Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 56
=Chaque enfant est à instruire suivant le tempérament qui lui est propre; appliquer à tous même méthode ne peut donner pour le plus grand nombre que de mauvais résultats.=--Il en est, et c'est l'usage chez nous, qui, chargés d'instruire plusieurs enfants, naturellement très différents les uns des autres par leur intelligence et leur caractère, leur donnent à tous la même leçon et ont vis-à-vis d'eux même manière de faire. Avec un pareil système, il n'est pas étonnant si, dans l'ensemble même de tous nos enfants, on en rencontre à peine deux ou trois dont l'instruction soit à peu près en rapport avec le temps passé à l'école. A celui dont nous nous occupons spécialement ici, son maître ne demandera pas seulement compte des mots de sa leçon, mais encore de leur signification, ainsi que de la morale à tirer du sujet étudié; il jugera du profit qu'il en retire, non par les preuves qu'il donnera de sa mémoire, mais par sa façon d'être dans le courant de la vie. Ce qu'il vient de lui apprendre, il le lui fera envisager sous cent aspects divers et en faire l'application à autant de cas différents, pour voir s'il a bien compris et se l'est bien assimilé, employant, pour s'en rendre compte, des interrogations telles que, d'après Platon, Socrate en usait dans ses procédés pédagogiques. C'est un indice d'aigreur et d'indigestion que de rendre la viande telle qu'on l'a avalée; et l'estomac n'a pas satisfait à ses fonctions, s'il n'a pas transformé et changé la nature de ce qu'on lui a donné à triturer.--Notre intelligence, dans le système que je condamne, n'entre en action que sur la foi d'autrui; elle est comme liée et contrainte d'accepter ce qu'il plaît à d'autres de lui enseigner; les leçons qu'elle en reçoit ont sur elle une autorité à laquelle elle ne peut se soustraire, et nous avons été tellement tenus en lisière, que nos allures ont cessé d'être franches, que notre vigueur et notre liberté sont éteintes: «_Ils sont toujours en tutelle_ (_Sénèque_).»
J'ai connu particulièrement, à Pise, un homme de bien partisan d'Aristote au point qu'il érigeait à hauteur d'un dogme: «Que la pierre de touche, la règle de conduite de tout jugement sain et de toute vérité, sont qu'il soit conforme à sa doctrine; que hors de là, tout n'est que néant et chimères; que ce maître a tout vu, et tout dit». Cette proposition, interprétée un peu trop largement et méchamment, a compromis autrefois, pendant longtemps et très sérieusement, son auteur auprès de l'inquisition de Rome.
=L'élève ne doit pas adopter servilement les opinions des autres et n'en charger que sa mémoire; il faut qu'il se les approprie, et les rende siennes.=--On soumettra tout à l'examen de l'enfant, on ne lui mettra rien en tête, d'autorité ou en lui demandant de croire sur parole. L'enfant ne tiendra de prime abord aucuns principes comme tels, pas plus ceux d'Aristote que ceux des Stoïciens ou des Épicuriens; on les lui expliquera tous, il les jugera et choisira s'il le peut; s'il ne peut choisir, il demeurera dans l'indécision, * car il n'y a que les fous qui soient sûrs d'eux-mêmes et ne soient jamais hésitants: «_Aussi bien que savoir, douter a son mérite_ (_Dante_)»; et alors, si par un effet de sa raison il vient à embrasser les opinions de Xénophon et de Platon, elles cesseront d'être les leurs et deviendront siennes. Qui s'en rapporte à un autre, ne s'attache à rien, ne trouve rien, ne cherche même pas. «_Nous n'avons pas de roi, que chacun se conduise par lui-même_ (_Sénèque_)»; ayons au moins conscience que nous savons. Il ne s'agit pas pour l'enfant d'apprendre leurs préceptes, mais de se pénétrer de leurs opinions; il peut sans inconvénient oublier d'où il les tient, pourvu qu'il ait su se les approprier. La vérité et la raison sont du domaine de tous; elles ne sont pas plus le propre de celui qui le premier les a dites, que de ceux qui les ont répétées après lui; ce n'est pas plus d'après Platon que d'après moi, que telle chose est énoncée, du moment que lui et moi la comprenons et la voyons de la même façon. Les abeilles vont butinant les fleurs de côté et d'autre, puis elles confectionnent leur miel, et ce miel n'est plus ni thym, ni marjolaine; c'est du miel qui vient exclusivement d'elles. Il en sera de même des emprunts faits à autrui; l'enfant les pétrira, les transformera, pour en faire une œuvre bien à lui, c'est-à-dire pour en former son jugement, dont la formation est le but unique de son éducation, de son travail et de ses études. Tout ce qui a concouru à cette formation doit disparaître, on ne doit voir que le résultat qu'il en a obtenu. Ceux qui pillent le prochain, qui empruntent, étalent les constructions qu'ils ont élevées ou achetées et non ce qu'ils ont tiré d'autrui; vous ne voyez pas les honoraires reçus par ceux qui rendent la justice, mais seulement les alliances qu'ils contractent, les belles positions qu'ils donnent à leurs enfants; nul ne livre à la connaissance du public le détail de ses revenus; tout le monde montre au grand jour les acquisitions qu'il fait.
=Le bénéfice de l'étude est de rendre meilleur; ce qu'il faut, c'est développer l'intelligence; savoir par cœur, n'est pas savoir; tout ce qui se présente aux yeux doit être sujet d'observations.=--Le bénéfice que nous retirons de l'étude, c'est de devenir meilleur et plus raisonnable. C'est, disait Epicharme, l'entendement qui voit et qui entend; c'est par l'entendement que nous mettons tout à profit, c'est lui qui organise, qui agit, qui domine et qui règne; toutes nos autres facultés sont aveugles, sourdes et sans âme. Nous le rendons servile et craintif, en ne lui laissant pas la liberté de faire quoi que ce soit de lui-même. Quel maître a jamais demandé à son disciple ce qu'il pense de la rhétorique et de la grammaire, ou de telle ou telle maxime de Cicéron? On nous les plaque, toutes parées, dans la mémoire; on nous les donne comme des oracles, auxquels on ne saurait changer ni une lettre, ni une syllabe. Savoir par cœur, n'est pas savoir; c'est retenir ce qui a été donné en garde à la mémoire. Ce qu'on sait effectivement, on en dispose, sans consulter le maître du regard, sans avoir besoin de jeter les yeux sur son livre. Triste science que celle qui est tout entière tirée des livres; elle peut servir à nous faire briller, mais n'est d'aucune solidité; Platon nous le dit: «La fermeté, la foi, la sincérité constituent la vraie philosophie; toute science autre, qui a d'autres visées, n'est que fard tout au plus propre à donner un éclat trompeur.» Je voudrais voir ce qu'obtiendraient Le Paluel et Pompée, ces beaux danseurs de notre époque, s'ils nous enseignaient à faire des cabrioles, rien qu'en en exécutant devant nous qui ne bougerions pas de nos places; ceux qui veulent développer notre intelligence sans la mettre en mouvement, en agissent de même; peut-on nous enseigner à manier un cheval, une pique, un luth, et même la voix, sans nous y exercer à l'instar de ceux-ci qui prétendent nous apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous faire ni juger ni parler! Pour exercer l'intelligence, tout ce qui s'offre à nos yeux, suffit à nous servir de livre: la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table sont autant de sujets d'enseignement se renouvelant sans cesse.
=Les voyages bien dirigés sont particulièrement utiles; il faut les commencer de bonne heure.=--A cela, la fréquentation des hommes, les voyages en pays étrangers conviennent merveilleusement; non pour en rapporter, comme le font nos gentilshommes français, des notes sur les dimensions de Santa Rotonda ou la richesse des dessous de jupes de la signora Livia; ou comme d'autres, qui relèvent de combien le profil de Néron, d'après quelque vieille ruine de là-bas, est plus long et plus large que sur certaines médailles le représentant; mais pour observer principalement les mœurs et les coutumes de ces nations, et pour affiner notre cerveau par le frottement avec d'autres. Je voudrais qu'on fît voyager l'enfant dès ses premiers ans, pour cela et aussi pour lui apprendre les langues étrangères, faisant ainsi d'une pierre deux coups, et commençant par les nations voisines dont la langue diffère le plus de la nôtre, parce que, si on ne s'y met pas de bonne heure, notre organe n'a plus la souplesse nécessaire.
=L'enfant gagne à être élevé loin des siens; il faut l'habituer aux fatigues et endurcir son corps, en même temps que fortifier son âme.=--Il n'est pas raisonnable d'élever l'enfant dans la famille, c'est là un point généralement admis. Les parents, même les plus sages, se laissent trop attendrir par leur affection et leur fermeté s'en ressent; ils ne sont plus capables de le punir de ses fautes; ils ne peuvent admettre qu'il soit élevé durement comme il convient, et préparé à tous les hasards de la vie; ils ne pourraient souffrir le voir revenir d'un exercice, en sueur et couvert de poussière; boire chaud, boire froid; monter un cheval difficile; faire de l'escrime avec un tireur un peu rude, ou manier pour la première fois une arquebuse. Et cependant, on ne saurait faire autrement; pour en faire un homme de valeur, il faut ne pas le ménager dans sa jeunesse et souvent enfreindre les règles que nous tracent les médecins: «_Qu'il vive en plein air et au milieu des périls_ (_Horace_).» Il ne suffit pas de fortifier l'âme, il faut aussi développer les muscles; l'âme a une tâche trop lourde, si elle n'est secondée; elle a trop à faire si, à elle seule, elle doit fournir double service. Je sais combien peine la mienne en la compagnie d'un corps débile et trop délicat qui s'en remet par trop sur elle; et je m'aperçois souvent, dans mes lectures, que nos maîtres, dans leurs écrits, citent comme exemples de magnanimité et de grand courage, des faits qui dénotent plutôt une grande force physique, de bons muscles et des os solides.
J'ai vu des hommes, des femmes, des enfants ainsi faits, qu'une bastonnade leur fait moins qu'à moi une chiquenaude, qui ne se plaignent ni ne tressaillent sous les coups qu'on leur donne. Les athlètes, qui semblent rivaliser de patience avec les philosophes, la doivent plutôt à la résistance de leurs nerfs qu'à celle de leur âme. L'habitude du travail corporel accoutume à supporter la douleur: «_le travail endurcit à la douleur_ (_Cicéron_)». Il faut rompre l'enfant à la peine et à la rudesse des exercices, pour le dresser aux fatigues et à ce qu'ont de pénible les douleurs physiques, les entorses, la colique, les cautères, voire même la prison et la torture, auxquelles il peut être aussi exposé, car, suivant les temps, les bons comme les méchants en courent risque, nous en faisons actuellement l'épreuve; * plus on est homme de bien, plus on est menacé du fouet et de la corde par quiconque combat les lois.--En outre, la présence des parents nuit à l'autorité, qui doit être souveraine, du gouverneur sur l'enfant, l'interrompt et la paralyse; le respect que lui témoignent les gens de sa maison, la connaissance qu'il a du rang et de l'influence de sa famille sont, de plus, à mon avis, de sérieux inconvénients à cet âge.
=En société, l'enfant s'appliquera plus à connaître les autres qu'à vouloir paraître; et, dans tous ses propos, il se montrera réservé et modeste.=--Dans cette école qu'est la fréquentation des hommes j'ai souvent remarqué un mal, c'est qu'au lieu de chercher à nous pénétrer de la connaissance d'autrui, nous travaillons à nous faire connaître à lui, et que nous nous mettons plus en peine de faire étalage de notre marchandise que d'en acquérir d'autre; le silence et la modestie sont des qualités très avantageuses dans la conversation. On dressera l'enfant à être parcimonieux et économe de son savoir quand il en aura acquis; à ne se formaliser ni des sottises, ni des fables qui se diront devant lui, car c'est une impolitesse, autant qu'une maladresse, de se froisser de tout ce qui n'est pas de notre goût. Qu'il se contente de se corriger lui-même et n'ait pas l'air de reprocher aux autres de faire ce que lui-même ne croirait pas devoir faire, qu'il ne paraisse pas davantage censurer les mœurs publiques: «_On peut être sage sans ostentation, sans orgueil_ (_Sénèque_).» Qu'il évite ces allures blessantes de gens qui semblent vouloir imposer leur manière de voir, cette puérile prétention de vouloir paraître plus fin qu'il n'est, et qu'il ne cherche pas, ce qui offre si peu de difficulté, par ses critiques et ses bizarreries à se faire la réputation de quelqu'un de valeur. Les licences poétiques ne sont permises qu'aux grands poètes; de même les âmes supérieures et illustres ont seules le privilège de se mettre au-dessus des coutumes admises: «_Si Socrate et Aristippe n'ont pas toujours respecté les mœurs et les coutumes de leur pays, c'est une erreur de croire qu'on peut les imiter; leur mérite transcendant et presque divin autorisait chez eux cette licence_ (_Cicéron_).»--On lui apprendra à ne discourir et à ne discuter que lorsqu'il se trouvera en face de quelqu'un de force à lui répondre; et, même dans ce cas, il ne mettra pas en jeu tous les moyens dont il dispose, mais seulement ceux les plus appropriés à son sujet. Qu'on le rende délicat sur le choix et le triage des arguments qu'il emploie; qu'il recherche ce qui s'applique exactement au sujet qu'il traite, par conséquent qu'il soit bref.--Qu'on l'instruise surtout à céder et à cesser la discussion dès que la vérité lui apparaît, soit qu'elle résulte des arguments de son adversaire, soit qu'elle se forme par un retour sur sa propre argumentation, car il n'est pas un prédicateur monté en chaire pour défendre une thèse qui lui est imposée; s'il défend une cause, c'est qu'il l'approuve; il ne fait pas le métier de ceux qui, vendant leur liberté à beaux deniers comptants, ont perdu le droit de reconnaître qu'ils font erreur et d'en convenir: «_Aucune nécessité ne l'oblige à défendre ce qu'on voudrait impérieusement lui prescrire_ (_Cicéron_).»
=Il sera affectionné à son prince, prêt à le servir avec le plus entier dévouement, pour le bien public, mais ne recherchera pas d'emploi à la cour.=--Si son gouverneur a de mon caractère, il lui inspirera la volonté de servir son prince avec la loyauté la plus absolue, de lui porter la plus vive affection et d'être prêt à affronter tous les périls pour son service; mais il le détournera de s'attacher à lui autrement que par devoir public. Contracter vis-à-vis de lui des obligations particulières présente, entre divers autres inconvénients qui portent atteinte à notre liberté, celui de faire que le langage d'un homme au service d'un autre, subventionné par lui, est ou moins entier et moins libre, ou entaché d'imprudence ou d'ingratitude. Un vrai courtisan n'a ni le droit, ni la volonté de dire et de penser autrement qu'en bien d'un maître qui, parmi tant de milliers d'autres de ses sujets, l'a choisi, pourvoit à son entretien et l'élève de ses propres mains. Par la force même des choses, cette faveur, les avantages qu'il en retire, l'éblouissent et corrompent sa franchise; aussi, dans un état, voit-on communément le langage de ces gens sur ce qui concerne la cour et le prince, différer de celui de tous autres et en général être peu digne de foi.
=On lui inspirera la sincérité dans les discussions; il prêtera attention à tout, s'enquerra de tout.=--Que sa conscience et sa vertu soient manifestes dans ses paroles et qu'il n'ait jamais que la raison pour * guide. On lui fera entendre que confesser une erreur qu'il peut avoir commise dans ses propos, alors même qu'il ait été le seul à s'en apercevoir, est une preuve de jugement et de sincérité, principales qualités qu'il doit rechercher. S'opiniâtrer et contester quand même, sont des défauts fréquents qui sont surtout le propre d'âmes peu élevées; se raviser et se corriger, abandonner au cours même de la discussion une manière de voir qui vous semble mauvaise, sont des qualités qui se rencontrent rarement, indices d'une âme forte, véritablement empreinte de philosophie.
On l'avertira de prêter attention à tout, quand il est en société; car je constate que, très communément, les premières places sont souvent occupées par les moins capables et que les faveurs de la fortune ne vont que rarement à qui les mérite; je vois fréquemment que, tandis qu'au haut bout de la table on passe son temps à s'entretenir de la beauté d'une tapisserie ou du goût que peut avoir le malvoisie, à l'autre bout se produisent de nombreux traits d'esprit qui se trouvent perdus. Il sondera la portée de chacun; quiconque, bouvier, maçon, passant, est à faire causer; tous, suivant ce qu'ils font d'habitude, peuvent nous révéler des choses intéressantes, car tout sert dans un ménage. Même les sottises et les faiblesses d'autrui concourent à notre instruction; à observer les grâces et les façons de chacun, il sera conduit à imiter les bonnes et mépriser les mauvaises.
Qu'on lui suggère le goût de s'enquérir de toutes choses, curiosité qui n'a rien que de louable; qu'il regarde tout ce qui, autour de lui, peut présenter quelque particularité: un édifice, une fontaine, un homme, une localité où s'est jadis livrée une bataille, où ont passé César ou Charlemagne; «_quelle terre est engourdie par le froid, quelle autre est brûlée par le soleil; quel vent favorable pousse les vaisseaux en Italie_ (_Properce_)». Qu'il s'enquière des mœurs, des ressources, des alliances de tel ou tel prince, ce sont là autant de sujets très intéressants à apprendre, très utiles à savoir.
=L'étude de l'histoire faite avec discernement est de première importance; supériorité de Plutarque comme historien.=--Dans cette pratique des hommes, je comprends aussi, c'est même celle qui offre le plus d'importance, la fréquentation de ceux qui ne vivent plus que par les souvenirs que les livres nous en ont conservés. Par l'histoire, il entrera en communication avec ces grands hommes des meilleurs siècles. C'est là une étude vaine pour qui la tient pour telle, mais c'est aussi, pour qui le veut, une étude dont nous pouvons retirer un fruit * inestimable; c'est la seule étude, dit Platon, que les Lacédémoniens admettaient. Quel profit ne lui procurera-t-elle pas, par la lecture des vies des hommes illustres de Plutarque, maintenant que cet auteur a été mis à notre portée? Mais, pour cela, que le guide que j'ai donné à cet enfant, se souvienne du but qu'il doit poursuivre, et qu'il ne fixe pas tant l'attention de son disciple sur la date de la ruine de Carthage que sur les manières de faire d'Annibal et de Scipion; l'endroit où est mort Marcellus importe moins que ce fait que, s'il n'eût manqué à son devoir, il ne serait pas venu mourir là. Qu'il ne lui apprenne pas tant les faits qu'à les apprécier. C'est à mon sens, de toutes les branches auxquelles s'appliquent nos esprits, celle où nous en agissons dans la mesure la plus diverse. J'ai lu dans Tite-Live cent choses que d'autres n'y ont pas lues, et Plutarque y en a lu cent autres que je n'ai pas vues moi-même et peut-être d'autres que celles que l'auteur y a mises; les uns l'étudient comme ils feraient d'un grammairien; pour d'autres, c'est un philosophe qui analyse et met à jour les parties de notre nature les plus difficiles à pénétrer.--Il y a, dans Plutarque, beaucoup de passages assez étendus méritant d'être sus; sous ce rapport, je le considère comme un maître en son genre. Mais, en dehors de ces sujets qu'il a traités avec plus ou moins de détails, il y en a mille autres qu'il n'a fait qu'effleurer; il nous indique simplement du doigt où nous pouvons aller, si cela nous plaît; quelquefois il se contente d'une allusion qu'on trouve incidemment au cours de la narration palpitante d'un fait autre. Il faut les en extraire et les mettre en lumière; tel ce mot qui est de lui: «Les peuples de l'Asie eurent toujours un maître, parce qu'il est une syllabe qu'ils ne surent jamais prononcer, la syllabe «non»; mot qui, peut-être, a inspiré à La Boétie et lui a fourni l'occasion d'écrire son ouvrage sur _la Servitude volontaire_. Même quand il cite une parole, un acte de peu d'importance de la vie d'un homme, cela nous vaut parfois des réflexions que le sujet ne semblait pas devoir amener. Il est dommage que les gens qui possèdent une si puissante intelligence aiment tant la brièveté; sans doute, leur réputation y gagne, mais nous-mêmes y perdons. Plutarque préfère que nous louions en lui son jugement plutôt que son savoir; que nous regrettions qu'il ne se soit pas étendu davantage, plutôt que de nous fatiguer par trop de prolixité; il savait que même lorsqu'on traite des sujets bons par eux-mêmes, il peut arriver d'en trop dire. C'est justement là le reproche qu'adressait Alexandridas à quelqu'un qui disait aux Éphores d'excellentes choses, mais les disait trop longuement: «O étranger, tu dis bien ce qu'il faut, mais tu le dis autrement qu'il le faudrait.» Ceux qui ont le corps grêle, le grossissent en rembourrant les vêtements qui les couvrent; ceux traitant un sujet simple par lui-même, l'enflent souvent démesurément par leurs paroles.
=La fréquentation du monde contribue beaucoup à nous former le jugement.=--La fréquentation du monde est d'un effet merveilleux pour éclairer notre jugement; car nous vivons tous étreints et renfermés en nous-mêmes, notre vue ne s'étend pas au delà de la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d'où il était; il ne dit pas d'Athènes, mais répondit: du monde. Pour lui, dont l'intelligence vaste et remplie plus qu'aucune autre, embrassait l'univers comme d'autres font de leur cité, sa société, l'objet de ses affections, c'était le genre humain; c'est à lui qu'il reportait tout ce qu'il savait; sa pensée rayonnait au loin, tandis que nous, nous ne regardons jamais qu'à nos pieds. Quand la vigne gèle dans mon village, le prêtre en conclut que la colère divine menace l'humanité entière, et il croit déjà que les Cannibales en ont la pépie; pour lui, ce petit accident atteint tout l'univers. A voir nos guerres civiles, qui ne va criant que le monde se détraque et que le jour du jugement dernier est proche? On ne réfléchit pas que plusieurs fois il s'est déjà vu pire, et que, pendant que nous nous désolons, les dix mille autres parties de l'univers ont quand même du bon temps et en jouissent; pour moi, à voir jusqu'où vont, en ce moment chez nous, la licence et l'impunité, j'admire combien ces guerres sont bénignes et peu actives. Lorsqu'il grêle sur nos têtes, tout notre hémisphère nous semble en proie à l'orage et à la tempête. Ce Savoyard ne disait-il pas: «Si ce sot de roi de France avait bien su conduire sa barque, il était homme à devenir maître d'hôtel de notre duc!» En son imagination, notre homme ne concevait rien au-dessus de son maître; à notre insu, nous sommes tous dans la même erreur, et cette erreur a de grandes et fâcheuses conséquences. Celui qui, comme dans un tableau, se représente la grande image de la nature notre mère dans la plénitude de sa majesté; qui lit sur son visage ses formes infinies, variant sans cesse; qui y voit non son infime personne, mais un royaume entier, y tenir à peine la place d'un trait tracé avec une pointe d'aiguille effilée, celui-là seul estime les choses à leur vraie grandeur.