Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 72
=La satiété leur rend insipides tous les plaisirs.=--Le roi Hiéron, d'après Xénophon, allait jusqu'à prétendre que les souverains sont, dans la jouissance des voluptés intimes, dans des conditions pires que les particuliers, parce que l'aisance et facilité qu'ils ont à les satisfaire leur ôtent cette saveur aigre-douce que nous devons à plus de difficulté: «_Trop d'amour nous dégoûte, comme l'excès d'un mets agréable affadit l'estomac_ (_Ovide_).» Pense-t-on que les enfants de chœur prennent grand plaisir à la musique? la satiété la leur rend plutôt ennuyeuse. Les festins, les danses, les mascarades, les tournois réjouissent ceux qui ne les voient pas souvent et ont désir de les voir; mais pour ceux pour lesquels ce sont des choses ordinaires, cela devient fade et peu réjouissant; de même les femmes ne sont plus un excitant pour celui qui jouit d'elles à satiété; qui passe son temps à boire sans soif, n'éprouve plus de plaisir à boire; les farces des bateleurs nous amusent, mais pour eux ce sont des corvées. Et c'est ce qui fait que les princes aiment à se travestir quelquefois, à descendre vivre de la vie des dernières classes de la société et qu'ils s'en font fête: «_Un peu de changement ne déplaît pas aux grands; quelquefois un frugal repas, sans tapis et sans pourpre, sous le toit du pauvre, déride leur front_ (_Horace_).»--Il n'y a rien qui soit gênant et nous ôte l'appétit comme l'abondance: quels désirs ne s'apaiseraient chez qui aurait trois cents femmes à sa disposition, comme les a le Grand Seigneur dans son sérail? Quel goût à chasser pouvait avoir celui de ses ancêtres qui n'y allait jamais qu'avec au moins sept mille fauconniers, et quelle physionomie pouvait présenter une pareille chasse?
=Ils sont constamment sous les yeux de leurs sujets qui les jugent avec sévérité.=--Sans compter que cet éclat qui accompagne la grandeur a, je crois, des inconvénients des plus incommodes quand ils veulent se livrer à la jouissance de plaisirs plus doux; ils sont trop en vue et trop de gens s'occupent d'eux, si bien que je ne comprends pas qu'on leur demande de cacher et dissimuler davantage leurs fautes. A ajouter que ce qui de notre part est indiscrétion, est qualifié chez eux, par le peuple, de tyrannie, de mépris et dédain des lois; et qu'en outre de ce que comme tous autres ils sont enclins à mal faire, il semble que de plus ils se fassent, en pareil cas, un plaisir de violer et de fouler aux pieds les règlements publics. Platon est dans le vrai quand, dans son Gorgias, donnant comme définition du tyran, celui qui, dans une cité, a licence de faire tout ce qui lui plaît, il dit que la vue et la publicité des abus qu'il commet blessent souvent plus que ces abus eux-mêmes. Chacun redoute d'être épié et contrôlé; eux, le sont jusque dans leurs attitudes et leurs pensées, tout le monde estimant que c'est son droit de les juger et qu'il y a intérêt; sans compter que les taches ressortent d'autant plus que la place où elles sont est plus apparente et plus éclairée, qu'un signe ou une verrue au front se remarque davantage qu'une balafre ailleurs. C'est le motif pour lequel les poètes représentent toujours Jupiter, dans ses aventures galantes, sous une forme autre que la sienne, et que, parmi tant de scènes de ce genre qu'ils lui attribuent, il n'en est qu'une seule, ce me semble, où il soit représenté dans toute sa grandeur et sa majesté.
Hiéron, auquel nous revenons, raconte également combien sa royauté lui est incommode en l'empêchant d'aller et de voyager en toute liberté, le retenant en quelque sorte prisonnier, sans pouvoir franchir les limites de son pays et faisant que partout il est constamment entouré d'une foule importune. Il faut convenir que, la plupart du temps, en voyant nos rois tout seuls à table, assiégés de tant de gens inconnus, leur parlant et les regardant, j'ai été souvent pris de pitié plutôt que d'envie. Le roi Alphonse disait à ce propos que le sort des ânes était sous ce rapport préférable au leur; leurs maîtres au moins les laissent paître à leur aise, ce que les rois ne peuvent obtenir de leurs serviteurs. Je n'ai jamais compris que ce pût être de quelque agrément pour un homme raisonnable d'être sous les regards d'une vingtaine de personnes, lorsqu'il est sur sa chaise percée; je n'ai pas davantage saisi qu'il soit, pour un roi, plus commode et mieux porté d'être servi par quelqu'un qui a dix mille livres de rente, ou qui a pris Casal, ou défendu Sienne, que par un bon valet de chambre, connaissant bien son service.--Les avantages des princes ne sont guère qu'imaginaires; chaque échelon social a en quelque sorte ses princes. César appelle des roitelets tous les seigneurs qui, en Gaule, de son temps, avaient droit de rendre la justice.
=La vie d'un seigneur retiré dans ses terres, loin de la cour, est bien préférable.=--Pour dire vrai, sauf l'appellation de «Sire», on va bien loin aujourd'hui dans l'imitation de la manière d'être et de faire de nos rois; voyez dans les provinces éloignées de la cour, en Bretagne par exemple, un seigneur vivant dans son fief et y résidant: son train de maison, ses rapports avec ses sujets, les officiers qui l'assistent, le genre de vie qu'il mène, le service auquel chacun est astreint autour de lui, le cérémonial dont il s'entoure, sa vie intime au milieu de ses serviteurs, voire même les idées qui le hantent, il n'est rien de plus royal. Il entend parler de son maître une fois l'an, comme du roi de Perse, et ne le distingue que parce qu'il subsiste entre eux quelques liens de parenté, consignés dans ses archives.--De fait, nos lois nous donnent une liberté suffisante; et les obligations auxquelles un gentilhomme est astreint vis-à-vis de son souverain se faisant à peine sentir deux fois dans la vie, une sujétion complète et effective ne s'impose qu'à ceux d'entre nous auxquels elle convient, et l'acceptent en retour de l'honneur et du profit qu'ils en retirent; celui qui, confiné dans ses terres, s'y tient coi et sait diriger ses affaires sans querelles ni procès, est aussi libre que le doge de Venise: «_Peu d'hommes sont enchaînés à la servitude, beaucoup s'y enchaînent_ (_Sénèque_).»
=Les rois ne connaissent pas l'amitié, la confiance; ils n'ont autour d'eux que des flatteurs et des hypocrites.=--Mais ce qu'Hiéron place au nombre des plus grands inconvénients de la royauté, c'est la privation des amitiés et relations cordiales qui sont le charme le plus doux, le plus parfait de l'existence de l'homme: «Quelle marque d'affection et de bons sentiments à mon endroit m'est-il possible de recevoir, dit-il, de quelqu'un qui, que ce soit ou non de son fait, me doit d'être vis-à-vis de moi tout ce qu'il a possibilité d'être? Puis-je tenir compte de l'humilité de sa parole, de sa respectueuse courtoisie, alors qu'il ne peut en agir autrement? Les honneurs que nous rendent ceux qui nous craignent, ne nous honorent pas, ils s'adressent à la royauté et non à moi personnellement: «_Le plus grand avantage de la royauté, c'est que le peuple est obligé non seulement de souffrir, mais encore de louer les actions du maître_ (_Sénèque_).» Ne vois-je pas le mauvais roi comme le bon, celui qu'on hait comme celui qu'on aime, être traités l'un et l'autre de la même façon? on semblait avoir à l'égard de mon prédécesseur la même déférence que pour moi, on le servait avec le même cérémonial, et il en sera de même pour mon successeur. Si mes sujets ne m'offensent pas, ce n'est pas là une preuve indiscutable de sincère affection; je ne puis la considérer comme telle, puisque lors même qu'ils voudraient m'offenser, ils ne le peuvent pas. Nul ne me fréquente parce qu'il a de l'amitié pour moi; ce sentiment ne peut naître quand les relations et les échanges d'idées sont si rares; l'élévation de mon rang me tient à l'écart de toute intimité; entre les autres hommes et moi il y a trop d'inégalité et de disproportion. Ils font partie de ma suite parce que cela a bon air, que c'est la coutume; et encore est-ce plutôt à ma fortune qu'à moi qu'ils sont attachés et dans le but d'augmenter la leur. Tout ce qu'ils me disent et font est entaché de dissimulation, leur liberté étant tenue en bride par la toute-puissance qu'en toutes choses j'exerce sur eux; je ne vois rien à découvert autour de moi, rien qui ne soit masqué.»--Ses courtisans louaient un jour l'empereur Julien de ce qu'il s'efforçait d'être juste: «Je m'enorgueillirais certainement de ces louanges, leur répondit-il, si elles venaient de personnes qui oseraient dénoncer et blâmer mes actes, si je me conduisais autrement.»
=Les commodités effectives dont ils jouissent leur sont communes avec les autres hommes.=--Toutes les commodités effectives dont jouissent les princes leur sont communes avec les hommes de fortune moyenne (les dieux seuls montent des chevaux ailés et se nourrissent d'ambroisie); ils ne diffèrent pas de nous sous le rapport du sommeil et de l'appétit; l'acier de leur armure n'est pas de meilleure trempe que celui dont sont forgées les nôtres; leur couronne ne les abrite ni du soleil, ni de la pluie.--Dioclétien, porté au plus haut et plus envié degré de la fortune, en descendit pour jouir des satisfactions de la vie d'un simple particulier. Quelque temps après, les nécessités des affaires publiques réclamant qu'il en prît à nouveau la direction, il répondait à ceux qui venaient le prier d'en accepter la charge: «Vous ne chercheriez pas à me persuader, si vous voyiez la belle venue des arbres que j'ai plantés moi-même sur mes terres et les beaux melons que j'y ai semés.»
=Gouvernement idéal.=--Anacharsis est d'avis que l'état le plus heureux serait celui qui aurait un gouvernement tel, que, toutes autres conditions égales, on y verrait la prééminence donnée à la vertu et le vice relégué au dernier rang.
=Une folle ambition les porte souvent à ravager le monde, lorsqu'ils pourraient sans efforts se procurer le repos et les vrais plaisirs.=--Quand le roi Pyrrhus méditait de passer en Italie, Cinéas, son sage conseiller, voulant lui faire sentir l'inanité de son ambition, lui dit: «Et dans quel but, Sire, concevez-vous cette grande entreprise?»--«Pour me rendre maître de l'Italie,» répondit le roi.--«Et cela fait?» poursuivit Cinéas.--«Je passerai en Gaule et en Espagne.»--«Et après?»--«J'irai subjuguer l'Afrique; et, quand enfin je serai maître du monde, je me reposerai et vivrai content et tranquille.»--«Pour Dieu! Sire, répliqua alors Cinéas, dites-moi ce qui vous empêche d'en agir de la sorte dès à présent, si telle était votre volonté; pourquoi ne pas jouir sur l'heure de ce repos auquel vous dites aspirer et vous épargner ainsi tant d'embarras, tant de hasards, auxquels de gaîté de cœur vous allez vous exposer, avant d'atteindre ce but que vous avez dès maintenant à votre portée?»--«_C'est sans doute parce qu'il ne connaissait pas les bornes que l'on doit mettre à ses désirs, et au delà desquelles prend fin le plaisir véritable_ (_Lucrèce_).»
«_Chacun est l'artisan de sa fortune_ (_Cornélius Népos_)»; cette maxime de l'antiquité, que je trouve si belle et qui est ici d'à propos, servira de conclusion au présent chapitre.
CHAPITRE XLIII.
_Des lois somptuaires._
=Interdire l'usage de l'or et de la soie à certaines classes de la société, dans le but d'enrayer le luxe, c'est aller à l'encontre de ce que l'on se propose.=--La manière dont nos lois cherchent à enrayer les dépenses extravagantes et si pleines d'ostentation que nous apportons à la tenue de la table et au costume, semble aller à l'encontre du but qu'elles se proposent. Le vrai moyen d'y atteindre, serait d'inspirer aux hommes le mépris de l'or et de la soie comme choses frivoles et inutiles; au lieu de cela, nous en accroissons la valeur et le prix qu'on y attache, ce qui est une façon bien sotte de les en dégoûter. Dire, ainsi qu'on l'a fait, que les princes seuls pourront manger du turbot et porter du velours et des tissus d'or et l'interdire au peuple, qu'est-ce, sinon donner de l'importance à ces choses et augmenter l'envie de chacun d'en user! Que les rois renoncent hardiment à ces marques de grandeur, ils en ont assez d'autres; de semblables excès sont plus excusables chez des particuliers que chez des princes. Ce qui se passe chez quelques nations, nous montre qu'il y a assez de meilleurs moyens d'établir par des distinctions extérieures les degrés de la hiérarchie sociale (ce que je considère du reste comme une mesure sage dans un gouvernement), sans recourir à un étalage qui développe la corruption et a des inconvénients si évidents.
=L'exemple des grands fait loi; c'est pourquoi ils devraient se distinguer par leur simplicité.=--Il est vraiment merveilleux de voir combien la coutume, dans des choses comme celles-ci au fond si indifférentes, s'introduit aisément et s'impose avec autorité. Il y avait à peine un an qu'à la cour, pour le deuil du roi Henry II, on portait du drap, que déjà, au sentiment de chacun, la soie était tombée en un tel discrédit, qu'en voyant quelqu'un en être vêtu, on pensait aussitôt que ce devait être quelque bourgeois de la ville; elle était devenue le propre des médecins et des chirurgiens; et, bien que dans toutes les classes de la société tout le monde fût à peu près habillé de même, la distinction naturelle de chacun suffisait pour dénoter celle à laquelle il appartenait. Qu'il faut peu de temps aux armées pour que le pourpoint maculé de chamois et de toile soit en honneur et que les vêtements riches et brillants soient dédaignés, soient même un sujet de reproche pour ceux qui en portent! Que les rois donnent l'exemple de renoncer à ces dépenses: en un mois, sans édit, sans ordonnance, ce sera chose faite; tous, après eux, nous en ferons autant. La loi, au rebours de ce qu'elle prescrit aujourd'hui, devrait porter que les étoffes de couleur éclatante et les joyaux sont interdits à tout le monde, sauf aux bateleurs et aux courtisanes.
C'est ainsi que Zéleucus corrigea les mœurs corrompues des Locriens. Ses ordonnances portaient «que les femmes de condition libre ne pourraient avoir à leur suite plus d'une femme de chambre, hors le cas où elles seraient ivres. Que seules les filles publiques et de mauvaise vie pourraient sortir la nuit hors ville, porter sur leur personne des bijoux en or et des robes enrichies de broderies. Qu'à l'exception de ceux faisant métier de prostituer les femmes et les filles, aucun homme ne devrait avoir de bagues en or, ni de vêtements de tissu délicat, du genre des étoffes fabriquées à Milet». Par ces exceptions qui stigmatisaient ceux auxquels elles s'appliquaient, il détourna ingénieusement ses concitoyens de ces superfluités et de leurs attraits pernicieux; moyen très efficace, en éveillant l'honneur et l'ambition, d'amener les hommes à la pratique de leurs devoirs et à l'obéissance aux lois.
=Bizarrerie et incommodités de certaines modes.=--Nos rois ont toute facilité pour de semblables réformes dans ces questions de mode; leur goût fait loi: «_Tout ce que font les princes, il semble qu'ils le commandent_ (_Quintilien_)», et le reste de la France se règle sur ce qui se fait à la cour. Qu'ils abandonnent ce genre de culottes si laid, qui dessinent des parties du corps que d'ordinaire on n'affiche pas; ces pourpoints si amples et si lourds qui nous font une tournure tout autre que celle que nous avons naturellement, qui sont si incommodes quand on veut s'armer; ces longs cheveux qui donnent un air efféminé; cet usage de s'embrasser entre gens qui se connaissent, quand on s'aborde; de baiser les mains de qui l'on salue, ce que l'on ne faisait jadis qu'à l'égard des princes; qu'ils condamnent cette habitude, qu'en un lieu où une attitude respectueuse est de mise, un gentilhomme se tienne sans épée au côté, le vêtement ouvert et flottant comme s'il venait de la garde-robe; et cette autre, contraire à celle de nos pères et au privilège qu'avait la noblesse en France, qui veut aujourd'hui qu'autour de ces mêmes princes, en quelque lieu que ce soit, si loin qu'on se trouve d'eux, on se tienne la tête découverte, et cela, non seulement quand il s'agit d'eux, mais à l'égard de cent autres, tant nous avons de tiers, de quarts de roi, qui ont les mêmes exigences; qu'ils le veuillent, et ces innovations et beaucoup d'autres du même genre et tout aussi regrettables, seront aussitôt décriées et disparaîtront.--Ce sont là des erreurs toutes superficielles, elles n'en sont pas moins de fâcheux pronostics; quand nous voyons les enduits de nos murs et de nos cloisons se fendiller, nous sommes avertis que le gros œuvre du bâtiment se disjoint.
=Même dans les modes, les changements sont dangereux pour la jeunesse.=--Platon, dans ses Lois, estime qu'il n'y a pas au monde de calamité plus dommageable pour sa cité, que de laisser la jeunesse prendre la liberté d'apporter des changements dans son costume, dans ses manières de faire, ses danses, ses exercices et ses chants, et de leur en substituer d'autres, obéissant en cela tantôt à une impression, tantôt à une autre; recherchant les nouveautés, en honorant les auteurs, ce qui conduit à la corruption des mœurs et fait que * toutes les anciennes institutions en arrivent à être sapées et méprisées. En toutes choses, sauf pour ce qui est mauvais, les changements sont à craindre, qu'ils surviennent dans le cours des saisons, la direction des vents, le mode de nourriture, le cours de nos humeurs. Aucune loi n'a de valeur bien effective, en dehors de celles auxquelles Dieu a donné une durée remontant à une époque si reculée que personne n'en sait l'origine et ne les a jamais connues autres.
CHAPITRE XLIV.
_Du sommeil._
=Le sage peut commander à ses passions, il ne peut les empêcher d'émouvoir son âme; aussi faut-il regarder comme très extraordinaires ces hommes qui, dans les plus importantes circonstances de leur vie, ont pu se livrer au sommeil.=--La raison nous ordonne bien de suivre toujours le même chemin, mais non toutefois d'aller constamment à la même allure; et, quoique le sage ne doive pas permettre à ses passions de dévier de la voie droite, il peut fort bien, sans manquer à son devoir; en tenir compte pour hâter ou retarder sa marche, au lieu de demeurer au milieu d'elles, comme un colosse immobile et impassible. Au courage en personne, le pouls battrait plus fort, je crois, en allant à l'assaut qu'en allant dîner; il y a même des circonstances où il est nécessaire qu'il s'échauffe et s'émeuve. Aussi ai-je remarqué comme une particularité, se produisant rarement il est vrai, que quelquefois les grands personnages, dans les affaires de grande importance et les entreprises de la plus haute gravité, conservent tellement leur assiette habituelle, que leur sommeil n'en est seulement pas écourté.
Le jour de la bataille opiniâtre qu'il livra à Darius, Alexandre le Grand dormit si profondément et si avant dans la matinée, que le temps pressant de marcher au combat, Parménion fut obligé d'entrer dans sa chambre, d'approcher de son lit et, pour l'éveiller, de l'appeler deux ou trois fois par son nom.--L'empereur Othon, la nuit même où il avait résolu de se tuer, après avoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent entre ses serviteurs, affilé le tranchant de l'épée avec laquelle il voulait se donner la mort, n'attendant plus que d'apprendre si tous ses amis étaient parvenus à se mettre en sûreté, s'endormit d'un sommeil si profond, que ses ronflements parvenaient jusqu'à ses valets de chambre.--La mort de cet empereur offre beaucoup de rapprochement avec celle du grand Caton, sur ce point notamment: Caton, prêt à se détruire, attendant qu'on lui apportât la nouvelle que les sénateurs qu'il éloignait de lui, étaient sortis du port d'Utique, se mit à si bien dormir qu'on entendait le bruit de sa respiration de la chambre voisine. La personne qu'il avait envoyée au port l'ayant éveillé pour lui dire que la tempête gênait considérablement les sénateurs pour la manœuvre de la voile, il en envoya une autre, et, se renfonçant dans son lit, reprit son sommeil jusqu'au retour de ce second messager venant lui annoncer que le départ avait pu s'effectuer.--Nous trouvons encore chez Caton une certaine similitude avec ce que nous avons rapporté d'Alexandre. Lors de ce grand et dangereux orage que faillit soulever contre lui la sédition du tribun Métellus qui, à propos de la conjuration de Catilina, voulait publier le décret rappelant dans Rome Pompée et son armée, ce à quoi Caton seul était opposé, de graves paroles, de grandes menaces avaient été échangées au Sénat entre Métellus et lui; et le lendemain, sur le forum, devait avoir lieu cette publication. Les deux adversaires devaient s'y retrouver: Métellus, appuyé par le peuple et par César qui, à ce moment, était favorable à Pompée, devait se présenter accompagné de nombreux esclaves étrangers et de spadassins prêts à toutes les violences; Caton n'ayant pour lui que son indomptable fermeté. Aussi ses parents, ses domestiques et beaucoup de gens de bien étaient-ils en grand souci sur son compte; préoccupés du danger auquel il allait s'exposer, il y en eut qui passèrent la nuit chez lui, mais ne purent ni reposer, ni boire ni manger; sa femme et ses sœurs ne cessaient de pleurer et de se tourmenter. Lui, au contraire, réconfortait tout le monde; après avoir soupé comme à son ordinaire, il alla se coucher et dormit d'un sommeil si profond jusqu'au matin, qu'un de ses collègues au tribunat dut venir le réveiller pour se rendre à l'assemblée où les partis allaient se trouver aux prises. Connaissant, par les actes de sa vie entière, combien était grand son courage, nous pouvons, sans crainte de nous tromper, attribuer ce calme en cette circonstance, à ce que son âme était bien au-dessus de semblables accidents qui, pour lui, n'étaient pas un sujet de plus grande préoccupation que les incidents ordinaires de la vie.
Au combat naval qu'il remporta en Sicile sur Sextus Pompée, Auguste, au moment d'engager l'action, dormait si profondément, qu'il fallut que ses amis l'éveillassent pour qu'il donnât le signal du combat; cela fut cause que, plus tard, M. Antoine lui reprocha de n'avoir pas eu seulement le cœur d'assister aux évolutions de ses vaisseaux et de n'avoir osé se montrer à ses soldats que lorsque Agrippa vint lui annoncer que la victoire était à lui.--Marius le jeune fit pis encore: le jour de son dernier effort contre Sylla, après avoir rangé son armée en bataille, donné le mot d'ordre et le signal de l'engagement, il se coucha à l'ombre, sous un arbre, pour se reposer, et s'endormit si complètement, qu'à peine fut-il réveillé quand ses gens, en fuite, vinrent à passer près de lui; il n'avait rien vu du combat. On attribue le fait à la fatigue excessive produite par un excès de travail et le manque de sommeil, il était à bout de forces.
=Le sommeil est-il nécessaire à la vie?=--Il appartient aux médecins de nous dire si le sommeil est nécessaire à l'homme au point que notre vie en dépende. A l'appui de cette assertion, nous trouvons bien qu'à Rome on fit mourir, en le privant de sommeil, Persée roi de Macédoine, qui se trouvait être prisonnier; mais, d'autre part, Pline relate d'autres cas de personnes qui ont vécu longtemps sans dormir. Hérodote parle de peuples où l'on dort pendant la moitié de l'année et où l'on veille pendant l'autre moitié; et les biographes d'Épiménide racontent que ce sage demeura endormi pendant cinquante-sept ans consécutifs.
CHAPITRE XLV.
_Sur la bataille de Dreux._