Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 75
=Plusieurs peuples ont excellé dans l'art de manier les chevaux.=--Notons encore la manière originale dont se tenait sur sa mule un certain maître Pierre Pol, docteur en théologie, que Monstrelet nous dépeint ayant coutume de se promener à travers Paris, assis de côté sur sa monture comme les femmes.--Ce même historien dit, dans un autre passage de ses chroniques, que les Gascons possédaient des chevaux terribles qui, lancés au galop, avaient l'habitude de faire-volte face sans s'arrêter, ce dont étaient émerveillés les Français, les Picards, les Flamands et les Brabançons, «qui n'y étaient pas accoutumés»; ce sont ses propres expressions.--César, parlant des Suèves, dit: «Dans les rencontres à cheval, ils sautent souvent à terre et combattent à pied; leurs chevaux sont habitués à ne pas bouger, en pareil cas, de la place où ils ont mis pied à terre, et, si besoin en est, ils s'y portent promptement et les remontent. Il n'est rien, à leurs yeux, de moins honorable et de si efféminé que de faire usage de selles et de bâts, et ils méprisent ceux qui y ont recours. Grâce à ce mode, ils ne craignent pas, même lorsqu'ils ne sont que quelques-uns, d'attaquer un ennemi supérieur en nombre.»--J'ai fort admiré jadis un cheval dressé de telle sorte que, la bride sur le cou, avec une baguette on lui faisait faire tout ce qu'on voulait. Les Massiliens en agissaient ainsi: «_Les Massiliens, montant leurs chevaux à nu et ignorants du frein, les dirigent avec une baguette_ (_Lucain_).» «_Les Numides conduisent leurs chevaux sans frein (Virgile).» «Dépourvus de frein, leurs chevaux ont l'allure désagréable, le cou raide et la tête portée en avant_ (_Tite-Live_).»
=Dans certains pays les mules et mulets sont considérés comme des montures deshonorantes, dans d'autres comme fort honorables.=--Le roi Alphonse, celui qui institua en Espagne l'ordre des Chevaliers de la Bande ou de l'Echarpe, leur imposa entre autres règles de ne monter ni mule, ni mulet, sous peine d'une amende d'un marc d'argent. Cela est consigné dans les lettres de Guevara, lettres que quelques-uns ont qualifiées de dorées, ce qui tient à ce qu'ils les appréciaient beaucoup plus que je ne le fais. On lit dans le «_Courtisan_» que, dans les temps peu éloignés de celui où cet ouvrage parut, chevaucher sur une mule n'était pas chose admise pour un gentilhomme.--Au contraire, chez les Abyssins, plus leur rang les rapproche du Prêtre-Jean, qui est leur souverain, plus ils tiennent à honneur, et c'est une marque de dignité, de monter de grandes mules.
=Comment en usaient les Assyriens avec leurs chevaux.=--Xénophon raconte que les Assyriens tenaient toujours en station leurs chevaux entravés, tant ils étaient difficiles et farouches, et qu'il leur fallait tant de temps pour les détacher et les harnacher, que pour qu'il n'en résultât pas d'inconvénients s'ils venaient, à ce moment où ils étaient en un certain désordre, à être attaqués à l'improviste par l'ennemi, ils ne campaient jamais sans entourer leur camp de fossés et de palissades. Son Cyrus, si expert en tout ce qui touche les chevaux, n'accordait de repos aux siens et ne leur faisait donner à manger qu'après le leur avoir fait gagner par quelque exercice les ayant mis en sueur.
=Dans des cas de nécessité, les chevaux ont servi à nourrir les hommes.=--Les Scythes, quand en guerre la nécessité les y obligeait, saignaient leurs chevaux et s'abreuvaient et se nourrissaient de leur sang: «_Le Sarmate se nourrit aussi du sang de ses chevaux_ (_Martial_).»--Les Crétois, assiégés par Métellus, se trouvèrent à tel point hors d'état d'étancher leur soif, qu'ils eurent recours à l'urine de leurs chevaux.»--Pour montrer comment se conduisent les armées turques et combien elles ont moins de besoins que les nôtres, on dit qu'outre que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que du riz et de la viande salée réduite en poudre, dont chacun porte un approvisionnement d'un mois, ils vivent aussi, le cas échéant, comme les Tartares et les Moscovites, du sang de leurs chevaux, qu'ils salent pour le conserver.
=Effet produit par l'apparition des chevaux, lors de la découverte de l'Amérique, sur les peuplades qui n'en avaient jamais vu.=--Les peuples des nouvelles Indes s'imaginèrent, quand les Espagnols pénétrèrent chez eux, qu'hommes et chevaux étaient des dieux ou tout au moins des êtres d'une nature supérieure à la leur. Certains après avoir été vaincus, venant implorer leur pardon et la paix, après avoir offert aux hommes de l'or et des viandes, en offraient également aux chevaux auxquels ils tenaient même langage que celui qu'ils avaient tenu aux premiers, et ils interprétaient leurs hennissements comme un assentiment donné à l'arrangement et à la trêve qu'ils leur proposaient.
=Montures diverses en usage dans les Indes.=--Dans les Indes orientales, se faire porter par un éléphant était, jadis, le premier de tous les honneurs et exclusivement réservé aux rois; venait immédiatement après, être traîné dans un char attelé de quatre chevaux; ensuite, monter un chameau; en dernier lieu et le moins considéré, se faire porter ou véhiculer par un seul cheval.--Un de nos contemporains écrit avoir vu, dans ces mêmes contrées, des pays où on chevauche sur des bœufs qui ont bât, étriers et bride, et s'être bien trouvé de ce mode de locomotion.
=Comment, au combat, accroître l'impétuosité du cheval.=--Quintus Fabius Maximus Rutilianus, dans un combat contre les Samnites, voyant que ses cavaliers, après trois ou quatre charges, n'avaient pu rompre les rangs de l'ennemi, prit le parti de leur faire débrider leurs chevaux et donner à toute force de l'éperon, si bien que rien ne pouvant les arrêter, ni armes, ni hommes, renversant tout, ils ouvrirent le passage à leur infanterie qui fit éprouver à l'adversaire une très sanglante défaite.--Quintus Fulvius Flaccus agit de même contre les Celtibériens: «_Pour rendre leur choc plus impétueux, débridez vos chevaux, dit-il, et lancez-les ainsi contre l'ennemi; c'est une manœuvre qui a souvent réussi à la cavalerie romaine et lui a fait le plus grand honneur... Ils débrident leurs chevaux, percent les rangs ennemis, puis, revenant sur leurs pas, les traversent à nouveau, brisent toutes les lances et font un grand carnage_ (_Tite-Live_).»
=Autres particularités relatives au cheval.=--Le duc de Moscovie devait jadis, comme marque de respect aux Tartares, quand ils lui envoyaient des ambassadeurs, aller au-devant d'eux à pied, leur présenter un gobelet de lait de jument (breuvage qu'ils apprécient beaucoup); et si, en buvant, quelques gouttes échappant tombaient sur les crins de leurs chevaux, il était tenu de les lécher avec la langue.--En Russie, une armée que le sultan Bajazet y avait envoyée, fut assaillie par une si forte tempête de neige que, pour s'abriter et se préserver du froid, quelques-uns s'avisèrent de tuer et d'éventrer leurs chevaux, pour se mettre dedans et se réconforter par leur chaleur vitale.--Bajazet, après ce violent combat, où il fut défait par Tamerlan, fuyait en grande hâte sur une jument arabe; il eût échappé à l'ennemi si, au passage d'un ruisseau, il n'eût été contraint de laisser sa monture boire à satiété, ce qui, lui enlevant toute sa vigueur, la rendit si molle, qu'il fut aisément rejoint par ceux qui le poursuivaient. On dit bien que les laisser pisser diminue leur vigueur; mais, pour ce qui est de boire, j'eusse plutôt cru que cela les ranimait.
Crésus, passant près de la ville de Sardes, y trouva des pâtures, où il y avait en grande quantité des serpents que les chevaux de son armée mangèrent de bon appétit; ce qui, dit Hérodote, était de mauvais présage pour lui.
Nous appelons cheval entier, celui qui a les crins et les oreilles intacts; tous autres sont déconsidérés et ne sont point admis dans les parades. Les Lacédémoniens vainqueurs des Athéniens en Sicile, rentrant en grande pompe à Syracuse, firent entre autres bravades tondre tous les chevaux enlevés aux vaincus et les firent figurer ainsi à leur triomphe.--Alexandre eut à combattre un peuple, les Dahes, qui, à la guerre, allaient à cheval par deux: dans la mêlée, chacun à son tour descendait et combattait à pied, tandis que l'autre demeurait et combattait à cheval.
=Exemples d'habileté équestre.=--Je ne crois pas qu'aucune nation l'emporte sur nous en équitation, soit sous le rapport de l'habileté, soit sous celui de la grâce. Dire chez nous de quelqu'un que c'est un bon cavalier, c'est faire allusion à sa hardiesse plus qu'à son adresse. L'homme le plus habile, le plus solide, le plus gracieux à cheval, sachant en tirer le meilleur parti, que j'aie connu, fut, suivant moi, M. de Carnavalet, qui était écuyer de notre roi Henry II.--Il m'est arrivé de voir un cavalier se tenant debout sur la selle, la défaire, l'enlever, la replacer, s'y asseoir, le cheval allant toujours à bride abattue; passant par-dessus un bonnet posé à terre, tout en s'éloignant, il tirait avec son arc contre ce but laissé derrière lui des flèches fort bien ajustées. Conservant un pied à l'étrier, l'autre pendant du même côté, il ramassait à terre quoi que ce fût. Il faisait de nombreux tours du même genre, ce qui lui était un moyen de gagner sa vie.
De notre temps, on a vu à Constantinople deux hommes montés sur un même cheval, qui, l'animal étant lancé au galop le plus effréné, tour à tour mettaient pied à terre et se remettaient en selle. Un autre qui, rien qu'avec les dents, bridait et harnachait son cheval. Un autre qui, à toute allure, montait deux chevaux à la fois, un pied sur chacun et, sur ses épaules, un second homme; ce dernier, debout sur le premier, tirait avec un arc, sans que le cheval suspendît sa course, des coups qui portaient admirablement. D'autres couraient les jambes en l'air, la tête sur la selle, entourée de lames de cimeterre attachées aux flancs du cheval.--Dans mon enfance, le prince de Sulmone, à Naples, obtenait tout ce qu'il voulait d'un cheval difficile, et pour montrer la solidité de son assiette, plaçait sous ses genoux et ses orteils, pendant qu'il travaillait, des pièces de monnaie, qui ne se déplaçaient pas plus que si elles y eussent été fixées.
CHAPITRE XLIX.
_Des coutumes des anciens._
=Il est naturel de tenir aux usages de son pays, cela rend plus surprenante encore l'instabilité des modes en France.=--J'excuserais volontiers, chez mes compatriotes, de n'admettre comme modèle et de ne considérer comme étant la perfection, que leurs propres mœurs et usages, car c'est un défaut général, non seulement chez le vulgaire, mais chez presque tous les hommes, de ne voir et de ne suivre que ce qu'ils ont pratiqué depuis qu'ils sont nés. Je ne me plains pas de ce que, lorsqu'ils voient un Fabricius ou un Lélius, ils leur trouvent une attitude et une démarche barbares, puisqu'ils ne sont pas vêtus comme nous et n'ont pas nos manières; mais je regrette en eux cette singulière inconséquence qui fait qu'ils s'en laissent si aveuglément imposer par les modes de l'époque actuelle, qui exercent sur eux un tel ascendant, qu'ils sont capables de changer d'opinion et d'avis sur ce point aussi souvent qu'elles changent elles-mêmes, voire même tous les mois, se forgeant chaque fois des raisons pour justifier à leurs propres yeux les jugements les plus divers qu'ils en émettent.--Quand on portait le busc du pourpoint sur le milieu de la poitrine, à hauteur des seins, chacun trouvait d'excellentes raisons pour affirmer que c'était bien ainsi que ce devait être; quelques années plus tard, la mode l'a fait descendre au niveau des hanches et chacun se moque de la façon dont on en usait précédemment et la déclare déraisonnable autant qu'insupportable.--La manière dont on s'habille aujourd'hui amène la critique immédiate de la façon dont on s'habillait hier, critique qui s'exerce si nettement et d'un si commun accord, qu'on dirait que, sur ce chapitre, nous sommes atteints d'une sorte de manie qui bouleverse notre entendement. Et comme nous nous empressons d'adopter avec tant de promptitude et si subitement les changements qui surviennent que l'imagination de tous les tailleurs du monde ne parvient pas à créer des nouveautés en quantité suffisante, forcément il arrive que bien souvent des modes abandonnées réapparaissent au bout de peu de temps, tandis que d'autres, encore récentes, cessent d'être en faveur; et notre jugement en arrive à exprimer sur une même chose, dans l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois opinions non seulement de nuances différentes, mais parfois absolument contraires, témoignant d'une inconstance et d'une légèreté incroyables. Les plus malins d'entre nous n'échappent pas à ces contradictions et insensiblement leur vue, comme leur pensée, arrivent à ne pas s'en rendre compte.
=Coutumes diverses des anciens, en particulier des Romains; pourquoi nous n'arrivons à les égaler ni dans leurs débauches ni dans leurs vertus.=--Je me propose d'indiquer ici quelques façons de faire des anciens qui me reviennent en mémoire; dans le nombre, il s'en trouve que nous avons conservées et d'autres qui diffèrent des nôtres; en voyant les changements continus des choses humaines, notre jugement en sera peut-être plus éclairé et peut-être en deviendra-t-il plus stable.
Nous disons combattre avec la cape et l'épée; cela se pratiquait déjà du temps des Romains, César le dit: «_Ils s'enveloppent la main gauche de leur saie et tirent l'épée._»--Il signale également ce vilain jeu qui existe encore chez nous, d'arrêter les passants que l'on trouve sur son chemin, de les obliger à décliner qui ils sont, et de leur adresser des injures et leur chercher querelle, s'ils se refusent à répondre.
Les anciens prenaient tous les jours des bains avant les repas, comme d'ordinaire nous-mêmes nous nous lavons les mains. A l'origine, ils se bornaient à se laver les bras et les jambes; mais plus tard, et cela a duré pendant des siècles et s'est répandu chez la plupart des nations, ils se plongeaient complètement nus dans des bains additionnés de substances parfumées; n'employer que de l'eau à l'état naturel, était le fait d'une grande simplicité.--Les gens particulièrement délicats et recherchés de leur personne, se parfumaient tout le corps au moins trois ou quatre fois par jour; ils se faisaient souvent épiler comme, depuis quelque temps, nos femmes ont pris l'habitude de le faire sur le front: «_Tu t'épiles la poitrine, les jambes et les bras_ (_Martial_)»; et cela bien qu'ils eussent des onguents produisant le même effet: «_Elle oint sa peau d'onguent épilatoire ou l'enduit de craie détrempée dans du vinaigre_ (_Martial_).»--Ils aimaient à être couchés moelleusement et considéraient comme un acte d'austérité de coucher sur le matelas.--Ils mangeaient couchés sur des lits, à peu près dans la même posture qu'actuellement les Turcs: «_Alors, du haut du lit où il était placé, Énée parle ainsi_ (_Virgile_).» On dit que depuis la bataille de Pharsale, en signe de deuil par suite du mauvais état des affaires publiques, Caton le jeune, * augmentant encore l'austérité de sa vie, ne mangeait plus qu'assis.
Ils baisaient les mains aux grands pour les honorer et les flatter; entre amis, ils s'embrassaient en se saluant, comme font les Vénitiens: «_En te félicitant, je te donne des baisers avec de douces paroles_ (_Ovide_).»--Pour solliciter * ou saluer un haut personnage, ils lui touchaient les genoux. Pasiclès le philosophe, frère de Cratès, au lieu de porter la main au genou de quelqu'un auquel il adressait la parole, la porta aux parties génitales; celui-ci le repoussa rudement: «Comment, lui dit Pasiclès, cette partie de ton corps n'est-elle pas à toi aussi bien que l'autre?»--Ils mangeaient les fruits à la fin du repas, comme nous le faisons nous-mêmes.
Ils s'essuyaient le derrière avec une éponge (laissons aux femmes cette futile délicatesse qui empêche d'aborder certains sujets); et c'est pourquoi, en latin, le mot _spongia_ (éponge) blesse la bienséance. Cette éponge était fixée à l'extrémité d'un bâton, comme le prouve le fait de cet individu qui, conduit aux arènes pour y être livré aux bêtes, ayant demandé à satisfaire ses besoins et n'ayant pas d'autre moyen à sa disposition pour se suicider, se fourra ce bâton et l'éponge dans le gosier et s'étouffa.--Après leurs rapprochements sexuels, ils s'essuyaient les parties génitales avec une étoffe parfumée: «_Je ne te ferai rien autre, que te laver avec cette serviette de laine_ (_Martial_).»--Des récipients, d'ordinaire des cuves coupées par le milieu, étaient, à Rome, disposés dans les carrefours pour permettre aux passants d'y uriner: «_Souvent les petits garçons, dans leur sommeil, croient lever leur robe pour uriner dans les réservoirs publics destinés à cet usage_ (_Lucrèce).»
Ils faisaient une collation entre leurs repas.--En été, se vendait de la neige pour rafraîchir le vin; certaines personnes en faisaient même usage en hiver, ne trouvant pas encore le vin assez frais.--Les grands avaient des échansons et des écuyers tranchants, ainsi que des bouffons pour les amuser.--En hiver, on servait la viande sur des réchauds que l'on apportait sur la table.--Ils avaient des cuisines portatives, dont j'ai vu des échantillons, dans lesquelles, quand ils voyageaient, se transportait tout leur service: «_Gardez ces mets pour vous, riches voluptueux, nous n'aimons pas la cuisine ambulante_ (_Martial_).»
Ils avaient des salles basses où, souvent en été, on faisait couler sous les assistants de l'eau fraîche et limpide, dans des canaux au ras du sol, où il y avait force poissons vivants que chaque convive choisissait et prenait à la main, pour les faire accommoder chacun à sa guise. Le poisson a toujours eu ce privilège qu'il a encore, que les grands prétendent le savoir apprêter et que son goût, au moins d'après moi, est beaucoup plus exquis que celui de la viande.
En fait de magnificences, de débauches, d'inventions voluptueuses, de mollesse et de luxe, nous faisons à la vérité notre possible pour les égaler dans tous les genres, car nos volontés sont bien aussi perverties que les leurs; mais nous n'avons pas le talent d'y atteindre; nos forces ne nous permettent pas davantage de nous élever à leur niveau, qu'il s'agisse de vices ou de vertus, parce que, dans l'un ou l'autre cas, le point de départ est une vigueur d'esprit qui était sans comparaison beaucoup plus grande chez eux que chez nous, et que les âmes sont d'autant moins à même de faire soit très bien, soit très mal, qu'elles sont moins fortement trempées.
A table, la place d'honneur était au milieu.--Citer quelqu'un avant ou après un autre, quand on écrivait ou qu'on parlait, ne préjugeait en rien la prééminence, ainsi que cela ressort clairement de leurs écrits; on disait Oppius et César, aussi bien que César et Oppius; et indifféremment moi et toi, ou toi et moi. J'ai remarqué autrefois, dans la vie de Flaminius par Plutarque, traduit en français, un passage où, parlant de la rivalité qui s'était élevée entre les Etoliens et les Romains, sur la question de savoir à qui revenait la plus grande part de gloire acquise dans une victoire que, de concert, ils avaient remportée, le traducteur semble, pour trancher le débat, attacher une certaine importance à ce que, dans les chants des Grecs où il est question de cet événement, les Etoliens sont nommés avant les Romains; j'estime que dans cette appréciation, il s'est laissé influencer par les règles de la langue française à cet égard.
Alors même qu'elles étaient dans les salles où se prenaient les bains de vapeur, les dames y recevaient les visites des hommes. Au sortir de la piscine, elles ne regardaient pas à se faire frotter et oindre par leurs propres valets: «_Un esclave, ceint d'un tablier de cuir noir, se tient à tes ordres, lorsque, nue, tu prends un bain chaud_ (_Martial_).» Elles avaient certaines poudres dont elles se saupoudraient pour absorber la sueur.
Les anciens Gaulois, dit Sidoine Apollinaire, portaient les cheveux longs par devant et ras par derrière, mode qui vient d'être reprise en ce siècle-ci aux mœurs efféminées et relâchées.
Les Romains payaient aux bateliers, dès l'embarquement, ce qui leur était dû pour leur passage, ce que nous-mêmes ne faisons qu'après qu'il est effectué: «_Une heure entière se passe à faire payer les voyageurs et à atteler la mule qui doit tirer la barque_ (_Horace_).»
Les femmes, dans le lit, couchaient du côté de la ruelle, d'où le sobriquet donné à César: «_La ruelle du roi Nicomède_ (_Suétone_).»
D'ordinaire, ils reprenaient haleine en buvant.--Ils mettaient de l'eau dans leur vin: «_Vite, esclave, que l'on refraîchisse le Falerne dans les eaux de cette source qui coule ici près_ (_Horace_).»
Nous trouvons également à cette époque les contenances goguenardes des laquais du temps présent: «_O Janus, tu as deux visages; aussi ne te fait-on par derrière ni les cornes, ni les oreilles d'âne, et ne te tire-t-on pas la langue autant que pourrait le faire un chien d'Apulie qui a soif_ (_Perse_).»
Les dames à Argos et à Rome portaient le deuil en blanc, comme chez nous il y a peu de temps encore; c'est là une coutume que, si on m'en croyait, on n'abandonnerait pas.
Mais je m'arrête, des ouvrages entiers existant sur ce sujet.
CHAPITRE L.
_Sur Démocrite et Héraclite._
=En toutes choses le jugement est nécessaire. Application qu'en a faite Montaigne dans ses Essais; comment il les a écrits.=--Le jugement est un outil qui s'applique à tout et trouve partout son emploi; aussi ces Essais que je compose me fournissent-ils maintes occasions, de tous genres, de l'exercer. Si je traite un sujet qui me soit quelque peu étranger, j'y ai recours et le mets à l'épreuve, en lui faisant sonder bien en avant de moi la profondeur du gué; s'il m'indique que cette profondeur est trop grande pour ma taille, je demeure sur la rive; et c'est là, parmi les services qu'il me rend, un de ceux dont il est le plus fier, que de me faire connaître que je ne puis passer outre. Parfois, lorsque je traite un sujet frivole et de peu d'importance, je m'essaie à voir s'il n'arrivera pas à lui donner corps, à l'appuyer, l'étayer, de manière qu'il soit possible d'en tirer quelque chose de sérieux. Quand j'aborde avec lui un sujet important et souvent traité, où il n'y a rien à découvrir, où la voie est tellement frayée qu'il n'y a qu'à suivre les pistes déjà tracées, il n'en a pas moins à démêler quelle est celle qui lui semble la meilleure et à se prononcer sur ces mille sentiers, en indiquant celui auquel donner la préférence.--Au hasard, je choisis le premier sujet qui se présente, tous me sont également bons. Je n'ai jamais l'intention de le traiter complètement, car il n'est rien dont je voie le fond; et ceux qui nous promettent de nous le montrer, ne tiennent pas davantage eux-mêmes leur engagement. Sur les cent aspects différents que revêt chaque chose et les nombreux détails que chacune présente, j'en prends un, et tantôt je ne fais que le lécher, tantôt je vais jusqu'à l'effleurer, parfois je l'entame jusqu'à l'os; je le scrute, non sur une large surface, mais aussi profondément que mon savoir me le permet, et, le plus souvent, je me plais à l'envisager sous un jour autre qu'on ne le fait d'ordinaire. Je me hasarderais bien à traiter à fond quelque matière, mais je me connais trop et ne puis m'abuser sur mon impuissance.--En agissant comme je le fais, risquant un mot ici, un mot là; donnant des échantillons sortis de leur cadre habituel, isolés; marchant sans idée arrêtée; ne m'étant engagé à rien, je ne suis pas tenu de faire œuvre de valeur réelle, je ne suis même pas lié envers moi-même et demeure libre de varier, autant qu'il me plaît, les sujets que je traite et la manière dont je le fais, sans que m'arrêtent ni doutes, ni incertitudes, ni ce qui par-dessus tout domine en moi, mon ignorance.