Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 71
=Les biens ne sont donc pas plus réels que les maux, les uns comme les autres ne sont tels que par l'appréciation que nous en portons.=--Aisance et indigence dépendent donc de l'opinion que chacun s'en fait; la richesse, pas plus que la gloire, que la santé, n'ont d'attrait et ne causent de plaisir qu'autant que leur en prête celui qui les possède. Chacun est bien ou mal en ce monde, suivant ce que lui-même en pense: est content, celui qui se croit satisfait et non celui que les autres jugent tel; la croyance qu'on en a, fait seule que cela peut être et est en réalité. La fortune ne nous fait ni bien ni mal; elle se borne à nous fournir les éléments du bien et du mal et possibilité de les mettre en œuvre, ce qui est l'affaire de notre âme qui, plus puissante que la fortune, triture ces matériaux et en tire le parti qui lui plaît, se trouvant ainsi être seule cause et maîtresse de notre condition bonne ou mauvaise. Les effets que nous ressentons des choses en dehors de nous qui nous touchent et la manière dont elles nous apparaissent, dépendent de nos dispositions intimes, de même que nos habits nous réchauffent du fait, non de la chaleur qui leur est propre, mais de la nôtre qu'ils conservent et développent; qui en couvrirait un corps froid, arriverait à un résultat analogue mais inverse; c'est de la sorte que se conservent la neige et la glace. Toute chose dépend de la manière dont on l'envisage: ne voit-on pas l'étude être un sujet de tourment pour un fainéant; un ivrogne souffrir de la privation de vin; la frugalité être un supplice pour un débauché; l'exercice, une torture pour un homme délicat et oisif, et ainsi du reste? Les choses ne sont pas si douloureuses et si difficiles par elles-mêmes; c'est notre faiblesse et notre lâcheté qui les rendent telles. Pour juger de celles qui sont élevées et ont de la grandeur, il faut une âme qui ait ces qualités, sinon nous leur attribuons nos propres défauts; un aviron est droit et pourtant, quand il plonge dans l'eau, il semble courbe; il ne suffit pas de voir, il faut encore se rendre compte des conditions dans lesquelles on voit.
=En somme il faut savoir se commander, et il nous est toujours loisible de mettre fin à ce que nous envisageons comme des maux quand ils nous deviennent intolérables.=--Au surplus, pourquoi, parmi tant de raisonnements qui, de tant de manières diverses, prouvent que l'homme doit mépriser la mort et surmonter la douleur, n'en est-il pas un qui nous convainque? Pourquoi parmi tant d'arguments que d'autres ont admis, n'en pouvons-nous trouver qui, selon notre tempérament, nous persuadent également? Que celui qui ne peut digérer la drogue énergique et détersive susceptible de déraciner le mal, en absorbe au moins une de nature émolliente, qui lui procure quelque soulagement: «_Nous nous amollissons non moins par la volupté que par la douleur et, dans cet état, nous n'avons plus rien de mâle ni de solide; une piqûre d'abeille suffit à nous arracher des cris; savoir se commander, tout est là (Cicéron).»_--Au demeurant, on ne saurait échapper à la philosophie en exagérant l'acuité de la douleur et la faiblesse humaine; elle ne demeure pas à court et vous oppose aussitôt ces irréfutables répliques: «Vous trouvez mauvais de mener une vie misérable; mais une telle vie ne vous est point imposée»; «Nul ne voit se prolonger son mal que parce qu'il le veut bien.» Mais à qui n'a le cœur de souffrir ni la mort ni la vie, qui ne veut ni résister ni fuir, que peut-on faire pour lui venir en aide?
CHAPITRE XLI.
_L'homme n'est pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a acquise._
=Le vain désir d'acquérir de la réputation nous fait renoncer à des biens réels.=--De toutes les rêveries du monde, la plus admise, la plus universellement répandue, est le soin de notre réputation et de notre gloire, auxquelles nous tenons au point que pour cette vaine image, cette simple voix qui n'a pas de corps et est insaisissable, nous allons jusqu'à renoncer aux richesses, au repos, à la santé, à la vie qui, eux, sont des biens que nous sommes fondés à considérer comme tels et qui sont bien réels. «_La renommée, qui par la douceur de sa voix vous enchante, superbes mortels, et vous paraît si belle, n'est rien qu'un écho, un songe, ou plutôt l'ombre d'un songe qui se dissipe et s'évanouit au vent_ (_Le Tasse_)»; et de toutes les idées déraisonnables qui peuvent venir à l'homme, c'est la plus revêche et la plus opiniâtre «_parce qu'elle ne cesse de tenter les esprits le plus en progrès dans la vertu_ (_St Augustin_)»; il semble en effet que c'est d'elle, plus que de toutes les autres, dont les philosophes eux-mêmes parviennent à se dégager le plus tardivement et le plus à contre-cœur. Il n'en est guère dont notre raison nous démontre plus clairement la vanité, mais elle a en nous des racines si vivaces que je ne sais si jamais quelqu'un s'en est complètement affranchi. Après vous être tout dit pour vous en défendre, alors que vous croyez y avoir réussi, il se fait en vous une telle réaction contre les raisons que vous venez d'émettre, qu'elles ne tiennent pas longtemps; car, ainsi que l'indique Cicéron, ceux mêmes qui la combattent, veulent que leurs noms figurent en tête des livres qu'ils ont écrits à ce sujet, et que le mépris qu'ils témoignent de la gloire fasse passer leur nom à la postérité.
=On trouve rarement des hommes qui abandonnent aux autres leur part de gloire; exemples de cette abnégation de soi-même.=--Nous faisons commerce de toutes les autres choses, au besoin nous prêtons à nos amis nos biens et nos existences; mais se dépouiller de son honneur pour autrui, lui faire don de sa gloire à soi, cela ne se voit guère.--Catulus Luctatius, pendant la guerre contre les Cimbres, avait fait tous ses efforts pour arrêter ses soldats en fuite devant l'ennemi; n'y parvenant pas, il se mêla à eux, feignant de renoncer à continuer l'engagement, pour qu'ils eussent l'air de suivre leur chef plutôt que de fuir, sacrifiant ainsi sa réputation pour sauver l'honneur de son armée.--Quand, en 1537, Charles-Quint envahit la Provence, on dit qu'Antoine de Lève y voyant l'empereur résolu, bien qu'estimant lui aussi que les résultats en seraient éminemment glorieux, opina cependant dans un sens contraire et le déconseilla, dans le seul but que la gloire et l'honneur de cette résolution en revinssent entièrement à son maître et qu'on dise que, grâce à la sûreté de ses conceptions et à sa prévoyance, il avait, contrairement à l'avis de tous, mené à bonne fin cette magnifique entreprise, l'honorant ainsi à ses dépens.--Les ambassadeurs de la Thrace, présentant leurs condoléances à Archiléonide, mère de Brasidas, sur la mort de son fils, ayant été jusqu'à dire, dans l'éloge qu'ils faisaient de lui, qu'il n'avait pas son pareil, sa mère déclina les louanges personnelles dont il était l'objet, pour les reporter sur tous: «Ne parlez pas ainsi, répondit-elle; Sparte, à ma connaissance, possède nombre de citoyens plus grands et plus vaillants qu'il n'était.»--A la bataille de Crécy, le prince de Galles, encore jeune, avait le commandement de l'avant-garde; le principal effort de la bataille se porta sur lui. Les seigneurs qui l'accompagnaient, trouvant la situation critique, mandèrent au roi Édouard de venir à leur secours. Le roi s'enquit de son fils; on lui répondit qu'il était vivant et à cheval: «Je lui ferais tort, dit-il alors, d'aller maintenant lui dérober l'honneur du succès d'un combat où il lutte depuis si longtemps; de quelque façon que tourne la fortune, il en aura tout le mérite.» Et il ne voulut ni marcher, ni envoyer à son secours, sachant bien que s'il y était allé, on eût dit que tout était perdu sans son aide et qu'on lui eût attribué le gain de la journée: «_Toujours le dernier arrivé, semble avoir seul décidé de la victoire_ (_Tite Live_).»--Il y avait à Rome des personnes qui estimaient, et cela se disait communément, que les principaux hauts faits de Scipion étaient en partie dus à Lælius qui, cependant, jamais ne cessa d'exalter la grandeur et la gloire de son général et de lui prêter son concours, sans prendre aucunement soin de sa propre renommée.--A quelqu'un disant à Théopompe, roi de Sparte, que si les affaires publiques allaient si bien, c'était parce qu'il savait bien commander, celui-ci répondit: «Dites plutôt que c'est parce que le peuple sait bien obéir.»
Les femmes qui héritaient du titre de pair avaient, malgré leur sexe, le droit d'assister et d'opiner dans les causes relevant de cette juridiction; et les pairs ecclésiastiques, malgré leur caractère religieux, étaient tenus d'assister nos rois, quand ils étaient en guerre, non seulement en leur amenant leurs amis et leurs serviteurs, mais en y venant de leur personne. C'est à cela que nous devons de voir l'évêque de Beauvais se trouver avec Philippe-Auguste à la bataille de Bouvines, à laquelle il prit une part active et se conduisit bravement, tout en se faisant scrupule de tirer profit et gloire de cet exercice sanglant et brutal. Il mit ce jour-là, de sa propre main, plusieurs ennemis hors de combat, et chaque fois les remettait au premier gentilhomme qu'il rencontrait, soit pour qu'il les égorgeât, soit pour qu'il les gardât comme prisonniers, lui laissant à lui seul le soin de l'exécution: c'est ainsi qu'entre autres il remit Guillaume, comte de Salisbury, aux mains de messire Jean de Nesle. Par une subtilité de conscience semblable, il consentait bien à assommer, mais non à verser le sang, c'est pourquoi il ne combattait qu'armé d'une masse d'armes.--Quelqu'un, en ces temps-ci, auquel le roi reprochait d'avoir porté la main sur un prêtre, niait fort et ferme; il n'avait fait, disait-il, que le battre et le fouler aux pieds.
CHAPITRE XLII.
_De l'inégalité qui règne parmi les hommes._
=Extrême différence que l'on remarque entre les hommes; on ne devrait les estimer qu'en raison de ce qu'ils valent par eux-mêmes.=--Plutarque dit quelque part qu'il trouve que la distance d'une bête à une autre bête est moins grande que celle d'un homme à un autre homme; il n'envisage en cela que ce dont l'âme est capable et aussi les qualités intellectuelles. Pour moi, je trouve qu'il y a tellement loin d'Épaminondas, tel que je me le figure, à telle personne de ma connaissance, j'entends au point de vue du bon sens, que je renchérirais volontiers sur Plutarque et dirais qu'il y a plus de distance de tel homme à tel autre qu'entre tel homme et telle bête: «_Ah, qu'un homme peut être supérieur à un autre_ (_Térence_)!» L'esprit humain comporte au moins autant de degrés qu'il y a de brasses d'ici le ciel, et ils sont tout aussi innombrables.
En ce qui touche les appréciations que nous portons sur le plus ou le moins de mérite d'un homme, il est vraiment étonnant que nous estimions toutes choses d'après les qualités qui leur sont propres et que nous fassions exception pour nous-mêmes. Nous louons un cheval de ce qu'il est vigoureux et adroit: «_Nous le louons pour sa vitesse et les palmes nombreuses qu'il a remportées dans les cirques, aux applaudissements d'une foule bruyante_ (_Juvénal_)», et non pour son harnais, nous louons un lévrier de sa vitesse et non de son collier, un oiseau de fauconnerie de la puissance de son vol et non de sa longe et de sa clochette; pourquoi de même ne faisons-nous pas cas d'un homme uniquement d'après ce qui lui est propre? Il a un grand train, un beau palais, tant de crédit, tant de rente, disons-nous; tout cela le touche assurément, mais n'est pas lui. Vous n'achetez pas chat en poche, une chose sans la voir; si vous marchandez un cheval d'armes, vous commencez par lui ôter la housse qui le pare, et l'examinez nu et découvert; ou, s'il demeure couvert, ainsi qu'on les présentait jadis aux princes quand ils voulaient en faire acquisition, ce sont les parties qui offrent le moins d'intérêt qui sont dérobées à la vue, afin que vous ne vous arrêtiez pas à la beauté de la robe ou à la largeur de la croupe, et que vous vous attachiez surtout à considérer les jambes, les yeux et les pieds qui sont ce qu'il y a d'essentiel en lui: «_Les rois ont coutume, lorsqu'ils achètent des chevaux, de les examiner couverts, de peur que si le cheval a la tête belle et les pieds mauvais, comme il arrive souvent, l'acheteur ne se laisse séduire par l'aspect d'une croupe arrondie, d'une tête fine ou d'une belle encolure_ (_Horace_).» Pourquoi, pour juger de la valeur d'un homme, l'examinons-nous donc tout enveloppé et empaqueté? Rien de ce qu'il nous montre n'est sien, et il nous cache tout ce qui seul donne moyen de porter un jugement éclairé sur ce qu'il est réellement. Ce dont vous vous enquerrez, c'est de ce que vaut l'épée et non le fourreau; peut-être que, dégagée de sa gaine, vous n'en donneriez pas un quatrain. Il faut juger l'homme par lui-même et non sur ses atours, ainsi que le dit plaisamment un philosophe ancien: «Savez-vous pourquoi vous le trouvez grand? C'est parce que dans l'estimation que vous faites de sa taille, vous y comprenez la hauteur de ses patins.» Le socle d'une statue n'en est pas partie intégrante.--Mesurez-le sans ses échasses, qu'il mette de côté ses richesses et ses dignités; qu'il se présente en chemise. Est-il au physique propre à ses fonctions? est-il sain et allègre? Quelle âme a-t-il? est-elle belle, capable, heureusement douée à tous égards? est-elle riche par elle-même ou seulement de ce qu'elle emprunte aux autres? la fortune a-t-elle prise sur elle? Se trouble-t-elle devant un danger imminent? est-elle indifférente au genre de mort, quel qu'il soit, qui peut l'atteindre! est-elle calme, égale, contente de son sort? c'est là ce qu'il faut rechercher et ce qui nous permet de juger des différences excessives qui existent entre les hommes. «_Est-il sage et maître de lui? ne craint-il ni la pauvreté, ni la mort, ni l'esclavage? sait-il résister à ses passions et mépriser les honneurs? renfermé tout entier en lui-même, semblable à un globe parfait qu'aucune aspérité n'empêche de rouler, ne laisse-t-il aucune prise à la fortune_ (_Horace_)?» Un tel homme est de cinq cents brasses au-dessus des royaumes et des duchés; il est à lui-même son propre empire: «_Par Pollux, le sage est lui-même l'artisan de son bonheur_ (_Plaute_)!» Que lui reste-t-il à désirer? «_Ne voyons-nous pas que la nature n'exige de nous rien de plus qu'un corps sain et une âme sereine, exempte de soucis et de crainte_ (_Lucrèce_)?» Comparez-lui la tourbe de ces hommes stupides, à l'âme basse, servile, inconstante, qui sont continuellement le jouet des passions orageuses de tous genres qui les poussent et les repoussent sans cesse en tous sens, qui sont tout entiers sous la dépendance d'autrui: de lui à eux, la distance est plus grande que du ciel à la terre; et cependant, la manière dont nous en usons d'habitude nous aveugle tellement, que de cet homme nous ne faisons que peu ou pas de cas.
=De vaines apparences extérieures distinguent seules le roi du paysan, le noble du vilain, etc. Que sont les rois? des acteurs en scène, des hommes quelquefois plus méprisables que le dernier de leurs sujets, soumis aux mêmes passions, aux mêmes vices.=--Que nous venions à considérer un paysan et un roi, un noble et un roturier, un magistrat et un simple particulier, un riche et un pauvre, une extrême dissemblance nous apparaît immédiatement; mais cette différence qui nous saute aux yeux ne consiste, pour ainsi dire, que dans la diversité des chaussures que portent les uns et les autres. Dans la Thrace, le roi se distinguait de son peuple d'une singulière façon, bien au-dessus de ce que nous pouvons imaginer: il avait une religion à part, un dieu uniquement à lui, que ses sujets ne pouvaient adorer, c'était Mercure; et aux dieux du peuple: Mars, Bacchus, Diane, il dédaignait de rendre aucun culte.--Cela n'est en somme que décors, qui ne constituent aucune différence essentielle entre les hommes, tout comme ces acteurs de comédie que vous voyez sur la scène paradant avec de grands airs de duc et d'empereur, et que voilà un instant après devenus de simples valets, de misérables portefaix, professions d'où ils sortent et dans lesquelles ils sont nés. Cet empereur, par exemple, dont la pompe en public vous éblouit, «_parce que brillent sur lui, enchâssées dans l'or, de grosses émeraudes de la plus belle eau, et parce qu'il est paré de magnifiques habits couleur vert de mer, qu'il a bientôt fait de souiller dans les orgies et dans de honteux plaisirs_ (_Lucrèce_)», voyez-le derrière le rideau, ce n'est qu'un homme du commun, parfois plus vil que le dernier de ses sujets: «_Le sage a son bonheur en lui-même; tout autre n'a qu'un bonheur superficiel_ (_Sénèque_)»; la lâcheté, l'irrésolution, l'ambition, le dépit, l'envie agitent ce potentat, tout comme un autre homme: «_Ni les trésors, ni les faisceaux consulaires ne chassent les inquiétudes et les soucis qui voltigent sous les lambris dorés_ (_Horace_)»; les préoccupations et les craintes l'assiègent au milieu même de ses armées: «_L'appréhension, les soucis inséparables de l'homme, ne s'effrayent ni du fracas des armes, ni des traits cruels; ils fréquentent hardiment les cours des rois et n'ont aucun respect pour l'éclat qui environne les trônes_ (_Lucrèce_).» La fièvre, la migraine, la goutte l'épargnent-elles plus que nous? Quand la vieillesse pèsera sur ses épaules, les archers de sa garde le soulageront-ils de son poids? Quand il frissonnera par crainte de la mort, sera-t-il rassuré par la présence des gentilshommes de sa chambre? Quand la jalousie ou un désir l'étreindront, nos salutations le réconforteront-elles? Ce ciel de lit, chamarré d'or et de perles, n'a pas le don de calmer les douleurs d'entrailles occasionnées par une violente colique: «_La fièvre brûlante ne vous quittera pas plus tôt, que vous soyez étendu sur la pourpre, sur des tapis tissus à grands frais, ou que vous soyez gisant sur le grabat du plébéien_ (_Lucrèce_).»--Les flatteurs d'Alexandre le Grand lui répétaient sans cesse qu'il était fils de Jupiter. Un jour, qu'étant blessé, il regardait le sang qui coulait de la plaie: «Hé bien! qu'en pensez-vous? leur dit-il; n'est-ce pas là un sang vermeil comme celui de tout être humain; est-il de la nature de celui qu'Homère fait couler des blessures des dieux?»--Le poète Hermodore avait, en l'honneur d'Antigone, composé des vers où il l'appelait fils du Soleil: «Celui qui vide ma chaise percée, dit Antigone réprouvant cette flatterie, sait bien qu'il n'en est rien.»
=Le bonheur est dans la jouissance et non dans la possession; or peut-il jouir des avantages de la royauté celui qui ne sait ou ne peut apprécier son bonheur?=--Cet homme en fin de compte n'est jamais qu'un homme; et si par lui-même il n'a pas de valeur, l'empire du monde ne saurait lui en donner: «_Que les jeunes filles se l'arrachent, que partout les roses naissent sous ses pas_ (_Perse_)», qu'est-ce que tout cela, si son âme est grossière et stupide? sans vigueur et sans esprit, on n'arrive à ressentir ni le bonheur, ni même la volupté.--«_Les choses valent selon qui les possède: bonnes pour qui sait s'en servir, elles sont mauvaises pour qui en mésuse_ (_Térence_).» Pour savourer les biens que nous donne la fortune, quels qu'ils soient, encore faut-il le sentiment qui nous en procure la sensation; c'est par la jouissance et non par la possession que nous sommes heureux: «_Ce ne sont pas ces terres, ce palais, ces monceaux d'or et d'argent qui guériront de la fièvre celui qui les possède, ou qui purgeront son âme de toute inquiétude; la jouissance exige la santé de l'âme et du corps. Pour qui désire ou qui craint, toutes ces richesses sont comme des tableaux pour des yeux qui ne peuvent souffrir la lumière, ou des onguents à un goutteux_ (_Horace_).»--Si c'est un sot, son goût est émoussé et manque de discernement; ce n'est plus pour lui une source de jouissance; il est comme quelqu'un qui, enrhumé, est incapable d'apprécier la douceur des vins de la Grèce; ou comme un cheval, lequel demeure indifférent à la richesse du harnachement dont on l'a paré; c'est ainsi que, suivant la maxime de Platon, la santé, la beauté, la force, les richesses et tout ce que nous qualifions d'heureux, sont estimés comme autant de maux par qui a le jugement faux, alors que celui qui a l'esprit juste les tient pour ce qu'ils sont, et que cette divergence d'appréciation se produit en sens inverse pour ce que nous tenons comme malheureux.--Et puis, là où le corps et l'âme sont en mauvais état, à quoi servent tous ces avantages qui ne font pas corps avec nous? la moindre piqûre d'épingle, la moindre passion en notre âme, suffisent pour nous ôter tout le plaisir que nous aurions à régner sur le monde entier! Au premier élancement que lui occasionne la goutte, il a beau être Sire et Majesté, «_couvert d'or et d'argent_ (_Tibulle_)», ne perd-il pas le souvenir de ses palais et de ses grandeurs? S'il est en colère, de ce qu'il est prince, cela l'empêche-t-il de rougir, de pâlir, de grincer des dents comme un fou?
=Combien le sort des rois est à plaindre: leurs devoirs constituent une lourde charge.=--Si cet empereur est intelligent et heureusement doué, l'exercice de la toute-puissance ajoute peu à son bonheur: «_Si votre ventre est libre, si vos poumons et vos jambes font leurs offices, toutes les richesses des rois n'accroitront en rien votre bonheur_ (_Horace_).» Il reconnaît que tout cela n'est qu'apparence et tromperie. A l'occasion il sera de l'avis de Séleucus qui disait «que celui qui saurait de quel poids est un sceptre, ne daignerait pas le ramasser, s'il en trouvait un à terre», voulant dire par là combien sont grandes et pénibles les charges qui incombent à un roi soucieux de ses devoirs; et certes, ce n'est pas peu de chose que d'avoir à régler les affaires d'autrui, quand nous régler nous-mêmes présente tant de difficultés.--Pour ce qui est du commandement, qui semble offrir tant de charmes, quand je viens à considérer la faiblesse de la raison humaine et combien il est difficile de décider des choses nouvelles sur lesquelles il y a doute, je suis tout à fait de l'avis qu'il est beaucoup plus facile et agréable de suivre que de diriger, et que c'est un grand repos d'esprit de n'avoir qu'à cheminer sur une voie tracée et à ne répondre que de soi: «_Il vaut mieux obéir tranquillement, que de prendre le fardeau des affaires publiques_ (_Lucrèce_).» Ajoutez à cela que Cyrus déclarait qu'il ne convient à un homme de commander à d'autres, qu'autant qu'il vaut mieux qu'eux.