Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 74
=Faut-il tolérer qu'ils défient l'ennemi?=--Dans les sièges et autres circonstances où l'on est à portée de l'ennemi, on autorise volontiers les bravades des soldats qui le défient, l'injurient, l'accablent de reproches de toute espèce; ce procédé semble avoir sa raison d'être. C'est un résultat d'une certaine importance que d'en arriver à ôter à ses propres troupes toute assurance d'être reçu en grâce ou à composition; on y tend, en leur représentant qu'elles n'ont pas à en attendre d'un adversaire qu'elles ont comblé d'outrages et qu'elles n'ont d'autres ressources que de vaincre.--Vitellius en fit l'épreuve mais à ses dépens. Se trouvant en présence d'Othon, dont l'armée se composait de soldats dont la valeur était déprimée, parce que depuis longtemps ils avaient perdu l'habitude de faire la guerre et qu'ils étaient amollis par les délices d'un séjour prolongé à Rome, il les agaça tellement par ses apostrophes piquantes, leur reprochant leur pusillanimité, le regret qu'ils éprouvaient des belles dames et des fêtes dont ils étaient repus à la ville et se trouvaient privés, qu'il leur remit du cœur au ventre et finit par se les attirer sur les bras, ce que n'avaient pu faire toutes les exhortations que leurs chefs leur avaient adressées pour les décider à combattre. De fait des injures qui blessent au vif, peuvent aisément faire que celui qui ne marchait qu'à contre-cœur pour le service de son roi, marche dans un sentiment tout autre si, par surcroît, il a une injure personnelle à venger.
=Un général, pendant le combat, doit-il se déguiser pour n'être pas reconnu des ennemis.=--A considérer de quelle importance est, pour une armée, la conservation de son chef, importance qui est telle que c'est vers lui, qui dirige et dont dépendent tous les autres, que convergent principalement les efforts de l'ennemi, il semble hors de doute que, pour lui, se travestir et se déguiser au moment de se jeter dans la mêlée ainsi que l'ont fait certains et non des moindres, soit chose avantageuse. Ce mode a cependant l'inconvénient, qui n'est pas moindre que celui que l'on se propose d'éviter en agissant ainsi, que le capitaine qui y a recours ne se distingue plus au milieu des siens; le courage que leur inspirent son exemple et sa présence s'affaiblit d'autant; n'apercevant pas les marques distinctives et les enseignes qui d'habitude le leur signalent, ils s'imaginent qu'il est mort ou que, désespérant du succès, il s'est retiré du champ de bataille.--Pour ce qui est des faits, nous les voyons corroborer tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux manières de faire. Ce qui arriva à Pyrrhus dans la bataille qu'il livra en Italie au consul Levinus, plaide à la fois pour et contre; il s'était rendu méconnaissable en prenant, pour combattre, les armes de Mégacles auquel il avait donné les siennes; cela lui sauva certainement la vie, mais il faillit être victime de l'inconvénient que je signale et perdre la bataille.--Alexandre, César, Lucullus aimaient à marcher au combat avec des costumes et des armes de grande richesse, de couleurs voyantes, décelant qui ils étaient; Agis, Agésilas, le grand Gylippe au contraire allaient à la guerre dans un costume sévère dont rien n'indiquait qu'ils exerçaient le commandement.
=Est-il préférable, au combat, de demeurer sur la défensive ou de prendre l'offensive?=--Parmi les reproches relatifs à la bataille de Pharsale que l'on fait à Pompée, est celui d'avoir attendu de pied ferme l'attaque de l'adversaire. Voici ce qu'en propres termes Plutarque, qui sait mieux s'exprimer que moi, dit à cet égard: «Outre que cela diminue la violence avec laquelle se portent les premiers coups, quand ils le sont à la suite d'une course qu'on vient de fournir, on se prive de l'élan des combattants qui, lorsqu'ils se lancent les uns contre les autres ainsi que cela se pratique d'ordinaire, par l'impétuosité et la surexcitation qui en résultent, joint aux cris que chacun pousse, accroissent le courage du soldat au moment du choc décisif; tandis qu'on en arrive, en demeurant sur place, à ce qu'au lieu d'être surchauffé, sa chaleur s'éteint et se fige en quelque sorte.»--Mais si telle est l'appréciation à porter dans ce cas, si César eût été défait, n'aurait-on pas dit, tout aussi judicieusement, qu'une position est d'autant plus forte et plus difficile à enlever, qu'on ne se laisse pas aller à l'abandonner dans la chaleur du combat; que celui qui, suspendant sa marche, se concentre et ménage ses forces pour les employer suivant les besoins, a un grand avantage sur qui est obligé à une marche ininterrompue et a déjà fourni une course qui l'a presque mis hors d'haleine? En outre, une armée se compose de tant de fractions diverses, qu'elle ne saurait, si elle a à s'ébranler pour se ruer sur l'adversaire, y apporter, si elle le fait avec tant de furie, une précision suffisante pour que son ordre de bataille n'en soit pas troublé et rompu; et alors, les plus dispos s'engagent avant que leurs compagnons d'armes soient en mesure de leur prêter leur concours.--Dans cette bataille, si contraire aux lois de la morale, où deux frères se disputèrent l'empire des Perses, le Lacédémonien Cléarque, qui commandait les Grecs qui avaient embrassé le parti de Cyrus, les mena tranquillement à la charge, sans se hâter; et, arrivé à cinquante pas de l'ennemi, leur fit prendre la course. En abrégeant ainsi l'espace qu'ils avaient à franchir à une allure rapide, il espérait ménager leurs forces et, tout en leur permettant de conserver leurs rangs, leur donnait l'avantage de l'impétuosité qui augmentait leur puissance de choc et l'effet de leurs armes de jet.--D'autres ont, dans les armées sous leurs ordres, résolu de la manière suivante ce point controversé: «Si l'ennemi vous court sus, attendez-le de pied ferme; s'il vous attend de pied ferme, courez lui sus.»
=Vaut-il mieux attendre l'ennemi chez soi ou aller le combattre chez lui?=--Lors de l'invasion de l'empereur Charles-Quint en Provence, le roi François Ier eut à décider s'il le devancerait en se portant au-devant de lui en Italie, ou s'il l'attendrait sur ses états. Il se résolut à ce dernier parti, bien qu'il se rendit compte de l'avantage qu'il y a à transporter hors de chez soi le théâtre des hostilités, de telle sorte que le pays conservant ses ressources intactes, puisse continuellement fournir aux besoins en hommes et en argent. En outre, les nécessités de la guerre entraînent de continuels dégâts, auxquels nous ne nous décidons pas de gaîté de cœur à exposer ce qui nous appartient, d'autant que l'habitant s'y résigne moins facilement quand ils proviennent de gens de son parti que du fait de l'ennemi, à tel point, qu'il peut en résulter aisément des séditions et des troubles. Enfin, la licence de dérober et de piller, qui est pour le soldat une grande atténuation aux misères de la guerre, ne peut s'exercer dans son propre pays; et comme, dès lors, il n'a plus d'autre bénéfice à espérer que sa solde, il est difficile de le retenir à son poste quand il est à si courte distance de sa femme et de son chez lui. Ajoutons que celui qui met la nappe en est toujours pour les frais du festin; qu'il est plus agréable d'attaquer que de demeurer sur la défensive; que l'ébranlement résultant de la perte d'une bataille est si violent que, lorsque l'événement se passe sur notre sol, il est difficile que le pays tout entier n'en soit pas atteint, attendu que rien n'est si contagieux que la peur, ne trouve si aisément créance, ne se répand plus rapidement et qu'il est à craindre que les villes, aux portes desquelles l'orage aura éclaté, qui en auront été témoins, qui auront recueilli chefs et soldats encore ahuris et tremblants d'effroi, ne se jettent, sous le coup de l'émotion, dans quelque mauvaise résolution. Ces diverses considérations n'empêchèrent pas le roi de rappeler les forces qu'il avait au delà des Alpes et de se déterminer à voir venir l'ennemi; c'est qu'en effet, des raisons d'un autre ordre militent en sens contraire:--Étant sur son propre territoire, au milieu de populations amies, le roi, dans cette seconde hypothèse, était assuré de trouver en abondance toutes facilités. Les rivières, les moyens de passage étant à son entière disposition, les convois de vivres et d'argent s'effectueraient en toute sécurité sans qu'il soit besoin d'escorte. Ses sujets se montreraient d'autant plus dévoués que le danger serait plus proche. Disposant d'un grand nombre de villes et de points de résistance lui donnant toute sûreté, il demeurerait maître de combattre quand bon lui semblerait et seulement lorsqu'il y trouverait opportunité et avantage. S'il lui convenait de temporiser, il pouvait le faire à l'abri et tout à son aise, laissant son ennemi se morfondre et se désagréger de lui-même, en raison des difficultés qu'il aurait à surmonter sur un territoire où tout serait contre lui; où tout, devant, derrière, sur les flancs, lui serait hostile, où il serait dans l'impossibilité de faire reposer ses troupes, d'étendre ses cantonnements si des maladies survenaient; où il ne trouverait pas à abriter ses blessés; où il ne pourrait se procurer de l'argent et des vivres qu'en recourant à la force, où il n'aurait pas possibilité de se refaire et de reprendre haleine; où, ne connaissant le pays ni dans son ensemble, ni dans ses détails, il ne pourrait se préserver des embûches et des surprises; et où finalement sa situation serait irrémédiablement compromise, s'il venait à perdre une bataille, n'ayant où rallier les débris de son armée. En somme, il ne manquait pas d'exemples qu'il pouvait invoquer à l'appui de ces deux manières de faire.
Scipion estima beaucoup plus avantageux, et bien lui en prit, de transporter la guerre chez son ennemi en Afrique que de défendre son propre territoire et de combattre en Italie cet adversaire qui se trouvait déjà y avoir pris pied. Annibal, au contraire, dans cette même guerre, se perdit pour avoir abandonné ses conquêtes en pays étranger, afin de se porter à la défense du sien.--La fortune fut contraire aux Athéniens qui, laissant l'ennemi sur leur propre territoire, étaient passés en Sicile; elle se montra favorable à Agathocles roi de Syracuse qui, négligeant l'ennemi qu'il avait aux portes de sa capitale, alla l'attaquer en Afrique.
=Cette même indécision existe pour toutes les déterminations que nous pouvons avoir à prendre.=--Nous avons coutume de dire, et cela avec raison, que les événements et leurs conséquences découlent généralement, et à la guerre en particulier, de la fortune qui ne veut pas s'assujettir aux règles de notre jugement et de notre prudence, ce qu'exprime ainsi un poète latin: «_Souvent l'imprévoyance réussit et la prudence nous trompe; la fortune n'est pas toujours avec les plus dignes; toujours inconstante, elle va indistinctement d'un côté puis d'un autre. C'est qu'il est une puissance supérieure qui nous domine et tient sous sa dépendance tout ce qui est mortel_ (_Manilius_).» A l'envisager de près, il semble que cette même influence s'exerce sur les conseils que nous tenons, sur les délibérations que nous agitons, et que nos raisonnements eux-mêmes se ressentent du trouble et de l'incertitude de la fortune. «Nous raisonnons au hasard et inconsidérément, dit le Timée de Platon, parce que, comme nous-mêmes, notre raison est, dans une large mesure, le jouet du hasard.»
CHAPITRE XLVIII.
_Des chevaux d'armes._
Me voici devenu grammairien, moi qui n'ai jamais appris une langue que par routine et qui ne sais même pas encore ce que c'est qu'un adjectif, un subjonctif et un ablatif.
=Chez les Romains, les chevaux avaient différents noms suivant l'emploi auquel ils étaient destinés.=--Il me semble avoir ouï dire que les Romains avaient des chevaux qu'ils appelaient soit _funales_ (chevaux d'attelage), soit _dexteriores_. Ces derniers étaient à deux fins, tenus en dehors des traits et à droite, d'où leur nom; c'étaient des chevaux de relais, qui se montaient au besoin comme des chevaux frais, et de là est venue l'appellation de _destriers_ que nous donnons à nos chevaux de selle; c'est aussi ce qui fait que les auteurs qui écrivent en roman se servent de l'expression _adestrer_, pour dire accompagner.--Les gentilshommes romains avaient encore des _desultiores equos_, chevaux dressés de façon que sans bride et sans selle, allant par deux, ils galopaient à l'allure la plus rapide, chacun, de lui-même, joignant constamment l'autre, si bien que lorsque le cavalier monté sur l'un d'eux et le sentant fatigué, voulait changer de monture, s'élançant, il passait de l'un à l'autre sans ralentir l'allure; et cela, alors même qu'il était armé de toutes pièces.--Les guerriers numides agissaient de même; ils avaient un second cheval conduit en main, pour en changer au plus fort de la mêlée: «_Comme nos cavaliers qui sautent d'un cheval sur un autre, les Numides avaient coutume de mener deux chevaux à la guerre; et souvent, au fort du combat, ils se jetaient tout armés d'un cheval fatigué sur un cheval frais, tant leur agilité était grande et tant leurs chevaux étaient dociles_ (_Tite-Live_).»
=Il y a des chevaux dressés à défendre leurs maîtres.=--Certains chevaux sont dressés à défendre leur maître, à courir sus à qui leur présente une épée nue, à se précipiter sur ceux qui les attaquent et les affrontent; ils les frappent de leurs pieds et les mordent. Mais il leur advient de nuire de la sorte encore plus souvent aux amis qu'aux ennemis; sans compter que vous ne pouvez les maîtriser comme vous le voulez et qu'une fois qu'ils sont aux prises vous êtes à la merci de ce qui peut leur arriver.--Artibius, qui commandait les Perses contre Onesilus, roi de Salamine, montait un cheval de la sorte; mal lui en prit, ce fut cause de sa mort. Il était engagé dans un combat singulier avec son ennemi et comme son cheval se cabrait contre Onesilus, l'écuyer de ce dernier lui planta une faux entre les deux épaules.--Les Italiens racontent qu'à la bataille de Fornoue, le cheval du roi Charles VIII le dégagea, par ses ruades et ses coups de pied, de nombre d'ennemis qui le pressaient et qui, sans cela, lui eussent fait mauvais parti; si le fait est exact, c'est un bien grand hasard.--Les Mamelouks se vantent d'avoir les chevaux d'armes les plus adroits qui soient; que d'instinct, autant que par habitude, ils sont faits à reconnaître et distinguer un ennemi sur lequel, à un signal de la voix ou autre de leur cavalier, ils se ruent, les accablant de coups de pied et de coups de dents. Ils en arrivent aussi à ramasser avec leur bouche les lances et les dards qui sont à terre autour d'eux et les offrent à leur maître, quand celui-ci le leur commande.
=Particularités afférentes aux chevaux d'Alexandre et de César.=--On dit de César et aussi du grand Pompée, qu'entre autres talents de premier ordre, ils avaient celui d'être des cavaliers émérites. César, dans sa jeunesse, montait sur un cheval sans selle et sans bride, et, conservant les mains derrière le dos, s'abandonnait à la fougue de l'animal.--La nature, qui de lui et d'Alexandre a fait deux prodiges en art militaire, semble les avoir également dotés de montures extraordinaires. Chacun sait que Bucéphale, le cheval d'Alexandre, avait une tête qui tenait de celle du taureau; qu'il ne se laissait monter par personne autre que son maître, et n'avait pu être dressé que par lui; qu'après sa mort, des honneurs divins lui furent rendus et son nom donné à une ville construite pour perpétuer sa mémoire. César en eut un dont les pieds de devant avaient une conformation se rapprochant de celle du pied de l'homme; ses sabots étaient entaillés et formaient en quelque sorte des doigts; seul, César avait pu le dresser et pouvait le monter; après sa mort, il plaça son image dans un temple dédié à Vénus.
=L'exercice du cheval est salutaire.=--Quand je suis à cheval, je n'en descends pas volontiers; car c'est le mode de locomotion que je préfère, que je sois bien portant ou malade. Platon en recommande l'exercice comme favorable à la santé, et Pline dit qu'il convient pour l'estomac et qu'il entretient la souplesse des articulations. Mais poursuivons ce sujet, puisque c'est ce dont nous nous occupons.
Xénophon cite une loi qui défendait de voyager à pied à tout homme possédant un cheval.--Trogue-Pompée et Justin rapportent que les Parthes avaient coutume non seulement de combattre à cheval, mais encore d'y demeurer lorsqu'ils traitaient de leurs affaires publiques ou privées, qu'ils faisaient leurs achats, discutaient, causaient ou se promenaient; et que, chez eux, la différence essentielle entre les hommes libres et les serfs consistait en ce que les premiers allaient à cheval et les autres à pied; cette institution remontait au roi Cyrus.
=Pour combattre, les Romains faisaient parfois mettre pied à terre à leurs gens à cheval; aux peuples nouvellement conquis ils ôtaient leurs armes et leurs chevaux.=--L'histoire romaine nous donne plusieurs exemples, et Suétone le remarque plus particulièrement chez César, de capitaines qui prescrivaient à leurs guerriers à cheval de mettre pied à terre dans les circonstances critiques, autant pour enlever aux soldats toute espérance de fuite qu'en raison des avantages qu'ils espéraient de ce genre de combat, «_où, sans conteste, excelle le Romain_», dit Tite-Live.--Quoi qu'il en soit, la première précaution qu'ils prenaient pour contenir les révoltes des peuples qu'ils venaient de soumettre, était de leur enlever armes et chevaux; c'est pourquoi nous lisons si souvent dans César: «_Il commande qu'on livre les armes, qu'on amène les chevaux, qu'on donne des otages_».--Le Grand Seigneur ne permet aujourd'hui, dans toute l'étendue de son empire, à aucun chrétien ou juif de posséder un cheval.
=Nos ancêtres combattaient généralement à pied.=--Nos ancêtres, notamment à l'époque de la guerre des Anglais, mettaient généralement pied à terre dans les combats de certaine importance et dans les batailles rangées, ne se fiant qu'à leur propre force, à leur courage et à leur vigueur personnels pour défendre des choses aussi précieuses que l'honneur et la vie. Quoi qu'en dise Chrysanthe, dans Xénophon, quand vous combattez à cheval, vous liez votre valeur et votre fortune à celles de votre cheval; les blessures et la mort qui peuvent l'atteindre, peuvent causer votre perte; s'il s'effraie ou s'emporte, vous voilà lâche ou téméraire; que vous soyez impuissant à l'arrêter ou à le pousser en avant, votre honneur en dépend. C'est pourquoi je ne trouve pas étonnant que les combats à pied que se livraient nos ancêtres, aient été plus sérieux et plus opiniâtres que ceux qui se livrent à cheval: «_Vainqueurs et vaincus se ruaient, se massacraient; nul ne songeait à fuir_ (_Virgile_)»; la victoire était alors bien plus disputée, tandis que maintenant la déroute est immédiate: «_Les premiers cris et la première charge décident du succès_ (_Tite-Live_).»
=Les armes les plus courtes sont les meilleures, une épée vaut mieux qu'une arquebuse.=--Dans une question où le hasard a si grande part, il faut mettre le plus de chance de réussite de notre côté; aussi conseillerais-je l'emploi des armes de main le plus courtes possible, comme étant celles dont les effets dépendent le plus de nous. Il est évident que nous sommes bien plus sûrs d'une épée que nous avons en main, que de la balle qui s'échappe de notre arquebuse, laquelle comprend des éléments divers; la poudre, la pierre, le rouet, dont le moindre venant à manquer compromet du même coup votre fortune. On est plus certain du coup qu'on assène soi-même que de celui que l'on envoie à travers les airs: «_Les coups dont on abandonne la direction au vent, sont incertains: l'épée est la force du soldat, toutes les nations guerrières combattent avec l'épée_ (_Lucain_).»
=Aussi faut-il espérer qu'on abandonnera les armes à feu pour en revenir aux armes anciennes.--Ce qu'était la phalarique.=--Pour ce qui est des armes à feu de notre époque, j'en parlerai plus en détail quand je comparerai nos armes à celles dont il était fait usage dans l'antiquité. Sauf la détonation qui surprend mais à laquelle on est aujourd'hui habitué, je crois qu'elles sont de peu d'efficacité et espère qu'un jour on renoncera à leur emploi.--L'arme dont les Italiens faisaient jadis usage était autrement redoutable; c'était à la fois une arme de jet et une arme à feu; ils la nommaient _phalarica_. La phalarique consistait en une sorte de javeline armée à son extrémité d'un fer de trois pieds de long, capable de percer de part en part un homme et son armure; elle se lançait soit à la main en rase campagne, soit avec des engins quand, dans les sièges, on s'en servait pour la défense; la hampe était revêtue d'étoupe enduite de poix et d'huile qui s'enflammait dans sa course; en pénétrant le corps ou le bouclier, elle empêchait tout usage des armes et immobilisait bras et jambes. Toutefois, il semble que lorsqu'on en arrivait au corps à corps, elle était une gêne à la marche de l'assaillant, et que le sol jonché de tronçons en combustion devait, au cours de la mêlée, être également incommode pour tous: «_Semblable à la foudre, la phalarique fendait l'air avec un horrible sifflement_ (_Virgile_).»
=Autres armes des anciens, qui suppléaient à nos armes à feu.=--Ils avaient encore d'autres moyens d'action qui, par l'habitude de s'en servir, possédaient une grande puissance à laquelle, dans notre inexpérience, nous ne pouvons croire et qui suppléaient à l'emploi de notre poudre et de nos boulets qui leur étaient inconnus. Ils lançaient leurs javelots avec une telle force, que souvent ils transperçaient d'un seul trait deux boucliers et les deux hommes qui en étaient armés, et les liaient pour ainsi dire l'un à l'autre. Leurs frondes avaient une portée aussi juste et aussi longue que nos armes actuelles: «_Exercés à lancer sur la mer les cailloux ronds du rivage, et à tirer avec leurs frondes d'une distance considérable dans des cercles de médiocre grandeur, ils blessaient leurs ennemis, non seulement à la tête, mais à telle partie du visage qu'il leur plaisait_ (_Tite-Live_).» Les engins qu'ils employaient pour battre les murailles, avaient même effet et faisaient même tapage que les nôtres: «_Au bruit terrible dont retentissaient les murailles sous les coups des assiégeants, le trouble et l'effroi s'emparèrent des assiégés_ (_Tite-Live_).»--Les Gaulois d'Asie, qui sont de même origine que nous, dressés à combattre à l'arme de main, ce qui nécessite plus de courage, avaient en horreur ces armes traîtresses atteignant à distance: «_La largeur des plaies ne les effraie pas; et même lorsqu'elles sont plus larges que profondes, ils s'en font gloire comme d'une preuve de valeur. Mais si au contraire la pointe d'une flèche ou une balle de plomb lancée avec la fronde, pénètre profondément dans leur chair en ne laissant qu'une trace légère à la surface, alors, furieux de périr d'une piqûre, ils se roulent par terre de rage et de honte_ (_Tite-Live_)»; cela ne s'applique-t-il pas presque textuellement à nos arquebuses?--Les Grecs, dans la retraite si longue et si célèbre des Dix-mille, rencontrèrent une nation qui leur fit beaucoup de mal en employant contre eux de très grands arcs, très forts, qui lançaient des flèches de longueur telle que ramassées et rejetées à la main comme on le fait d'un javelot, elles traversaient un bouclier et, du même coup, l'homme qui en était armé.--Les catapultes que Denys inventa à Syracuse pour lancer des traits énormes et des pierres de volume considérable et qui les projetaient au loin avec tant de violence, avaient bien du rapport avec les inventions de notre époque.