Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 7

Chapter 73,589 wordsPublic domain

I'OVY autrefois tenir à vn Prince, et tresgrand Capitaine, que pour lascheté de cœur vn soldat ne pouuoit estre condamné à mort: luy estant à table fait recit du proces du Seigneur de Veruins, qui fut condamné à mort pour auoir rendu Bouloigne. A la verité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance. De maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre conscience: et sur cette regle est en partie fondee l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans: et celle qui establit qu'vn Aduocat et vn Iuge ne puissent estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge.

Mais quant à la coüardise, il est certain que la plus commune façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que cette regle a esté premierement mise en vsage par le legislateur Charondas: et qu'auant luy les loix de Grece punissoyent de mort ceux qui s'en estoyent fuis d'vne bataille: là où il ordonna seulement qu'ils fussent par trois iours assis emmy la place publicque, vestus de robe de femme: esperant encores s'en pouuoir seruir, leur ayant fait reuenir le courage par cette honte. _Suffundere malis hominis sanguinem quàm effundere._ Il semble aussi que les loix Romaines punissoyent anciennement de mort, ceux qui auoyent fuy. Car Ammianus Marcellinus dit que l'Empereur Iulien condemna dix de ses soldats, qui auoyent tourné le dos à vne charge contre les Parthes, à estre degradez, et apres à souffrir mort, suyuant, dit-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour vne pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre chastiement du peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes, et en cette mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cn. Fuluius en sa deffaitte, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les desespere, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis.

Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols, fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes: et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis. Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle.

CHAPITRE XVI.

_Vn traict de quelques ambassadeurs._

I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux, auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.

_Basti al nocchiero ragionar de' venti, Al bifolco dei tori, et le sue piaghe Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti._

Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere. Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent tous les iours, sans remerque et sans offense.

_Optat ephippia bos piger, optat arare caballus._

Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier. Et à ce propos, à la lecture des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes, il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix, l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages: si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees, intelligences, et praticques, et maniere de les conduire. A cette cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome, present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs, où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous; et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde. Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre, mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre seruy de cette façon en mon petit faict. Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes, pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus, ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet: estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.

D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy, l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination, ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires. Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?

CHAPITRE XVII.

_De la peur._

OBSTVPVI, _steterúntque comæ, et vox faucibus hæsit._

Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray, i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de terribles esblouissemens. Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres. Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge? Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça si fort le cœur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit. Tantost elle nous donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes, deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party de s'enfuyr: _adeò pauor etiam auxilia formidat_: iusques à ce que Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.

Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort, auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite, au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire. C'est ce dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher, l'estouffa de maniere, qu'on a remerqué, qu'ils ne s'amuserent qu'à haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron; iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte passion auoit suspendües.

_Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat._

Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis, vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez, d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme; et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices, ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs Paniques.

CHAPITRE XVIII.

_Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort._

_Scilicet vltima semper Expectanda dies homini est, dicique beatus Ante obitum nemo supremáque funera debet._

Les enfans sçauent le conte du Roy Crœsus à ce propos: lequel ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face, ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome: des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans, qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples. Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des esprits enuieux des grandeurs de ça bas.

_Vsque adeò res humanas vis abdita quædam Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur._

Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous fait crier apres Laberius, _Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm viuendum fuit_. Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable, qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.

En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François; il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.

_Nam veræ voces tum demum pectore ab imo Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res._

Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur. I'ay veu plusieurs donner par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates, ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption. Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course. Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.

CHAPITRE XIX.

_Que philosopher, c'est apprendre à mourir._

CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort: ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. _Transcurramus solertissimas nugas._ Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.