Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 62
Quoi! qu'est-ce! vents, nuées, orages? A point nommé, quand d'elle je m'approche, franchissant bois, monts et vallées, sur moi, de parti pris, vous fondez avec rage! Mon cœur ne s'en embrase que davantage. Allez, allez, intimidez le marchand qui, par les mers, va cherchant des trésors; ce n'est pas ainsi que s'abat mon courage. Quand j'entends les vents, leurs tempêtes et leurs cris, de leur fureur, en mon cœur, je me ris; pensent-ils pour si peu m'obliger à me rendre! Que le ciel fasse pire, que l'air fasse de même, s'il faut mourir, je veux, je le déclare, comme Léandre je veux mourir.
XIII
Vous qui ne savez encore aimer, maintenant ou jamais, en m'entendant parler de Léandre, vous le devez apprendre, à moins que dans le cœur rien de bon vous n'ayez. Mû par l'amour, n'osa-t-il pas, à force de bras, lutter contre la mer qui déjà, pour se venger de ce que frère et mouton lui avaient échappé, avait sur la fille jeté son dévolu. Un soir, vaincu par les flots rigoureux, s'en voyant déjà le jouet, ce vaillant amoureux leur adressa ces mots: «Épargnez-moi maintenant que vers elle je vais, et gardez-moi la mort pour quand je reviendrai.»
XIV
O cœur léger, ô courage incertain, penses-tu que je puisse te souffrir plus longtemps? O bonté sans effet, malice déguisée, beauté traîtresse, venimeuse douceur! Tu es donc toujours la sœur de ta sœur? Et moi, simple que je suis, il a fallu que sur moi-même j'en fisse l'épreuve, pour en arriver à entendre ta parole ambiguë et tes chants de chasseur en quête de victimes. Tant que ton amour m'a captivé, j'aurais vaincu les vagues de la mer; de quoi maintenant suis-je capable? Quelle satisfaction ai-je de toi? Qui enseignera la constance à ton cœur, alors que le mien n'a pu la lui apprendre!
XV
Ce n'est pas moi que l'on abuse ainsi; ces ruses, on les emploie avec quelque enfant, dont le goût n'est pas encore éveillé, qui ne comprend pas ce qu'il entend; mais moi je sais aimer; je sais haïr aussi. Contente-toi de m'avoir jusqu'ici clos les yeux; il est temps que j'y voie. Las et honteux je serai désormais d'avoir si mal placé mon temps et mes soucis; et toi, m'ayant ainsi traité, oseras-tu jamais me parler de constance? Tu prends plaisir à ma douleur extrême, tu me défends de sentir mon tourment et cependant tu veux bien que je meure en t'aimant; mais si je ne sens, comment veux-tu que j'aime?
XVI
Oh! l'ai-je dit? Est-ce un songe, ou ai-je vraiment proféré un tel blasphème? Ma langue a-t-elle, à ce point, trahi la vérité? Il faut que son honneur, de moi, par moi, sur moi, soit vengé. Mon cœur chez toi est logé, ô ma dame; là où il est, inflige-lui quelque torture nouvelle; fais-lui souffrir quelque peine cruelle; fais, fais-lui tout, sauf lui donner congé. Je le sais, tu seras trop humaine; tu ne pourras longtemps demeurer témoin de ma peine; mais un tel forfait se peut-il pardonner? A tout le moins, hautement de mes sonnets je me veux dédire et me démentirai; pour ces deux strophes si entachées de fausseté, je t'en voue cinq cents autres et celles-là diront vrai.
XVII
Si ma raison s'est pu remettre; si, à cette heure, je puis me rassaisir: si j'ai du sens, si je redeviens homme, c'est à toi que je le dois, ô bienheureuse lettre; et je t'en remercie! Qui m'eût, hélas! qui m'eût su reconnaître, quand en proie à la rage, vaincu par mes ennuis, de mes blasphèmes, je poursuivais ma dame. Mais lorsque de loin je te vis paraître, petit papier me venant d'elle et qui m'es si cher, honteux, je revins à moi et dévotement allai à toi. Pour consacrer ce fait j'élèverai un autel où seront exposés ces traits tracés par cette main divine; mais de les voir aucun homme n'est digne, et moi non plus que tous si, à cet honneur, par toi-même je n'eusse été convié.
XVIII
J'étais sur le point d'encourir pour jamais quelque blâme; de colère échauffé, mon courage brûlait; ma voix, devenue folle, répondait au gré de ma fureur; j'invectivais les dieux et ma dame avec eux. Et voilà que, de loin, elle jette un billet dans ma flamme et soudain je sens comme il me réconforte; si bien qu'aussitôt, devant lui tombe ma fureur, tombe ma fureur, il l'emporte, et mon âme, par lui, redevient elle-même. Vous qui de moi entendez ces merveilles, que dites-vous d'elle! Jugez, je vous prie, si, comme je le fais, je la dois adorer! Quels miracles pensez-vous que puissent faire en moi son œil tout-puissant, les traits de son visage, alors qu'en firent tant les traces de ses doigts.
XIX
Je tremblais devant elle, et, transi, conscient de la gravité de mon offense, en punition de mon forfait j'attendais une juste sentence, lorsqu'elle me dit: «Va, je te prends à merci; que désormais partout ma gloire soit proclamée, emploies-y tes années; ne pense plus maintenant qu'à enrichir, en mon nom, notre France, de tes vers; couvres-en ta faute et paie-moi de la sorte.»--Sus donc, ma plume! Pour jouir de ma peine, il faut, en son honneur, nous prodiguer davantage encore; mais, les yeux fixés sur elle, veille que son regard ne nous quitte pas. Sans lui, mon âme se mourait de langueur; seul il me donne et le cœur et l'esprit; pour que vis-à-vis d'elle je puisse m'acquitter, il faut qu'elle m'inspire.
XX
O vous, maudits sonnets, vous qui eûtes l'audace de toucher à ma dame; ô malins et pervers, reniés des Muses, vous êtes la honte de mes vers! Si je vous fais jamais ce tort, s'il me le faut faire à moi-même, de confesser que vous venez de moi, sachez-le: Vous n'êtes pas sortis des sources d'Apollon aux cheveux d'or, des Muses aux yeux verts; à votre naissance, Tisiphone présidait à leur place. Si jamais j'ai quelque parcelle de renommée, je veux que l'un et l'autre en soyez déshérités; et si, dès maintenant, je ne vous livre aux feux vengeurs, c'est pour vous diffamer. Vivez dans le malheur, vivez aux yeux de tous, de tout honneur privés; c'est pour vous punir, que je vous pardonne.
XXI
N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ce désir que je cesse d'aimer. Laissez-moi, obstiné que je suis, vivre et mourir tel, puisque ainsi il en est ordonné; mon amour, c'est le fil qui m'attache à la vie. C'est ce que me dit la fée, comme jadis en Œagrie elle fit pour Méléagre à l'amour destiné: en allumant la souche à l'heure où il naquit: «Toi et ce feu, dit-elle, allez de compagnie.» Et la destinée s'accomplit comme elle l'avait fixé: la souche, à ce qu'on dit, par le feu se trouvant consumée, à ce même moment, ô prodigieux miracle, on vit subitement du malheureux amant la vie et le tison s'en aller en fumée.
XXII
Quand, étonné, je contemple tes yeux conquérants, j'y vois tout mon espoir écrit; j'y vois Amour lui-même qui me sourit et, caressant, m'y montre le bonheur qu'il me tient en réserve. Mais, quand à te parler je me hasarde, ce qui n'a lieu que lorsque mon espoir desséché se tarit, tu n'as garde, cruelle, de jamais, par un mot, confirmer ton regard qui seul me soutient. Si tes yeux sont pour moi, vois donc ce que je dis; c'est à eux, à eux seuls que je me suis rendu. Mon Dieu! quelle discorde en toi, si ta bouche et tes yeux se veulent démentir! Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les départir, et que je prenne au mot la promesse de tes yeux.
XXIII
Ce sont ces yeux perçants qui font tout mon courage; en eux se reflétent et la liberté pétillante de gaîtè et mon petit archer qui mène à ses côtés la belle gaillardise et le plaisir volage. Mais après, la rigueur de ton triste langage me montre en ton cœur la fière honnêteté; et y voyant aussi gravement assises la dure chasteté et la vertu sauvage, je me sens condamné. De la sorte mon temps passe par ces transes diverses: là, ton œil m'appelle; ici, ta bouche me repousse; hélas, ballotté de la sorte, combien ai-je souffert! Pensant d'amour avoir quelque assurance, sans cesse nuit et jour à la servir je songe; de mon malheur je ne parviens pas encore à être persuadé.
XXIV
Et cependant je me dis bien: Mon espérance est morte, c'en est fait de mon bonheur, de ma joie. Mon mal est évident, je vois bien maintenant que j'ai épousé la douleur que je porte. Tout m'accable, rien ne me réconforte; tout m'abandonne et d'elle je n'ai rien, sinon toujours quelque encouragement nouveau qui rend ma peine et ma douleur plus fortes. Ce que j'attends, c'est d'obtenir un jour quelques soupirs des gens de l'avenir. Pris de pitié, quelqu'un dira de moi: Sa dame et lui naquirent destinés à mourir tous deux aussi obstinés, l'une en sa rigueur, l'autre en son amitié.
XXV
Ma langueur m'a fait bien misérable, depuis que j'ai vu contre l'écueil de sa fière rigueur mon espérance se briser, avant que mes yeux ne soient clos; et pourtant je suis encore en vie! Que m'ont servi de si longues années d'attente? De ma souffrance elle n'est pas assouvie, elle en rit; et tenir mon mal sans cesse en éveil, est son seul désir. Pourquoi, malheureux en amour, ai-je toujours un cœur qui toujours renouvelle mon tourment? Je suis hors d'haleine, je le sens, et prêt à laisser la vie sous le poids qui m'accable. Qu'y faire? sinon ce que je fais: le mal s'est abattu sur moi, je m'obstine en la douleur qu'il me cause.
XXVI
Puisque telles sont mes dures destinées, autant que je le puis, je veux de plus en plus m'enivrer de mon infortune. Si je souffre, c'est qu'elle le veut bien; les peines qu'elle m'ordonne, je les accomplirai. Nymphes des bois qui, étonnées de ma douleur, en avez, je crois, quelque pitié, qu'en pensez-vous? Si à mes maux il n'est fait trêve, puis-je durer ainsi? Si quelqu'une de vous pour Dieu condescend à m'entendre, qu'elle apprenne ce que maintenant j'entrevois: Le jour est proche où, déjà épuisées, mes forces ne pourront plus supporter mon tourment; et c'est là mon espoir: mourant en aimant, peut-être échapperai-je alors à mes peines.
XXVII
Parfois, las de me désespérer, Amour de quelque bien rafraîchit mon mal, flatte en mon cœur demi-mort sa plaie languissante, nourrit ma souffrance et lui fait reprendre haleine; alors je conçois quelque vaine espérance. Mais, si tôt que ce dur tyran sent mon espoir reprendre avec plus de force encore, pour l'étouffer, de cent tourments il m'accable. En ce moment même, je le vois me blâmant d'être à ma douleur rebelle: Vive, ô dieux, le mal qui me dévore! vive à son gré mon tourment rigoureux! heureux, mille fois heureux celui qui, sans relâche, est toujours malheureux.
XXVIII
Si contre Amour je n'ai d'autre défense, j'exhalerai ma plainte, mes vers le maudiront; et, après moi, les rochers rediront le tort qu'il fit à ma si pénible constance. Puisque de lui j'endure cette offense, mes vers au moins la rappelleront; et, quand ils me liront, nos arrière-neveux l'en maudiront; ce sera ma vengeance. Ayant perdu toute aise, ce sera peu que de perdre la voix. Qui saura l'amertume de mes tristes soucis et qui m'a fait cette plaie, si dur que soit son cœur, de moi aura pitié et pour lui sera sans merci.
XXIX
O dame de mes pensées, quand brilla le jour béni où la nature te produisit, elle t'abandonna la clef des immenses trésors qu'elle tient en réserve, tu y pris la grâce qui seule t'était octoyée, pillant les beautés sans nombre qu'elle a en sa possession, tu te les appropriais au point que, si fière qu'elle soit de son œuvre, elle-même parfois en est étonnée. Quand à ta satisfaction tu fus ainsi parée, pour compléter son œuvre, elle t'offrit encore cette terre où nous sommes; tu n'en pris rien, mais en toi-même tu en souris, te sentant bien suffisamment pourvue pour y être reine de tous nos cœurs.
CHAPITRE XXIX.
_De la modération._
=Il faut de la modération, même dans l'exercice de la vertu.=--Comme si nous avions le toucher infectieux, il nous arrive de corrompre, en les maniant, des choses qui par elles-mêmes sont belles et bonnes. La vertu peut devenir vice, si nous y apportons un désir par trop âpre et par trop violent. Ceux-là jouent sur les mots, qui disent qu'il n'y a jamais excès dans la vertu, parce qu'il n'y a plus vertu là où il y a excès: «_Le sage n'est plus sage, le juste n'est plus juste, si son amour pour la vertu va trop loin_ (_Horace_).»--C'est là une subtilité de la philosophie; on peut avoir un amour immodéré pour la vertu et être excessif dans une cause juste; l'apôtre préconise à cet égard un juste milieu: «_Ne soyez pas plus sage qu'il ne faut, mais apportez de la sobriété dans la sagesse_ (_S. Paul_).» J'ai vu un grand de ce monde porter atteinte à la religion, en se livrant à des pratiques religieuses outrepassant ce qui convient à un homme de son rang. J'aime les natures tempérées et se tenant dans un moyen terme; dépasser la mesure, même dans le bien, s'il ne me blesse, m'étonne, et je ne sais quel nom lui donner. Je trouve plus étrange que juste la conduite de la mère de Pausanias qui, la première, le dénonça et apporta la première pierre pour sa mise à mort. Je n'approuve pas davantage le dictateur Posthumius faisant mourir son fils qui, dans l'ardeur de la jeunesse, sortant des rangs, avait poussé à l'ennemi et s'en était tiré à son honneur; je ne suis porté ni à conseiller, ni à suivre une vertu si sauvage et qui coûte si cher. L'archer qui dépasse le but, manque son coup, tout comme celui qui n'y arrive pas; ma vue se trouble et je n'y vois pas davantage lorsque, tout d'un coup, je suis en pleine lumière ou que je tombe dans l'obscurité.
=La philosophie aussi, poussée à l'extrême, comme toutes autres choses, est préjudiciable.=--Platon fait dire à Calliclès que la philosophie poussée à l'extrême est préjudiciable, et il conseille de ne pas s'y adonner au delà de ce qu'elle est profitable. Pratiquée avec modération, elle est agréable et commode; mais si on en outrepasse les limites, elle finit par rendre l'homme sauvage et vicieux, dédaigneux de la religion et des lois qui nous régissent, ennemi de la bonne société, des voluptés permises, incapable de toute fonction publique, de secourir autrui, de se secourir soi-même, dans le cas d'être souffleté par n'importe qui. Calliclès dit vrai; portée à l'excès, la philosophie asservit notre franchise naturelle et, par une subtilité hors de propos, nous fait dévoyer de cette belle voie plane que la nature nous trace.
=Dans tous les plaisirs permis, entre autres dans ceux du mariage, la modération est nécessaire.=--L'amitié que nous portons à nos femmes est très légitime; la théologie ne laisse pourtant pas de la contenir et de la restreindre. Il me semble avoir lu autrefois dans saint Thomas un passage où, entre autres raisons de prohibition du mariage entre parents à des degrés rapprochés, il donne celle-ci: qu'il y aurait à craindre que l'amitié portée à une femme dans ces conditions soit immodérée; parce que si l'affection entre mari et femme existe entre eux pleine et entière, ainsi que cela doit être, et qu'on y ajoute encore celle résultant de la parenté, il n'y a pas de doute que ce surcroît n'entraîne le mari au delà des bornes de la raison.
Les sciences qui régissent les mœurs, telles que la théologie et la philosophie, se mêlent de tout; il n'est pas un acte privé et secret dont elles ne connaissent et qui échappe à leur juridiction. Bien mal avisés sont ceux qui censurent cette ingérence de leur part; en cela, ils ressemblent aux femmes, disposées à se prêter autant qu'on veut à toutes les fantaisies dont on peut user avec elles, et qui, par pudeur, ne veulent pas se découvrir quand la médecine a à intervenir. Que les maris, s'il y en a encore qui soient trop acharnés dans ces rapports, sachent donc que ces sciences posent en règle que le plaisir même qu'ils éprouvent avec leurs femmes est réprouvé, s'ils n'y apportent de la modération, et qu'on peut, en pareil cas, pécher par sa licence et ses débordements, comme dans le cas de relations illégitimes. Les caresses éhontées auxquelles, à ce jeu, la passion peut entraîner dans le premier feu de nos transports, sont non seulement indécentes, mais employées avec nos femmes sont très dommageables. Qu'au moins ce ne soit pas par nous qu'elles apprennent l'impudeur; pour notre besoin, elles sont toujours assez éveillées. Je n'en ai jamais agi, quant à moi, que de la façon la plus naturelle et la plus simple.
Le mariage est une liaison consacrée par la religion et la piété; voilà pourquoi le plaisir qu'on en tire, doit être un plaisir retenu, sérieux, empreint de quelque sévérité; ce doit être un acte de volupté particulièrement prudent et consciencieux. Son but essentiel étant la génération, il y en a qui doutent, lorsque nous n'avons pas espérance de ce résultat, comme dans le cas où la femme est hors d'âge ou enceinte, qu'il soit permis d'en rechercher l'embrassement; c'est, d'après Platon, commettre un homicide. Chez certaines nations, notamment chez les Musulmans, avoir des rapports sexuels avec une femme enceinte, est une abomination; il en est qui réprouvent de même tout rapprochement avec une femme aux époques où, périodiquement, le sang la travaille.--Zénobie n'acceptait pas de relations avec son mari, au delà de ce qui était nécessaire pour donner satisfaction à ses aspirations à la maternité; cela fait, elle le laissait libre de se distraire avec d'autres, pendant tout le temps de sa grossesse, lui faisant seulement une obligation de revenir à elle quand elle était en état de recommencer; c'est là un brave et généreux exemple dans le mariage.--Il est probable que c'est à quelque poète sevré et affamé de ces jouissances, que Platon emprunte cette narration: Jupiter, un jour, était en un tel état de surexcitation auprès de sa femme que, n'ayant pas la patience d'attendre qu'elle eût gagné sa couche, il la renversa sur le plancher et, dans la violence du plaisir, oublia les grandes et importantes résolutions qu'il venait, en sa cour céleste, de prendre de concert avec les autres dieux; et se vantait que ce rapprochement lui avait procuré des sensations aussi agréables que celles qu'il avait ressenties lorsque, la première fois, il lui avait, en cachette de leurs parents, pris sa virginité.
Les rois de Perse admettaient leurs femmes à leur tenir compagnie à leurs festins; mais quand le vin commençait visiblement à échauffer les têtes, qu'ils ne pouvaient plus contenir leurs désirs voluptueux, ils les renvoyaient dans leurs appartements privés, pour qu'elles ne participassent pas à leurs appétits immodérés, et faisaient venir à leur place des courtisanes vis-à-vis desquelles ils n'étaient pas tenus à avoir le même respect. Certaines gens ne peuvent convenablement se permettre tous les plaisirs et recevoir toutes les satisfactions quelle qu'en soit la nature: Epaminondas avait fait incarcérer un jeune débauché; Pélopidas lui demanda de le mettre en liberté en sa faveur. Epaminondas refusa et l'accorda à sa maîtresse qui, elle aussi, l'en avait prié, disant que «c'était une satisfaction due à une amie et non à un capitaine».--Sophocle étant préteur avec Périclès pour collègue, lui fit en voyant par hasard passer un beau garçon: «Oh, le beau garçon que voilà!»--«Une telle exclamation serait permise, dit Périclès, à tout autre qu'à un préteur qui doit être chaste, non seulement dans ses actions, mais aussi dans ses regards.»--L'empereur Ælius Verus répondit à sa femme qui se plaignait de ce qu'il la délaissait pour aller faire l'amour avec d'autres femmes, que «c'était par conscience, le mariage étant un acte honorable et digne et non de folâtre et lascive concupiscence».--Notre histoire ecclésiastique a conservé et honoré la mémoire de cette femme qui répudia son mari, ne voulant ni se prêter à ses attouchements trop irrespectueux et immoraux, ni les souffrir. En somme, il n'y a si légitime volupté dont l'excès et l'intempérance ne soient blâmables; mais à parler sans feinte, l'homme n'est-il pas un être bien malheureux? C'est à peine s'il existe un plaisir, un seul dont la nature lui concède la jouissance pleine et entière, et sa raison lui commande de n'en user qu'avec modération. Il n'est pas assez misérable, il faut encore que l'art et l'étude viennent accroître sa misère: «_Nous avons travaillé nous-mêmes à aggraver la misère de notre condition_ (_Properce_).»
=Par des privations et des souffrances on croit guérir ou calmer les passions, c'est là donner dans des excès d'autre nature.=--La sagesse humaine s'ingénie bien sottement à restreindre le nombre et la douceur des voluptés que nous pouvons goûter, tandis qu'elle agit d'une façon heureuse et judicieuse en usant d'artifice pour nous dissimuler, nous enguirlander les maux de l'existence et atténuer ce que nous en pouvons ressentir. Si j'avais été chef de secte, j'eusse suivi sur le premier point une voie plus naturelle, qui est aussi plus vraie, plus commode et plus parfaite, et peut-être aurais-je réussi à la contenir, quoique nos médecins, ceux de l'esprit aussi bien que ceux du corps, comme s'ils s'étaient entendus, ne considèrent comme pouvant procurer la guérison et soulager nos maladies morales et physiques, que les tourments, la douleur et la peine. C'est pour cela qu'ont été inventés les veilles, les jeûnes, les cilices, les exils lointains et volontaires, la prison perpétuelle, les verges et autres afflictions, sous condition que ce soient de réelles afflictions, qu'il en résulte de pénibles mortifications et non comme ce qui en advint à un certain Gallio qui, exilé dans l'île de Lesbos, y menait joyeuse vie. On fut averti à Rome que ce qu'on lui avait imposé pour le punir, tournait ainsi à sa commodité; on se ravisa alors et on le rappela auprès de sa femme et de sa famille, lui ordonnant de s'y tenir, réglant ainsi la nature de sa punition sur l'effet qu'il en pouvait éprouver. Et, en vérité, ce ne serait plus un régime salutaire que le jeûne, pour celui dont la santé et l'allégresse n'en deviendraient que plus vives; ou que le poisson, pour celui qui le préférerait à la viande; de même que dans l'autre genre de médecine les drogues sont sans effet pour qui les prend avec goût et plaisir, l'amertume et la difficulté à les prendre aident au résultat qu'elles produisent. La rhubarbe perdrait son efficacité vis-à-vis d'un tempérament qui l'accepterait trop facilement; il faut pour qu'il opère que le remède excite l'estomac; la règle qui veut que chaque chose soit guérie par son contraire est ici en défaut, c'est le mal qui guérit le mal.