Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 83
=Exemple mémorable de Canius Julius qui, au moment de recevoir la mort, ne songe qu'à observer l'impression qu'il en ressentira.=--Un noble Romain, Canius Julius, doué d'un courage et d'une fermeté remarquables, entre autres preuves étonnantes de résolution, donna la suivante: Condamné à mort par ce monstre que fut Caligula, au moment de périr de la main du bourreau, un philosophe son ami lui dit: «Hé bien, Canius! en quel état est votre âme en ce moment? que fait-elle? quelles pensées vous occupent?»--«Je pense, répondit Canius, à être prêt et appliqué de toutes mes forces à chercher, en cet instant de la mort si court et si bref, s'il me sera possible d'apercevoir quelle impression ressentira mon âme et si elle éprouvera quelque secousse en se séparant de mon corps, afin, si je parviens à saisir quelque chose, de revenir ensuite, si je le puis, en donner connaissance à mes amis.» Ce fut là un philosophe qui demeura tel non seulement jusqu'à la mort, mais pendant sa mort même. Que de courage, que de fermeté à vouloir de la sorte qu'elle servît de leçon, et conserver une telle liberté d'esprit qu'il pût penser à autre chose à un tel moment! «_Quel empire il avait sur son âme à l'heure même de sa mort_ (_Lucain_)!»
=Il y a pourtant possibilité de se familiariser avec la mort, presque de l'essayer.=--Il semble cependant qu'il y ait en quelque sorte possibilité de se familiariser avec la mort, de s'y essayer quelque peu. Nous en pouvons faire l'expérience, sinon entière et parfaite, au moins dans des conditions où elle soit profitable, affermisse notre courage et nous donne de l'assurance. Si nous ne pouvons la joindre, nous pouvons l'approcher, en faire la reconnaissance; si nous ne pouvons pénétrer jusqu'au corps du bâtiment, au moins en verrons-nous et en foulerons-nous les avenues. Ce n'est pas sans raison qu'on lui compare le sommeil, il a quelque ressemblance avec elle. Avec quelle facilité, étant éveillés, nous nous endormons; ne perdons-nous pas connaissance de la lumière et de nous-mêmes sans presque nous en apercevoir! Peut-être le sommeil, qui nous prive momentanément de tout mouvement et de tout sentiment, nous paraîtrait-il inutile et inexplicable, si nous n'y trouvions cet enseignement de la nature elle-même, que nous sommes destinés à mourir comme à vivre; dès lors, pour nous y accoutumer et faire que nous n'en ayons crainte, elle nous montre dans le cours de notre vie, l'état qu'elle nous réserve quand nous la quitterons.
Ceux qui, par suite de quelque violent accident, sont tombés en défaillance et ont perdu tout sentiment, ont été, j'imagine, bien près de voir la mort au naturel et sous son aspect véritable; car, pour ce qui est du moment et du point précis du passage de vie à trépas, il n'est pas à craindre qu'il soit marqué par aucune douleur et aucun effort. Nous ne pouvons, en effet, rien ressentir si le temps fait défaut, et le temps qui est nécessaire à la souffrance pour qu'elle se manifeste est si court, si précipité, à l'instant même où la mort se produit, que forcément elle ne peut se faire sentir; ce sont donc les approches de la mort qui seules sont à redouter, et elles se peuvent étudier.
=Comme nombre de choses, la mort produit plus d'effet de loin que de près.=--Nombre de choses semblent plus grandes quand on y pense que lorsqu'on est aux prises avec elles. J'ai passé une bonne partie de mon existence en parfaite et complète santé, non seulement ne connaissant pas la maladie mais encore plein de vie et d'activité. En cet état, où j'étais plein de fougue et uniquement occupé à m'amuser, rien que d'y penser, les maladies m'inspiraient une telle horreur que, lorsque je suis venu à en être éprouvé, j'ai trouvé leurs étreintes faibles et bénignes, auprès de ce que je redoutais. Voici du reste un fait qui se répète journellement chez moi: suis-je bien chaudement à couvert, dans une bonne chambre, pendant une nuit d'orage et de tempête, je tremble et m'effraie pour ceux qui, par ce temps, sont en pleine campagne; est-ce moi qui suis dehors dans les mêmes circonstances, je ne cherche même pas à trouver un abri.--Être constamment enfermé dans une chambre me semblait insupportable; une maladie qui m'émotionna beaucoup, qui me changea et m'affaiblit, m'obligea à la garder cinq semaines de suite: je trouvai alors que lorsque j'étais bien portant, les malades me semblaient beaucoup plus à plaindre que je ne me trouve l'être moi-même en pareil cas et que mon appréhension doublait presque ce qui était en réalité.--J'espère qu'il en sera de même de la mort et qu'elle ne vaut pas toute la peine que je prends à me préparer à la bien recevoir, ni tous les secours que je requiers et réunis pour soutenir son attaque; mais, à tout hasard, nous ne saurions nous ménager trop d'avantages.
=Accident survenu à Montaigne qui lui causa un long évanouissement.=--Pendant la troisième, peut-être la deuxième guerre de religion (je ne me souviens pas exactement), allant, un jour, me promener à une lieue de chez moi qui habite au centre du théâtre de nos guerres civiles, et me pensant absolument en sûreté étant si à proximité de ma demeure, je crus ne pas avoir besoin d'autre monture qu'un cheval très facile, mais peu solide. Comme je revenais, une circonstance inattendue fit que je me trouvai dans le cas de lui demander un effort ne rentrant pas précisément dans ses moyens. Empressé à me venir en aide, un de mes gens, grand et fort, qui montait un puissant roussin, à la bouche démesurément dure, au reste frais et vigoureux, voulant montrer sa hardiesse à cheval et devancer ses compagnons, vint à pousser droit sur mon chemin et fondit, comme un colosse, sur le petit homme et le petit cheval que nous étions, moi et mon animal, et, nous foudroyant de sa force et de sa masse, nous envoya l'un et l'autre rouler les jambes en l'air: le cheval abattu et demeurant sur place tout étourdi; moi, à dix ou douze pas au delà, étendu sur le dos, le visage tout meurtri et écorché, ayant perdu mes sens et ne bougeant pas plus qu'une souche; mon épée, que je tenais à la main, à plus de dix pas de moi et ma ceinture en pièces. C'est jusqu'ici le seul évanouissement que j'aie eu. Ceux qui m'accompagnaient, après avoir essayé, par tous les moyens en leur pouvoir, de me faire revenir à moi, me crurent tué, et, me prenant dans leurs bras, m'emportèrent avec beaucoup de difficulté, gagnant ma maison qui était encore loin de là, à environ une demi-lieue de France. En chemin, après plus de deux longues heures durant lesquelles je semblais mort, je commençai à faire quelques mouvements et à respirer; une si grande quantité de sang s'était épanché dans mon estomac que, pour l'en débarrasser, la nature eut besoin d'amener une réaction. On me remit debout et je rendis à gros bouillons un plein seau de sang pur; plusieurs fois dans le trajet, il en fut de même. Grâce à cela, je commençai à renaître; mais ce ne fut que peu à peu et il fallut tant de temps que, tout d'abord, ce que je ressentais touchait plus à la mort qu'à la vie: «_Car, encore incertaine de son retour, l'âme étonnée ne peut s'affermir_ (_Le Tasse_).»
=Ce qu'il éprouva pendant cette défaillance et en reprenant ses sens.=--Ce souvenir, qui est demeuré fortement gravé en mon âme et où la mort m'est pour ainsi dire apparue avec l'aspect qu'elle doit réellement avoir, me causant l'impression que nous devons en éprouver, me réconcilie en quelque sorte avec elle. Lorsque je commençai à y voir, ma vue était si trouble, si faible, si éteinte, que je ne discernais tout d'abord rien autre que la lumière, «_comme quelqu'un qui, moitié éveillé, moitié endormi, tantôt ouvre les yeux et tantôt les ferme_ (_Le Tasse_)». Quant aux fonctions de l'âme, elles reprenaient à peu près dans la même mesure que le corps revenait à la vie. Je me vis tout sanglant, mon pourpoint ayant été complètement taché du sang que j'avais rendu. La première pensée qui me vint, fut que j'avais reçu un coup d'arquebuse dans la tête; et de fait, on en entendait retentir en ce moment, de ci, de là, autour de nous. Il me semblait que ma vie était suspendue au bord de mes lèvres et je fermais les yeux pour, à ce que je m'imaginais, aider à la détacher de moi, me complaisant dans cet état de langueur et aussi à me sentir m'en aller. En mon âme, c'était comme une impression vague du retour de la faculté de penser, encore mal définie, que je soupçonnais plutôt que je ne ressentais, sensation tendre et douce comme tout ce que j'éprouvais, non seulement exempte de déplaisir, mais rappelant cette quiétude qui s'empare de nous quand, peu à peu, nous nous laissons gagner par le sommeil.
=Les affres de la mort sont les effets d'une désorganisation physique, l'âme n'y participe pas.=--Je crois que c'est en cet état que doivent se trouver ceux qui, à l'agonie, sont, de faiblesse, tombés en défaillance; et j'estime que nous les plaignons sans raison, parce qu'à tort nous pensons que leur agitation provient de douleurs extrêmes ou qu'ils sont en proie à de pénibles pensées. J'ai toujours été d'avis, contrairement à l'opinion de quelques-uns et même à celle d'Étienne de la Boëtie, que ceux ainsi bouleversés et assoupis à leurs derniers moments, soit à la suite d'une longue maladie, soit qu'ils aient été blessés à la tête, frappés d'apoplexie ou atteints d'épilepsie: «_Souvent un malheureux, frappé d'un mal subit, tombe tout à coup sous nos yeux, comme foudroyé: sa bouche écume, sa poitrine gémit, ses membres palpitent; hors de lui, il se raidit, se tord, haletant, s'épuisant en toutes sortes de mouvements convulsifs_ (_Lucrèce_)», que nous voyons grommeler, poussant parfois des soupirs à rendre l'âme sans que pour cela rien ne semble indiquer qu'ils aient encore leur connaissance bien qu'ils ne soient pas complètement privés de mouvement, j'ai toujours pensé, dis-je, que leur corps et leur âme étaient, déjà à ce moment, endormis et comme ensevelis: «_Il vit sans en être conscient_ (_Ovide_)», et ne puis croire qu'étant données une telle faiblesse des membres, une si grande défaillance des sens, l'âme au dedans de nous puisse conserver encore assez de force pour recevoir une impression quelconque; par suite, ces moribonds échappent à toutes pensées qui seraient pour eux une cause de tourments et les mettraient à même de juger de leur triste état et de sentir en quelles conditions critiques ils se trouvent; par conséquent, ils ne sont pas fort à plaindre.
Pour moi, je n'imagine rien de si insupportable et de si horrible que d'avoir l'âme profondément affligée et d'être dans l'impossibilité de le manifester, comme, par exemple, sont ceux qu'on envoie au supplice après leur avoir coupé la langue (si ce n'est toutefois qu'en ce genre de mort, une attitude muette et une physionomie empreinte de fermeté et de gravité sont ce qui sied le mieux); tels sont encore ces malheureux prisonniers tombés aux mains de soldats se transformant en bourreaux, ainsi que cela se produit de nos jours, qui les torturent en y employant les procédés les plus cruels, afin de les contraindre à leur payer une rançon excessive, hors de proportion avec ce qui leur est possible et qui, pendant tout ce temps, les confinent dans des conditions et dans des lieux où ils n'ont aucun moyen d'exprimer et de faire connaître leurs pensées et leur misère.
=L'agonie est un état analogue à celui d'un homme qui ne serait ni tout à fait éveillé ni complètement endormi.=--Les poètes ont admis des dieux favorables à la délivrance de ceux sous le coup d'une mort qui vient d'une manière insensible: «_J'exécute les ordres que j'ai reçus, dit Iris, et j'affranchis ton corps, en coupant le cheveu blond consacré au dieu des enfers_ (_Virgile_).» Les paroles, les réponses brèves et décousues qu'on leur arrache quelquefois à force de crier et de tempêter à leurs oreilles, les mouvements qu'ils font et qui semblent avoir quelque rapport avec ce qu'on leur demande, ne sont pas des preuves qu'ils vivent, du moins d'une vie entière. Il arrive ici ce qui se produit lorsque nous nous endormons et que le sommeil encore indécis ne s'est pas complètement emparé de nous: nous avons, comme en un songe, quelque conception de ce qui se fait autour de nous, nous suivons ce qui se dit, mais n'en recevons qu'une perception vague et imparfaite qui semble ne faire qu'effleurer l'âme, et les réponses que nous pouvons faire aux paroles qui nous sont dites en dernier lieu, tiennent plus du hasard qu'elles n'ont de sens.
=Au début de son accident Montaigne était anéanti; à ce moment où la mort était si proche, sa béatitude était complète.=--Maintenant que j'en ai fait l'expérience, je ne doute pas que ce que j'en ai jugé jusqu'ici, ne soit exact. D'abord, étant complètement évanoui, je travaillais à force avec mes ongles (car j'étais désarmé) à ouvrir mon pourpoint, et cependant je n'avais pas impression d'être blessé, mais nous avons souvent des mouvements dont nous sommes inconscients: «_Les doigts mourants se contractent et ressaisissent le fer qui leur échappe_ (_Virgile_)»; quand nous tombons, nous portons, dans notre chute, les bras en avant par une impulsion naturelle à nos membres qui se rendent mutuellement service et ont des mouvements indépendants de notre volonté: «_On dit que, dans les combats, les chars armés de faux coupent les membres des combattants avec tant de rapidité, qu'on les voit à terre palpitants, avant que la douleur d'un coup si prompt ait pu parvenir jusqu'à l'âme_ (_Lucrèce_).»--J'avais l'estomac oppressé par ce sang caillé; mes mains s'y portaient d'elles-mêmes, comme elles font souvent, sans que nous le voulions, quand nous éprouvons quelque part des démangeaisons. Il y a des animaux, et cela se produit même en l'homme, chez lesquels, après la mort, on voit se contracter et remuer les muscles; chacun sait par lui-même que certaines parties de notre corps s'agitent, se tendent, se détendent souvent, sans que nous y ayons intention. Or, ces souffrances qui nous effleurent à peine, ne sont pas nôtres; pour qu'elles fussent nôtres, il faudrait que nous y soyons engagés tout entiers; c'est le cas des douleurs qui nous peuvent survenir aux mains et aux pieds pendant que nous dormons, nous ne nous en rendons pas compte.
Comme j'approchais de chez moi, où déjà la nouvelle de ma chute était parvenue et avait répandu l'alarme, les personnes de ma famille venues à ma rencontre, gémissant et criant comme il arrive en pareil occurrence, non seulement je répondais quelques mots aux questions qu'on m'adressait, mais, paraît-il, je m'avisai même de commander qu'on donnât un cheval à ma femme que je voyais s'empêtrer et fatiguer dans le chemin qui était montueux et malaisé. Il semble que cette préoccupation fût l'indice d'une âme rentrée en possession d'elle-même, et pourtant il n'en était rien; c'étaient des lueurs de raison, confuses, provoquées par ce que percevaient mes yeux et mes oreilles, elles ne venaient pas de moi-même. Je ne savais ni d'où je venais, ni où j'allais; je ne pouvais pas davantage me rendre compte de ce qu'on me demandait, ni y réfléchir; le peu qu'à ce moment je pus faire ou dire était un effet machinal de mes sens, agissant par un reste d'habitude; l'âme elle-même y était pour bien peu de chose: elle se trouvait comme dans un songe, très légèrement impressionnée par l'action réflexe quoiqu'à peine sensible des sens, et n'en avait pas conscience.--Pendant tout le temps que je demeurai ainsi, j'éprouvai une grande sensation de calme et de douceur; je ne songeais ni à autrui, ni à moi-même; j'étais dans un état de langueur et de faiblesse extrêmes, ne ressentant aucune douleur.--Je vis ma maison sans la reconnaître. Quand on m'eut couché, ce repos me causa un bien-être infini; j'avais été horriblement tiraillé par ces pauvres gens, qui avaient pris la peine de me porter dans leurs bras pendant un long et très mauvais chemin et que la fatigue avait obligés à se relayer les uns les autres, deux ou trois fois. On me présenta force remèdes dont je ne voulus pas, convaincu que j'étais blessé mortellement à la tête. C'eût été, sans mentir, une mort bien agréable; l'affaiblissement de ma raison m'empêchait de m'en apercevoir et celui du corps, de rien sentir; je me laissais aller à la dérive si doucement, d'une façon si indolente, si aisée, que je ne sais guère rien qui soit moins pénible.
=Peu à peu renaissant à l'existence, la mémoire lui revient et les souffrances l'envahissent.=--Quand je me repris à vivre et recouvrai mes forces: «_Lorsque mes sens enfin reprirent quelque vigueur_ (_Ovide_)», ce qui arriva deux ou trois heures après, je me sentis de toutes parts ressaisi par les douleurs, les membres tout moulus et froissés de ma chute; j'en souffris tant, durant les deux ou trois nuits qui suivirent, que je crus en mourir à nouveau, mais cette fois d'une mort bien plus douloureuse, et aujourd'hui encore je me ressens de la secousse que m'a causée cet accident. Il est à noter que la dernière chose que je pus me remettre en mémoire, ce fut le souvenir même de la manière dont la chose s'était produite; je dus me faire répéter plusieurs fois où j'allais, d'où je venais, à quelle heure cela m'était arrivé, avant de parvenir à le concevoir. Quant à la façon dont j'avais été projeté à terre, on me la cachait par commisération pour celui qui en avait été cause, et on m'en inventait d'autres. Longtemps après, le lendemain, quand, la mémoire commençant à me revenir, je me revis dans l'état où j'étais lorsque j'aperçus ce cheval se précipitant sur moi (car je l'avais entrevu au moment même où il m'arrivait dessus et dès lors me considérais comme un homme mort; seulement cette pensée avait été si soudaine, que je n'eus même pas le temps d'avoir peur), cette réminiscence me fit l'effet d'un éclair qui me galvanisait, et il me sembla que je revenais de l'autre monde.
=Si Montaigne s'est longuement étendu sur cet accident, c'est qu'il s'étudie dans toutes les circonstances de la vie.=--Ce récit d'un événement de si peu d'importance serait acte de vanité sans l'enseignement que j'en ai retiré; car, pour s'apprivoiser avec la mort, m'est avis que le seul moyen est de l'avoir approchée. Or, comme dit Pline, chacun est à soi-même un très bon sujet d'instruction, pourvu qu'il ait les qualités suffisantes pour bien s'observer. Ce n'est pas une chose qui m'ait été enseignée, que j'expose ici, mais une chose apprise de moi-même; ce n'est pas une leçon faite par autrui, c'est une leçon que je me suis faite à moi-même; par conséquent on ne saurait me savoir mauvais gré de la communiquer: ce qui m'a été utile, peut, le cas échéant, l'être à un autre. En somme, je ne gâte rien et n'use que de ce qui est à moi; si c'est folie de ma part, moi seul en pâtis et je ne nuis à personne, car ma folie meurt avec moi et est sans conséquences. Nous ne connaissons que deux ou trois philosophes anciens qui aient agi ainsi, et encore ne pouvons-nous dire s'ils s'y sont pris tout à fait de la même façon, parce que nous ne connaissons que leurs noms; personne, depuis, ne les a imités. C'est une entreprise épineuse, plus ardue qu'elle ne semble, de suivre notre esprit dans ses allures vagabondes, de pénétrer les profondeurs obscures de ses replis intimes, de saisir et de fixer sur le papier les formes si fugitives de ses impressions; c'est un passe-temps nouveau et peu ordinaire qui nous change des occupations auxquelles le monde se livre d'habitude et qui peut même prendre place parmi les plus à recommander.
Il y a déjà plusieurs années que je n'ai que moi comme objectif de mes pensées, que je n'observe et n'étudie que moi; si j'étudie autre chose, c'est pour aussitôt m'en faire l'application ou, pour mieux dire, me l'assimiler. Je ne crois pas faire erreur d'agir en cela comme on le fait pour les autres sciences, incontestablement moins utiles, et d'exposer ce que j'y ai appris quoique je ne sois guère satisfait du résultat.--Il n'est pas de description plus difficile que de se décrire soi-même, il n'y en a pas davantage de plus profitable; encore faut-il pour cela se friser, se parer, s'arranger, pour se présenter au public, aussi je me pare sans cesse parce que je me dépeins constamment.