Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 9

Chapter 92,176 wordsPublic domain

Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il, quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature, eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est vne piece de la vie du monde.

_inter se mortales mutua viuunt, Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._

Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.

_Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit. Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._

Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens. Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort. Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement. Si vous auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict.

_Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?_

Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?

_cur amplius addere quæris Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_

La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour, vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.

_Non alium videre patres: aliumve nepotes Aspicient._

Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.

_versamur ibidem, atque insumus vsque, Atque in se sua per vestigia voluitur annus._

Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.

_Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._

Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse:

_licet, quod vis, viuendo vincere secla, Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._

Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.

_In vera nescis nullum fore morte alium te, Qui possit viuus tibi te lugere peremptum, Stánsque iacentem._

Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.

_Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit, Nec desiderium nostri nos afficit vllum._

La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose de moins, que rien.

_multo mortem minus ad nos esse putandum, Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._

Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre, que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus.

_Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas Temporis æterni fuerit._

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu. Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?

_omnia te vita perfuncta sequentur._

Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures meurent en ce mesme instant que vous mourez.

_Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est, Quæ non audierit mistos vagitibus ægris Ploratus mortis comites et funeris atri._

A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere? Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre. Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort? Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle, par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en auoir priué. I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume, pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie demande de vous; i'ay temperé l'vne et l'autre entre la douceur et l'aigreur. I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda, pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie, qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre mere Nature. Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars: et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition qu'és autres. Ie croy à la verité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage!

CHAPITRE XX.

_De la force de l'imagination._

FORTIS _imaginatio generat casum_, disent les clercs. Ie suis de ceux qui sentent tresgrand effort de l'imagination. Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renuersez. Son impression me perse; et mon art est de luy eschapper, par faute de force à luy resister. Ie viuroye de la seule assistance de personnes saines et gaies. La veuë des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement: et a mon sentiment souuent vsurpé le sentiment d'vn tiers. Vn tousseur continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Ie visite plus mal volontiers les malades, ausquels le deuoir m'interesse, que ceux ausquels ie m'attens moins, et que ie considere moins. Ie saisis le mal, que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne trouue pas estrange qu'elle donne et les fieures, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit vn grand medecin de son temps. Il me souuient que me rencontrant vn iour à Thoulouse chez vn riche vieillard pulmonique, et traittant auec luy des moyens de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'vn, de me donner occasion de me plaire en sa compagnie: et que fichant ses yeux sur la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur, qui regorgeoit de mon adolescence: et remplissant tous ses sens de cet estat florissant en quoy i'estoy lors, son habitude s'en pourroit amender: mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame, à comprendre l'essence et les mouuemens de la folie, qu'il emporta son iugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre: et se pouuoit vanter d'estre deuenu fol par sagesse. Il y en a, qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et celuy qu'on debandoit pour luy lire sa grace, se trouua roide mort sur l'eschaffaut du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations; et renuersez dans la plume sentons nostre corps agité à leur bransle, quelques-fois iusques à en expirer. Et la ieunesse bouillante s'eschauffe si auant en son harnois toute endormie, qu'elle assouuit en songe ses amoureux desirs.

_Vt quasi transactis sæpe omnibus rebu' profundant Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent._

Et encore qu'il ne soit pas nouueau de voir croistre la nuict des cornes à tel, qui ne les auoit pas en se couchant: toutesfois l'euenement de Cyppus Roy d'Italie est memorable, lequel pour auoir assisté le iour auec grande affection au combat des taureaux, et avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils de Crœsus la voix, que nature luy auoit refusée. Et Antiochus print la fieure, par la beauté de Stratonicé trop viuement empreinte en son ame. Pline dit auoir veu Lucius Cossitius, de femme changé en homme le iour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles metamorphoses aduenuës en Italie ces siecles passez: et par vehement desir de luy et de sa mere,

_Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis._