme chaste: comme si pour les obliger à ce deuoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur laschions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition de leur faire quitter cette-cy.
CHAPITRE VIII.
_De l'affection des pères aux enfants._
_A Madame d'Estissac._
MADAME, si l'estrangeté ne me sauue, et la nouuelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, ie ne sors iamais à mon honneur de cette sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et a vn visage si esloigné de l'vsage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est vne humeur melancolique, et vne humeur par consequent tres-ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que ie m'estoy ietté, qui m'a mis premierement en teste cette resuerie de me mesler d'escrire. Et puis me trouuant entierement despourueu et vuide de toute autre matiere, ie me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subiect. C'est le seul liure au monde de son espece, et d'vn dessein farousche et extrauaguant. Il n'y a rien aussi en cette besoigne digne d'estre remerqué que cette bizarrerie: car à vn subiect si vain et si vil, le meilleur ouurier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, i'en eusse oublié vn traict d'importance, si ie n'y eusse representé l'honneur, que i'ay tousiours rendu à vos merites. Et I'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous auez montrée à vos enfans, tient l'vn des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari vous laissa veufue, les grands et honorables partis, qui vous ont esté offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance et fermeté dequoy vous auez soustenu tant d'années et au trauers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y auez donné, par vostre seule prudence ou bonne Fortune: il dira aisément auec moy, que nous n'auons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre. Ie louë Dieu, Madame, qu'elle aye esté si bien employée: car les bonnes esperances que donne de soy Monsieur d'Estissac vostre fils, asseurent assez que quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et reconnoissance d'vn tres-bon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa puerilité, il n'a peu remerquer les extremes offices qu'il a receu de vous en si grand nombre, ie veux, si ces escrits viennent vn iour à luy tomber, en main, lors que ie n'auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu'il reçoiue de moy ce tesmoignage en toute verité: qui luy sera encore plus vifuement tesmoigné par les bons effects, dequoy si Dieu plaist il se ressentira, qu'il n'est Gentilhomme en France, qui doiue plus à sa mere qu'il fait, et qu'il ne peut donner à l'aduenir plus certaine preuue de sa bonté, et de sa vertu, qu'en vous reconnoissant pour telle.
S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque instinct, qui se voye vniuersellement et perpetuellement empreinct aux bestes et en nous, ce qui n'est pas sans controuerse, ie puis dire à mon aduis, qu'apres le soin que chasque animal a de sa conseruation, et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et parce que Nature semble nous l'auoir recommandée, regardant à estendre et faire aller auant, les pieces successiues de cette sienne machine: ce n'est pas merueille, si à reculons des enfans aux peres, elle n'est pas si grande. Ioint cette autre consideration Aristotelique: que celuy qui bien faict à quelcun, l'aime mieux, qu'il n'en est aimé. Et celuy à qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt: et tout ouurier aime mieux son ouurage, qu'il n'en seroit aimé, si l'ouurage auoit du sentiment: d'autant que nous auons cher, estre, et estre consiste en mouuement et action. Parquoy chascun est aucunement en son ouurage. Qui bien fait, exerce vne action belle et honneste: qui reçoit, l'exerce vtile seulement. Or l'vtile est de beaucoup moins aimable que l'honneste. L'honneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui l'a faict, vne gratification constante. L'vtile se perd et eschappe facilement, et n'en est la memoire ny si fresche ny si douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté. Et donner, est de plus de coust que le prendre. Puis qu'il a pleu à Dieu nous doüer de quelque capacité de discours, affin que comme les bestes nous ne fussions pas seruilement assubiectis aux loix communes, ains que nous nous y appliquassions par iugement et liberté volontaire: nous deuons bien prester vn peu à la simple authorité de Nature: mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle: la seule raison doit auoir la conduite de nos inclinations. I'ay de ma part le goust estrangement mousse à ces propensions, qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre iugement. Comme sur ce subiect, duquel ie parle, ie ne puis receuoir cette passion, dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants ny mouuement en l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables: et ne les ay pas souffert volontiers nourrir pres de moy. Vne vraye affection et bien reglée, deuroit naistre, et s'augmenter auec la cognoissance qu'ils nous donnent d'eux; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant quant et quant la raison, les cherir d'vne amitié vrayement paternelle; et en iuger de mesme s'ils sont autres, nous rendans tousiours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souuent au rebours, et le plus communement nous nous sentons plus esmeuz des trepignemens, ieux et niaiseries pueriles de noz enfans, que nous ne faisons apres, de leurs actions toutes formées: comme si nous les auions aymez pour nostre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien liberalement de iouëts à leur enfance, qui se trouue resserré à la moindre despence qu'il leur faut estans en aage. Voire il semble que la ialousie que nous auons de les voir paroistre et iouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains enuers eux. Il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir. Et si nous auions à craindre cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuuent, à dire verité, estre, ny viure, qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne deuions pas nous mesler d'estre peres. Quant à moy, ie treuue que c'est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage et societé de noz biens, et compagnons en l'intelligence de noz affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer noz commoditez pour pouruoir aux leurs, puis que nous les auons engendrez à cet effect. C'est iniustice de voir qu'vn pere vieil, cassé, et demy-mort, iouysse seul à vn coing du foyer, des biens qui suffiroient à l'auancement et entretien de plusieurs enfans, et qu'il les laisse cependant par faute de moyen, perdre leurs meilleures années, sans se pousser au seruice public, et cognoissance des hommes. On les iecte au desespoir de chercher par quelque voye, pour iniuste qu'elle soit, à prouuoir à leur besoing. Comme i'ay veu de mon temps, plusieurs ieunes hommes de bonne maison, si addonnez au larcin, que nulle correction les en pouuoit destourner. I'en cognois vn bien apparenté, à qui par la priere d'vn sien frere, tres-honneste et braue Gentil-homme, ie parlay vne fois pour cet effect. Il me respondit et confessa tout rondement, qu'il auoit esté acheminé à cett'ordure, par la rigueur et auarice de son pere; mais qu'à present il y estoit si accoustumé, qu'il ne s'en pouuoit garder. Et lors il venoit d'estre surpris en larrecin des bagues d'vne dame, au leuer de laquelle il s'estoit trouué auec beaucoup d'autres. Il me fit souuenir du compte que i'auois ouy faire d'vn autre Gentil-homme, si faict et façonné à ce beau mestier, du temps de sa ieunesse, que venant apres à estre maistre de ses biens, deliberé d'abandonner cette trafique, il ne se pouuoit garder pourtant s'il passoit pres d'vne boutique, où il y eust chose, dequoy il eust besoin, de la desrobber, en peine de l'enuoyer payer apres. Et en ay veu plusieurs si dressez et duitz à cela, que parmy leurs compagnons mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu'ils vouloient rendre. Ie suis Gascon, et si n'est vice auquel ie m'entende moins. Ie le hay vn peu plus par complexion, que ie ne l'accuse par discours: seulement par desir, ie ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est à la verité vn peu plus descrié que les autres de la Françoise nation. Si est-ce que nous auons veu de nostre temps à diuerses fois, entre les mains de la Iustice, des hommes de maison, d'autres contrées, conuaincus de plusieurs horribles voleries. Ie crains que de cette desbauche il s'en faille aucunement prendre à ce vice des peres. Et si on me respond ce que fit vn iour vn Seigneur de bon entendement, qu'il faisoit espargne des richesses, non pour en tirer autre fruict et vsage, que pour se faire honorer et rechercher aux siens; et que l'aage luy ayant osté toutes autres forces, c'estoit le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en authorité en sa famille, et pour euiter qu'il ne vinst à mespris et desdain à tout le monde (de vray non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, selon Aristote, est promotrice d'auarice) cela est quelque chose: mais c'est la medecine à vn mal, duquel on deuoit euiter la naissance. Vn pere est bien miserable, qui ne tient l'affection de ses enfans, que par le besoin qu'ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs. Les cendres mesmes d'vne riche matiere, elles ont leur prix: et les os et reliques des personnes d'honneur, nous auons accoustumé de les tenir en respect et reuerence. Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son aage, qu'elle ne soit venerable; et notamment à ses enfans, desquels il faut auoir reglé l'ame à leur deuoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force.
_Et errat longè, mea quidem sententia, Qui imperium credat esse grauius aut stabilius, Vi quod fit, quàm illud quod amicitia adiungitur._