Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 65

Chapter 653,947 wordsPublic domain

=Abandonner la vie quand elle est misérable et tourmentée, n'a rien que d'ordinaire et naturel; mais se donner la mort au milieu de toutes les prospérités et pour se soustraire aux joies de ce monde et de la volupté est plus singulier.=--J'avais bien vu la plupart des écoles anciennes être d'accord sur ce que l'heure de mourir est venue, lorsque nous avons à attendre de la vie plus de mal que de bien; et que la conserver quand elle nous est une cause de tourments et à charge, c'est aller à l'encontre de ce que la Nature elle-même nous suggère, comme il est dit dans ces sentences d'un autre âge: «_Ou une vie tranquille, ou une mort heureuse;--Il est beau de mourir, quand la vie est un opprobre;--Il vaut mieux ne pas vivre, que de vivre malheureux_» (_d'après Stobée_). Mais pousser le mépris de la mort au point d'y avoir recours pour se dérober aux honneurs, à la richesse, aux grandeurs et autres faveurs et biens qui, à nos yeux, constituent la fortune, comme si la raison ne suffisait pas pour nous amener à les abandonner sans recourir à ce moyen extrême, je ne l'avais vu ni recommander, ni pratiquer, lorsque me tomba sous la main ce passage de Sénèque:--Il a donné à Lucilius, personnage puissant de l'entourage de l'empereur auprès duquel il jouit d'un grand crédit, le conseil de cesser sa vie de plaisirs et de luxe, de renoncer aux ambitions du monde, d'y substituer une vie solitaire, tranquille, et de s'adonner à la philosophie. Lucilius objecte certaines difficultés à ce changement d'existence, Sénèque lui répond: «J'estime qu'il te faut renoncer à ce genre de vie ou à la vie elle-même. Bien que je te conseille le moyen le plus doux: détacher ce que tu as mal noué plutôt que le rompre, c'est sous réserve que tu rompes si tu ne peux détacher autrement; il n'y a pas d'homme, si couard qu'il soit, qui ne préfère tomber une bonne fois, que d'être sans cesse sous le coup d'une chute imminente.» J'eusse trouvé ce conseil conforme à la rudesse des Stoïciens; j'ai été très surpris qu'il fût emprunté à Épicure qui, à ce même propos, a écrit la même chose à Idoménée. Il me semble avoir remarqué dans certains faits de notre époque cette même tendance, mitigée par la modération inhérente à la doctrine chrétienne.

Saint Hilaire, évêque de Poitiers, ce fameux ennemi de l'hérésie arienne, étant en Syrie, fut averti qu'Abra, sa fille unique, qu'il avait laissée dans les Gaules avec sa mère, était recherchée en mariage par des seigneurs des plus marquants du pays, parce qu'elle était très bien élevée, belle, riche et à la fleur de l'âge. Il lui écrivit, ainsi qu'une lettre de lui en témoigne, de ne pas prêter attention aux offres qui lui étaient faites, si avantageuses et si désirables qu'elles lui paraîtraient; que, dans le cours de son voyage, il lui avait trouvé un parti beaucoup plus grand et plus digne, un mari autrement puissant et magnifique, qui lui ferait présent de robes et de joyaux d'un prix inestimable. Son dessein était de lui faire perdre le goût des plaisirs de ce monde, et de l'en détourner pour l'amener tout à Dieu. Puis, pensant que la mort de sa fille était encore le moyen le plus court et le plus certain d'arriver à ce but, il ne cessa d'adresser au Créateur vœux, prières et oraisons, pour qu'il la fît sortir de ce monde et l'appelât à lui, ce qui arriva. Peu après son retour elle mourut, ce dont il manifesta une joie bien singulière. Saint Hilaire semble renchérir ici sur tous autres, en ce qu'il fit appel de prime abord à la mort, à laquelle les autres n'ont recours qu'en dernier ressort; et aussi, parce qu'il s'agit de sa fille unique.--Mais cette histoire a une suite que je ne veux pas passer sous silence, bien qu'elle ne se rattache pas précisément à mon sujet. La femme de saint Hilaire, tenant de lui que la mort de leur fille avait été préméditée et amenée par un effet de sa volonté, et combien elle était plus heureuse hors de ce monde que si elle y fût demeurée, fut prise d'un si ardent désir d'être au ciel, pour y jouir de la béatitude éternelle, qu'elle sollicita son mari avec les plus vives instances, d'en agir de même à son égard. Dieu, accédant à leurs communes prières, l'appela à lui bientôt après; et cette mort, accueillie avec transport, leur causa à tous deux une satisfaction tout à fait en dehors de l'ordinaire.

CHAPITRE XXXIII.

_La fortune marche souvent de pair avec la raison._

=La fortune agit dans les conditions les plus diverses, parfois elle se substitue à la justice.=--L'inconstance de la fortune au pas mal assuré, fait qu'elle se présente nécessairement à nous dans les conditions les plus diverses.

Y a-t-il quelque chose de plus conforme à la justice que le fait suivant? Le duc de Valentinois, méditant d'empoisonner Adrien, cardinal de Cornète, chez qui son père, le pape Alexandre VI, et lui devaient souper au Vatican, envoya, avant de s'y rendre lui-même, une bouteille de vin empoisonné, recommandant au sommelier de la conserver avec grand soin. Le pape arriva avant son fils et demanda à boire; le sommelier, pensant qu'on ne lui avait tant fait de recommandations sur ce vin que parce qu'il était particulièrement bon, en servit au pape. Le duc survint au moment de la collation et, convaincu que ce n'était pas à sa bouteille qu'il avait été touché, en prit à son tour. Le père succomba immédiatement; quant au fils, il en fut très gravement et très longtemps malade, mais il était réservé à une fin plus malheureuse.

=Elle détermine les événements les plus bizarres, qui vont jusqu'à tenir du miracle.=--La fortune se joue quelquefois de nous à point nommé.--Quoique de partis opposés, ainsi que cela arrive entre voisins d'un côté et de l'autre de la frontière, le seigneur d'Estrées, alors guidon de M. de Vendôme, et le seigneur de Liques, lieutenant de la compagnie du duc d'Ascot, étaient tous deux prétendants à la main de la sœur du sieur de Foungueselles; le sieur de Liques l'emporta. Le jour même de ses noces et, qui pis est, avant le coucher, il prit fantaisie au marié de rompre une lance en l'honneur de sa nouvelle épouse, et il vint escarmoucher près de S.-Omer; le seigneur d'Estrées se trouva être le plus fort et le fit prisonnier. Ce qui ajouta à son avantage, c'est que le vainqueur ne relâcha son prisonnier qu'à la requête que la demoiselle, «_contrainte de renoncer aux embrassements de son nouvel époux, avant que les longues nuits d'un ou deux hivers eussent rassasié l'avidité de leur amour_ (_Catulle_)», lui en fit en s'adressant à sa courtoisie, la noblesse de France ne refusant jamais rien aux dames.

Ne semble-t-il pas qu'elle fasse parfois les choses en artiste? Un Constantin fils d'Hélène fonde l'empire de Constantinople qui, bien des siècles après, prend fin avec un autre Constantin également fils d'une Hélène.--Quelquefois elle se complaît à renchérir sur nos miracles. On rapporte que le roi Clovis faisant le siège d'Angoulême, les murailles, par faveur divine, s'écroulèrent d'elles-mêmes.--Bouchet relate d'après un auteur que le roi Robert, assiégeant une ville, s'en éloigna pour aller à Orléans prendre part aux solennités de la fête de S. Aignan. Pendant qu'il était en dévotion, à un certain moment de la messe, les remparts de la ville assiégée tombèrent, sans avoir été l'objet d'aucune tentative de destruction.--Dans nos guerres dans le Milanais, même prodige de sa part, mais à notre préjudice: Le capitaine Rense, assiégeant pour notre compte la ville d'Arone, fit placer une mine sous un grand pan de mur qui fut brusquement soulevé de terre mais retomba tout d'une pièce et verticalement sur sa base, si bien que les assiégés s'en trouvèrent aussi bien protégés après comme avant.

=Elle opère des cures inespérées; produit dans les arts, dans nos affaires les effets les plus inattendus.=--La fortune encore se fait médecin. Jason de Phères, souffrant d'un abcès dans la poitrine, était abandonné de la corporation; résolu à se délivrer de son mal, fût-ce par la mort, il se jeta à corps perdu dans un combat, au plus fort de la mêlée. Transpercé d'un coup de lance, le coup fut si heureux qu'il ouvrit l'abcès et que Jason guérit.--Ne se montra-t-elle pas, avec le peintre Protogènes, d'un talent supérieur au sien dans la pratique même de son art? Protogènes avait peint et parfaitement réussi un chien harassé et rendu de fatigue; il était satisfait de son œuvre en tous points, sauf qu'il n'arrivait pas à représenter à son gré l'écume et la bave; dépité de son insuccès, il saisit son éponge qui était imprégnée de diverses couleurs et la lança contre son tableau, voulant tout effacer. La fortune dirigea si bien le coup, qu'il porta sur la gueule du chien et fit ce que l'artiste n'avait pu obtenir.--On la voit rectifier parfois et corriger les desseins que nous avons formés. La reine d'Angleterre, Isabelle, venant de Zélande, rentrait dans son royaume, conduisant une armée au secours de son fils et contre son mari. Elle était perdue si elle entrait dans le port qu'elle projetait d'atteindre, parce que ses ennemis l'y attendaient. La fortune, contre sa volonté, la rejeta sur un autre point de la côte, où elle débarqua en sûreté.--Ce personnage de l'antiquité qui, lançant une pierre à un chien, atteignit sa belle-mère et la tua, n'était-il pas dans le vrai quand, après l'accident, il disait: «_La fortune est plus avisée que nous_ (_Ménandre_)»?

Icetès avait suborné deux soldats pour assassiner Timoléon, durant un séjour à Adrane, en Sicile. Les conjurés convinrent d'agir pendant un sacrifice que leur victime devait offrir. Ils étaient mêlés à la foule et se faisaient réciproquement signe que le moment était propice à leur mauvais coup, quand voilà un troisième individu qui assène un grand coup d'épée sur la tête de l'un d'eux, l'étend mort par terre et s'enfuit. Son compagnon, se croyant découvert et perdu, court à l'autel et, le tenant embrassé, promet de tout révéler, si on lui accorde son pardon. Et voilà que, tandis qu'il dévoile la conjuration, le meurtrier qui avait été arrêté, traîné par le peuple qui le houspille, est amené à travers la foule à Timoléon et aux personnages de marque de l'assemblée. Là, il crie merci, disant que c'est à bon droit qu'il a tué l'assassin de son père. Séance tenante, il est prouvé par des témoins que sa bonne fortune fait se trouver là à propos, qu'en effet son père avait été assassiné dans la ville des Léontins par celui dont il venait de tirer vengeance; et, en récompense de ce qu'en vengeant la mort de son père il a eu l'heureuse chance de sauver celui que les Siciliens appelaient le «Père du peuple», on lui octroie une somme de dix mines attiques. Ce coup du sort ne dépasse-t-il pas toutes les prévisions humaines?

Je terminerai par un fait qui nous montre la fortune se prêtant à un acte dénotant de sa part une faveur toute particulière, une bonté et une piété singulières. A Rome, Ignatius et son fils, proscrits par les triumvirs, par une détermination témoignant leur grandeur d'âme, se résolurent, pour échapper à la cruauté des tyrans, de se donner réciproquement la mort. L'épée à la main, ils se précipitent l'un sur l'autre, et la fortune dirige si bien leurs coups, que tous deux sont mortellement atteints. Bien plus, pour l'honneur d'une si belle amitié, elle permet que le père et le fils aient encore la force de retirer les fers des blessures qu'ils viennent de porter, et de se jeter tout sanglants dans les bras l'un de l'autre; et ils meurent, se tenant si étroitement embrassés, que les bourreaux leur coupent la tête laissant les corps en cette noble étreinte, leurs plaies béantes collées l'une à l'autre, humant amoureusement l'une et l'autre le sang et les restes de vie de chacun.

CHAPITRE XXXIV.

_Une lacune de notre administration._

=Utilité dont serait, dans chaque ville, un registre public où chaque habitant pourrait insérer des annonces et des avis.=--Feu mon père, homme d'un jugement d'une grande netteté, qui ne s'était formé que par l'expérience aidée de ses dispositions naturelles, m'a dit autrefois qu'il avait désiré faire que, dans les villes, il y eût un endroit désigné où ceux ayant des besoins à faire connaître, puissent se rendre et où ils trouveraient un employé préposé à cet effet, qui aurait charge d'enregistrer leur affaire, dans la forme ci-après par exemple: «Un tel cherche à vendre des perles;--un tel cherche des perles qui soient à vendre;--un tel voudrait trouver compagnie pour aller à Paris;--un tel, un domestique dans telles conditions;--un tel voudrait se placer;--tel demande un ouvrier;--tel demande ceci, tel autre demande cela», chacun suivant ce dont il aurait besoin. Il semble que ce moyen de nous avertir les uns les autres, serait d'une très grande commodité pour le public; car à tous moments il y a des besoins qui demandent satisfaction; et, faute de se trouver au courant des offres et des demandes, il y a des gens qui sont dans un extrême embarras.

J'éprouve une grande honte pour notre siècle, quand j'entends dire que, de notre temps, deux hommes de très grand savoir: Lilius Gregorius Giraldi en Italie, et Sébastien Chasteillon en Allemagne, sont morts de misère ne mangeant pas à leur faim. J'estime qu'un millier de personnes, si elles avaient connu leur détresse, ou les eussent secourus sur place, ou les eussent mandés près d'elles en leur faisant de très avantageuses conditions. Le monde n'est pas si généralement corrompu, que je ne connaisse des hommes qui seraient très heureux de pouvoir employer les ressources de leur patrimoine, durant le temps qu'il plaît à la fortune de leur en laisser la jouissance, à mettre à l'abri du besoin les personnages hors ligne, qui se sont distingués sous quelque rapport que ce soit, que le malheur réduit parfois à la dernière extrémité, et qui les mettraient pour le moins en tel état, qu'à moins de n'être pas raisonnables, ils seraient certainement contents.

=Intérêt que présenterait également la tenue, dans chaque famille, d'un livre où seraient consignés, jour par jour, les petits événements qui l'intéressent.=--Dans la tenue de sa maison, mon père avait une habitude d'ordre intérieur que je loue fort, mais que je n'ai pas su imiter. Outre le registre des transactions journalières où s'inscrivent les menus comptes, paiements, marchés, dans lesquels n'intervient pas le notaire, registre que tenait notre homme d'affaires, il voulait que son secrétaire tînt un journal de tous les événements tant soit peu marquants et, jour par jour, de tous renseignements qui pouvaient servir à l'histoire de sa famille; ce qui constitue un document très curieux, quand le temps commence à effacer le souvenir des faits, et nous est souvent fort utile pour nous tirer d'embarras. On y trouve: «Quand a été commencé tel travail; à quelle époque il a pris fin;--quelles personnes, avec quelles suites, sont venues nous voir; la durée de leurs séjours;--nos voyages, nos absences; les mariages, les morts, les bonnes et mauvaises nouvelles; les changements survenus parmi nos principaux serviteurs; etc.» Usage ancien qui permet à chacun de revivre son passé; je trouve bon de le rappeler et suis bien sot de ne pas l'avoir continué.

CHAPITRE XXXV.

_De l'habitude de se vêtir._

=La nature nous a-t-elle formés pour être vêtus?=--Quel que soit le sujet que je veuille traiter, je me heurte à quelque bizarrerie des coutumes admises, tellement elles ont la haute main sur tout ce qui nous touche. En cette saison où le froid se fait sentir, je m'entretenais de l'habitude qu'ont ces peuples nouvellement découverts, d'aller tout nus, et je me demandais si elle a été amenée par la température élevée du climat, ainsi qu'on le dit pour les Indiens et les Maures, ou si, à l'origine, ce n'était pas la façon d'être de l'homme. Tout ce qui est sous la calotte des cieux étant soumis aux mêmes lois, comme le dit l'Écriture, les gens sensés admettent dans les questions de cet ordre que, pour distinguer les lois naturelles de celles qui ont été introduites par nous, il faut se reporter aux règles générales qui président au travail de la nature en ce monde qui, elles, ne souffrent aucune altération. Or tout, en dehors de l'homme, est par soi-même pourvu de tout ce qui est nécessaire à sa conservation; il n'est donc pas croyable que seuls nous ayons été créés dans un état si défectueux et si misérable, que nous ne puissions nous passer de secours étranger. C'est pourquoi j'estime que les plantes, les arbres, les animaux et tout ce qui a vie, étant naturellement pourvus de moyens les garantissant suffisamment contre les injures du temps, «_Raison pour laquelle presque tous les êtres sont couverts, ou de cuir, ou de poil, de coquilles, de callosités ou d'écorce_ (_Lucrèce_)», il en était ainsi de nous. Mais, de même qu'il s'en trouve qui font emploi de lumières artificielles qui affaiblissent la clarté du jour, de même nous avons affaibli l'efficacité des moyens servant à nous garantir qui nous sont propres, en leur en substituant qui ne nous sont pas naturels.

Il est aisé de reconnaître que c'est à l'habitude que nous devons de considérer comme impossible ce qui ne l'est pas; car, parmi ces nations qui ne font pas usage de vêtements, il y en a qui habitent sous le même climat que nous, et d'autres sous des climats beaucoup plus rudes que le nôtre. Nous-mêmes nous avons constamment à découvert les parties les plus délicates de notre corps: les yeux, la bouche, le nez, les oreilles; et nos paysans, comme nos aïeux, vont encore la poitrine et le ventre découverts. Si nous étions nés avec des jupes et des culottes, il n'y a pas de doute que la nature n'eût doté d'une peau plus épaisse les parties de notre corps exposées aux intempéries des saisons, comme le sont les extrémités des doigts et la plante des pieds. Pourquoi cela nous semble-t-il invraisemblable? Entre la manière dont je suis vêtu et celle d'un paysan de mon pays, la différence est bien plus grande qu'entre cette dernière et celle d'un homme qui n'a que sa propre peau pour tout vêtement; combien de gens, en Turquie en particulier, vont complètement nus, par dévotion!--Je ne sais qui demandait à un gueux qu'il voyait, en plein hiver, n'ayant que sa chemise, être aussi gai que tel qui est emmitouflé de martres jusqu'aux oreilles, comment, dans un état si misérable, il pouvait être de si bonne humeur: «Vous, Monsieur, lui fut-il répondu, vous avez la figure à découvert; eh bien, moi, des pieds à la tête, je suis tout figure.»--Les Italiens, ce me semble, racontent que le fou du duc de Florence, auquel son maître demandait comment, si mal vêtu, il pouvait endurer le froid, alors que lui-même en était très fort incommodé, lui répondit: «Suivez ma recette, mettez-vous sur le corps toute votre garde-robe comme je fais de la mienne, et vous n'en souffrirez pas plus que moi.»--Le roi Massinissa ne put, jusqu'à son extrême vieillesse, supporter avoir la tête couverte, quelque froid, quelque orage ou pluie qu'il fît; de même, dit-on, l'empereur Sévère.--Hérodote rapporte que lui et d'autres ont remarqué, à la suite des combats livrés entre les Égyptiens et les Perses, en examinant les morts, que, sans comparaison, les Égyptiens avaient le crâne beaucoup plus dur que les Perses, ce qu'il attribue à ce que ceux-ci ont toujours une calotte sur la tête et le turban par dessus, tandis que les premiers ont, dès l'enfance, la tête complètement rasée et toujours découverte.--Le roi Agésilas, jusqu'au moment où l'atteignirent les infirmités, portait les mêmes vêtements, en hiver comme en été.--César, dit Suétone, marchait à la tête de ses troupes, le plus souvent à pied et toujours la tête découverte, qu'il fît soleil ou qu'il plût. Annibal, dit-on, en faisait autant, «_bravant, tête nue, la pluie et l'effondrement des cieux_ (_Silius Italicus_)».--Un Vénitien rapporte qu'au royaume du Pégu, où il est demeuré longtemps et d'où il ne fait que revenir, hommes et femmes ont le reste du corps vêtu, mais vont toujours les pieds nus, même à cheval.--Platon conseille, comme d'un merveilleux effet pour la santé, de ne se couvrir ni les pieds, ni la tête autrement que la nature y a pourvu.--Le seigneur que les Polonais ont choisi pour roi en remplacement de celui que nous leur avions fourni, est assurément un des plus grands princes de notre siècle; il ne porte jamais de gants; l'hiver et quelque temps qu'il fasse, il a toujours dehors le même bonnet dont il fait usage dans ses appartements.--Je ne puis souffrir être déboutonné et avoir mes vêtements flottants; les laboureurs de mon voisinage seraient très gênés d'aller ainsi.--Varron estime que l'obligation de nous tenir découverts en présence des dieux ou d'un magistrat a été motivé par l'intérêt de notre santé, pour nous fortifier contre les intempéries, plutôt qu'en signe de respect.

=Du froid en certaines circonstances.=--Puisqu'il est question du froid, et qu'en France on aime la bigarrure dans les couleurs que l'on porte (pas moi cependant qui ne m'habille guère que de noir et de blanc comme faisait mon père), variant mon sujet, j'ajouterai que le capitaine Martin du Bellay relate avoir vu, dans un voyage dans le Luxembourg, des froids si rigoureux que le vin destiné aux soldats se coupait à coups de hache et de cognée, et se débitait au poids à la troupe qui l'emportait dans des paniers. Ovide, du reste, ne dit-il pas: «_Le vin gelé conserve la forme du vase qui le contenait; on ne le boit pas liquide, la distribution en est faite par morceaux._»--Les gelées sont si fortes à l'entrée des Palus Méotides que, sur les mêmes emplacements où, sur la glace, il avait combattu à pied sec et défait ses ennemis, le lieutenant de Mithridate, l'été suivant, gagna encore sur ces mêmes adversaires une bataille navale.--Les Romains se trouvèrent dans un grand état d'infériorité, lors du combat qu'ils livrèrent aux Carthaginois près de Plaisance, de ce qu'ils combattirent glacés jusqu'au sang et les membres raidis par le froid. Annibal, lui, avait eu soin de faire faire de grands feux sur toute sa ligne, pour que ses soldats pussent se chauffer, et à ses divers corps de troupes il avait fait distribuer de l'huile, pour que, s'en frottant, leurs membres se dégourdissent et en devinssent plus souples, et que l'huile formant enduit, protégeât les pores de la peau contre les atteintes de l'air et le vent glacial qui régnait à ce moment.--La retraite des Grecs pour, de Babylone, regagner leur patrie, est fameuse par les difficultés et les souffrances qu'ils eurent à surmonter. Ils furent entre autres, dans les montagnes d'Arménie, assaillis par une très forte tourmente de neige qui leur fit perdre momentanément toute connaissance du pays et des chemins. Contraints par suite de demeurer sur place, ils furent un jour et une nuit sans boire ni manger; la plupart de leurs bêtes périrent ainsi que plusieurs d'entre eux; quelques-uns perdirent la vue par l'effet du grésil et l'éclatante blancheur de la neige; quelques-uns eurent les extrémités des membres gelés; et il y en eut qui, conservant leur pleine connaissance, envahis complètement par le froid, en furent engourdis, paralysés et immobilisés à tout jamais.--Alexandre a vu un pays où, en hiver, on enterre les arbres fruitiers pour les défendre contre la gelée; nous sommes, du reste, à même de le voir faire parfois chez nous mêmes.

=Usages à la cour de l'Empereur du Mexique.=--Revenons à l'habillement. L'empereur du Mexique changeait de vêtements quatre fois par jour et ne mettait jamais deux fois les mêmes; ceux qu'il quittait lui servaient à faire des libéralités, ou il les donnait en récompense. Il en était de même des vases, des plats et des ustensiles de sa cuisine et de sa table, qui jamais n'étaient employés pour son service et ne paraissaient deux fois devant lui.

CHAPITRE XXXVI.

_Sur Caton le jeune._