Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 51
Il est des peuples où, sauf sa femme et ses enfants, personne ne parle au roi que par intermédiaires.--Chez une nation, les vierges montrent à découvert les parties du corps que la pudeur commande de dérober à la vue; tandis que là même, les femmes mariées les couvrent et les cachent avec soin.--Ailleurs, on a la coutume, qui n'est pas sans rapport avec la précédente, de ne considérer la chasteté comme obligatoire que dans le mariage. Les filles peuvent se donner à leur gré; se faire avorter au moyen de drogues spéciales, si elles deviennent enceintes, et cela au vu et au su de tout le monde.--Ailleurs, lorsqu'un marchand se marie, tous les marchands invités à la noce, couchent avec la mariée, avant le mari; et, plus il y en a, plus il en résulte pour elle d'honneur et de considération pour son courage et son endurance. Il en est de même, si c'est un officier qui se marie, si c'est un noble, et ainsi des autres; toutefois, si c'est un laboureur ou quelqu'un du bas peuple, c'est au seigneur qu'il appartient de coucher avec elle; et ce faisant, chacun l'exhorte, à qui mieux mieux, à garder fidélité à son mari.--Dans certains pays, on trouve des maisons publiques de débauche où les hommes remplacent les femmes et où se pratiquent des mariages.--On en voit où les femmes vont à la guerre en même temps que leurs maris, et non seulement prennent part au combat, mais encore à l'exercice du commandement;--où on ne porte pas seulement des bagues au nez, aux lèvres, aux joues, aux orteils des pieds, mais aussi des tiges d'or, parfois assez lourdes, qui se portent transperçant les extrémités des seins et les fesses;--où, en mangeant, on s'essuie les doigts aux cuisses, aux bourses des organes génitaux, à la plante des pieds.--Il en existe où les enfants n'héritent pas, ce sont les frères et les neveux; ailleurs, ce sont les neveux seulement, sauf lorsqu'il s'agit de la succession du prince.--Nous voyons, dans d'autres pays, les biens être en commun; et des magistrats, dont les actes sont sans appel, être préposés à la culture des terres, sur toute l'étendue du territoire, et à la répartition des produits, suivant les besoins de chacun;--les enfants qui meurent, être pleurés, et la mort des vieillards être fêtée par des réjouissances;--les hommes et les femmes coucher pêle-mêle, par dix ou douze, dans un même lit;--les femmes qui ont perdu leur mari de mort violente, pouvoir se remarier; les autres ne le pouvoir pas;--être fait si peu de cas de la femme, qu'on tue à leur naissance les enfants du sexe féminin, sauf à aller acheter des femmes dans les pays voisins, quand besoin en est;--les maris avoir possibilité de répudier leurs femmes, sans qu'ils aient à donner de raison; et cette possibilité refusée aux femmes, quels que soient les motifs qu'elles pourraient avoir à alléguer;--les maris être en droit de les vendre, si elles sont stériles.--Il en est où, quand une personne meurt, on fait cuire son corps, puis on le pile jusqu'à ce qu'il soit réduit en bouillie; et cette bouillie, on la mêle au vin et on la boit.--La sépulture la plus enviée est, chez certains, d'être mangé par des chiens; chez d'autres, par des oiseaux.--On croit ailleurs que les âmes qui, après la mort, ont mérité d'être heureuses, demeurent en pleine liberté, dans des lieux pleins de délices, où elles jouissent de tout ce qui peut être agréable; et que, lorsque résonne un écho, ce sont elles que nous entendons.--Il y a des peuples qui combattent dans l'eau, et qui, tout en nageant, se servent avec adresse de leur arc.--Chez certains, hausser les épaules et baisser la tête sont le signe de la sujétion; et en entrant dans la demeure du roi, on ôte sa chaussure.--Il en est où des eunuques sont chargés de la garde des femmes vouées à la vie religieuse; et pour empêcher qu'elles ne conçoivent de l'amour pour eux, on mutile à leurs gardiens le nez et les lèvres; chez les mêmes les prêtres se crèvent les yeux, pour avoir plus de facilité d'approcher les démons et recueillir leurs oracles;--où chacun fait un dieu de ce qui lui plaît: le chasseur, d'un lion ou d'un renard; le pêcheur, de certains poissons; où des idoles sont élevées à toute action ou passion humaine, et où le soleil, la lune, la terre sont les divinités principales; le serment y consiste à toucher la terre, en regardant le soleil; la viande et le poisson s'y mangent crus;--où les serments les plus solennels se prêtent en jurant par le nom de quelque personne trépassée, dont la mémoire est en vénération, et posant la main sur sa tombe;--où * chaque année, comme cadeau de nouvel an, le roi envoie du feu aux princes, ses vassaux; quand ce feu est apporté, tout autre qui se trouve être allumé * dans la maison est éteint; et, sous peine de se rendre coupable de lèse-majesté, les serfs de chacun de ces princes, doivent venir s'en procurer à nouveau chez lui;--où quand le roi, pour se consacrer aux pratiques religieuses, abdique, ce qui arrive souvent, son héritier immédiat est également obligé d'abdiquer et le pouvoir passe à celui qui venait en troisième ligne;--où on change de forme de gouvernement aussi fréquemment que les affaires * le comportent; on y dépose le roi quand cela semble à propos; et en son lieu et place, on confie le pouvoir à quelques anciens ou on le laisse au peuple;--où hommes et femmes sont circoncis, et les uns et les autres baptisés;--où le soldat qui, en un ou plusieurs combats, est arrivé à présenter au roi sept têtes d'ennemis tués par lui, est fait noble;--où, chose rare et peu conforme aux principes sociaux, on n'admet pas l'immortalité de l'âme;--où les femmes accouchent sans appréhension et sans se plaindre;--où elles font usage de jambières de cuivre qu'elles portent à chaque jambe; dans ces mêmes contrées, mordues par un pou, il est bienséant qu'elles le détruisent avec les dents; et, elles n'oseraient se marier, sans avoir au préalable offert au roi leur pucelage;--où on salue en touchant la terre du doigt, l'élevant ensuite vers le ciel;--où les hommes, transportant des fardeaux, les portent sur la tête; les femmes sur les épaules; là encore les femmes pissent debout et les hommes accroupis;--où en signe d'amitié, on envoie de son sang aux personnes que l'on affectionne; et les hommes que l'on veut honorer, y sont encensés, comme cela se pratique vis-à-vis des dieux;--où les mariages ne peuvent se contracter, non seulement entre parents au quatrième degré, mais ne sont pas admis, quel que soit le degré de parenté, si éloigné qu'il soit;--où les enfants sont laissés en nourrice jusqu'à quatre ans, et même jusqu'à douze; et chez les mêmes, on considère comme pouvant entraîner la mort de l'enfant qui vient de naître, de lui donner à téter avant un jour révolu;--où les pères ont charge de châtier les individus du sexe masculin, et les mères, en dehors de tout regard indiscret, les personnes de leur sexe, et où existe ce châtiment de pendre le patient par les pieds et l'enfumer;--où on circoncit les femmes;--où toute herbe est utilisée pour la consommation, sauf celles exhalant une mauvaise odeur;--où rien n'est clos; les habitations si belles et si riches qu'elles soient, n'y ont ni porte, ni fenêtre; il n'y a pas de coffres qui ferment et les voleurs y sont punis beaucoup plus sévèrement qu'ailleurs;--où on tue les poux avec les dents, comme font les singes, et trouve dégoûtant de les écraser avec les ongles;--où dans tout le cours de la vie, on ne se coupe jamais ni les cheveux, ni la barbe, ni les ongles.--Il en est où on ne coupe que les ongles de la main droite, conservant intacts par coquetterie ceux de la main gauche;--où on laisse croître les cheveux et la barbe du côté droit, quelle que soit la longueur qu'ils peuvent atteindre, et rase ceux de l'autre côté.--Dans des pays voisins les uns des autres: ici, c'est par devant qu'on laisse croître les cheveux tandis qu'on rase ceux de derrière; là, c'est l'inverse.--Il s'en trouve où les pères prêtent pour en jouir, moyennant paiement, leurs enfants à leurs hôtes; les maris leur prêtent leurs femmes;--où il n'est pas deshonnête de faire des enfants à sa mère; pas plus que les pères s'unir à leurs filles et caresser leurs fils;--où dans les réunions qui accompagnent les festins, on use des enfants, et, sans distinction de parenté, on se les repasse les uns aux autres.--Il est des pays où on mange de la chair humaine.--Ici, c'est un devoir de piété de tuer son père arrivé à un certain âge; ailleurs le père décide du sort des enfants encore dans le sein de leur mère, désignant ceux qu'il veut conserver et élever, et ceux qu'il voue à l'abandon et à la mort.--Dans des contrées, les maris qui sont vieux, prêtent, pour en user, leurs femmes à de plus jeunes; dans d'autres, les femmes sont en commun, et cela sans que la moindre réprobation y soit attachée; il en est même, où les femmes se font honneur d'orner le bord de leurs robes de belles touffes de laine ou de soie, dont le nombre marque celui des hommes qui les ont possédées.--N'est-ce pas par un effet de l'habitude que s'est constitué un état uniquement composé de femmes qui s'exercent au maniement des armes, s'organisent en armées et livrent bataille?--N'est-ce pas elle qui, par le fait même des choses, apprend aux gens des dernières classes de la société ce dont les plus sages, avec toute leur philosophie, n'arrivent pas à se persuader? nous savons en effet que des peuples ont existé, où non seulement tous avaient le dédain de la mort, mais qui fêtaient sa venue; où les enfants, dès l'âge de sept ans, supportaient d'être fouettés jusqu'à en mourir, sans que leur visage reflétât la douleur qu'ils pouvaient ressentir; où la richesse était à tel point méprisée, que le plus misérable habitant de la ville n'eût pas daigné se baisser pour ramasser une bourse pleine d'écus.--Nous connaissons des pays très fertiles, offrant toutes ressources pour faire bonne chère, où le pain, le cresson et l'eau étaient les mets les plus délicats dont il était fait ordinairement usage.--N'est-ce pas encore un fait d'habitude que ce miracle que, dans l'île de Chio, en sept cents ans, on ne cite pas une femme ou fille dont l'honneur ait été entaché?
En somme, j'estime qu'il n'est rien que la coutume ne fasse ou qu'elle ne puisse faire; et c'est avec raison que Pindare, m'a-t-on dit, l'appelle «la reine et l'impératrice du monde».--Un quidam, rencontré battant son père, répondait que c'était la coutume de sa maison; que son père avait de même battu son aïeul; son aïeul son bisaïeul; et, montrant son fils, il ajoutait: «Celui-ci me battra à mon tour, quand il sera arrivé à mon âge.»--Ce père, que son fils tiraillait et houspillait tout le long du chemin, arrivé à une certaine porte, lui intima de cesser, car, disait-il, lui-même n'avait traîné son père que jusque-là; c'était la limite où prenaient fin les mauvais traitements dont, par tradition, les fils, dans la famille, usaient à l'égard des pères.--C'est aussi souvent par habitude, dit Aristote, que du fait qu'elles sont malades, des femmes s'arrachent les cheveux, rongent leurs ongles, mangent du charbon et de la terre; et plus par coutume que par penchant naturel, que les mâles se mêlent aux mâles.
=Les lois de la conscience dérivent plus des coutumes que de la nature; notre attachement au gouvernement, au pays=, =est notamment un fait d'habitude=.--Les lois de la conscience que nous disons relever de la nature, ont leur origine dans les coutumes. Chacun respecte en son for intérieur les opinions et les mœurs pratiquées et admises autour de lui; il ne peut s'en affranchir sans remords; leur application lui vaut l'approbation générale; quand, aux temps passés, les Crétois voulaient du mal à quelqu'un, ils priaient les dieux de lui faire contracter quelque mauvaise habitude. Son principal effet, qui constitue sa force, c'est de nous circonvenir et de s'emparer de nous, au point que nous pouvons à peine nous ressaisir et rentrer en nous-mêmes pour réfléchir et raisonner les actes auxquels elle nous entraîne. En vérité, parce que, dès notre naissance, nous humons avec notre premier lait ce qui est habitudes et coutumes et que le monde nous apparaît d'une certaine façon quand nous le voyons pour la première fois, il semble que nous ne sommes nés que sous condition de nous y soumettre à notre tour et que les idées, en cours autour de nous, que nos pères nous ont infusées en nous donnant la vie, soient absolues et édictées par la nature. Il en résulte qu'on s'imagine que ce qui est en dehors des coutumes, est en dehors de la raison, et Dieu sait combien, à cet égard, nous sommes le plus souvent dans l'erreur.
Si comme nous, qui nous étudions, avons appris à le faire, chacun qui entend émettre une judicieuse sentence, s'en faisait aussitôt application en ce qui peut le toucher, il verrait que ce n'est pas tant un bon mot, qu'un coup de fouet cinglant violemment la bêtise ordinaire de son jugement. Mais les avertissements et les préceptes émanant de la vérité, nous les considérons toujours comme s'adressant aux autres et jamais à nous; et, au lieu de les mettre à profit pour améliorer nos mœurs, nous nous bornons à les classer très sottement et très inutilement dans notre mémoire.--Continuons maintenant à nous occuper de l'empire que la coutume exerce sur nous.
Les peuples, faits à la liberté, habitués à se gouverner eux-mêmes, tiennent toute autre forme de gouvernement pour monstrueuse et contraire à la nature; ceux qui sont accoutumés à la monarchie, pensent de même. Ces derniers, quelle que soit la possibilité d'en changer que leur offre la fortune, alors même qu'ils ont eu de grandes difficultés à se débarrasser d'un maître qui ne leur convenait pas, ne pouvant se résoudre à prendre en haine d'en avoir un, se hâtent de s'en donner un nouveau, avec lequel ils éprouvent les mêmes difficultés.--C'est par un effet de l'habitude, que chacun est satisfait du lieu où la nature l'a placé; les populations sauvages de l'Écosse n'ont que faire de la Touraine, pas plus que les Scythes de la Thessalie.--Darius demandait à des Grecs s'ils se sentaient portés à faire comme dans l'Inde, où il est dans les coutumes de manger les parents qui viennent à mourir, dans l'idée qui y règne qu'on ne saurait leur donner plus honorable sépulture que son propre corps; à quoi les Grecs répondirent que pour rien au monde, ils ne se plieraient à cet usage. S'étant aussi de même adressé aux Indiens, pour tenter de leur persuader l'abandon de cette coutume et l'adoption de celle des Grecs qui brûlaient les corps de leurs pères, ce prince vit sa proposition soulever une plus grande horreur encore. Chacun en agit ainsi, d'autant que l'habitude fait que nous ne voyons pas les choses sous leur vrai jour: «_Il n'est rien de si grand, de si admirable au premier abord que, peu à peu, on ne regarde avec moins d'admiration_ (_Lucrèce_).»
=L'habitude est aussi la source de grands abus, entre autres la vénalité et l'administration de la justice et en fait de choses de moindre importance, le grotesque des vêtements de notre époque; difficulté d'aller à l'encontre.=--Autrefois, ayant eu à justifier un des usages que nous pratiquons, admis avec une autorité incontestée chez nous et assez au loin, et ne voulant pas, comme il se fait souvent, me borner à l'appuyer de ce qu'il est écrit dans nos lois et à en citer des exemples, j'essayai de remonter à son origine. La cause première à laquelle je fus ainsi amené, prêtait tellement à la controverse, qu'à peine je pouvais l'admettre, moi qui avais charge d'en convaincre les autres.--Reste le moyen auquel Platon avait recours et qu'il tenait comme souverain et de premier ordre, pour faire cesser les amours hors nature et à contre-sens qui se pratiquaient de son temps. Il s'appliquait à les faire condamner par l'opinion publique, et incitait les poètes et chacun à les combattre par des récits les flétrissant. C'est par là qu'il espérait en arriver à ce que, si belle qu'elle fût, une fille n'éveillât plus l'amour chez son père; et que les sœurs ne recherchassent pas les caresses de leurs frères, plus faits encore, par leur beauté, pour les séduire; agissant ainsi à l'instar des fables de Thyeste, d'Œdipe, de Macaréus qui, chantées aux jeunes enfants, en même temps qu'elles les amusaient, gravaient dans leur esprit d'utiles leçons de morale.--Certes la pudeur est une belle vertu et son utilité n'est pas contestée; cependant il est aussi malaisé de la régenter et de chercher dans la nature des raisons en sa faveur, qu'il est facile de faire valoir à l'appui l'usage, les lois et les préceptes.--Les causes premières qui ont fait adopter par tous telle manière de faire, sont difficiles à découvrir, si minutieuses que soient les recherches et ceux qui s'y livrent, passent sans s'y arrêter, n'osant même pas essayer de les élucider; ils se rejettent tout d'abord sur ce que telle est la coutume; ils s'étendent à perte de vue sur ce thème et, de la sorte, triomphent à bon compte. Ceux qui ne veulent pas se soustraire à cette recherche des causes premières, errent encore davantage et en arrivent à des conclusions extravagantes; témoin Chrysippe qui, en maints endroits dans ses écrits, laisse entendre le peu d'importance qu'il attache aux unions incestueuses, quelles qu'elles soient.
Qui voudra détruire le préjudice excessif qui résulte de certaines coutumes, en trouvera qui, indubitablement, sont susceptibles d'être abandonnées et ne reposent que sur l'antiquité atteinte de décrépitude à laquelle elles remontent. Cela mis à part, les examinant au seul point de vue de la vérité et de la raison, ce qu'il découvrira l'étonnera, au point qu'il se demandera s'il est bien dans son bon sens, alors que jamais il ne lui aura moins fait défaut.--Que peut-il, par exemple, y avoir de plus extraordinaire qu'un peuple soumis à des lois dont il n'a jamais entendu parler; astreint dans les questions relatives à ses affaires privées, mariages, donations, testaments, ventes et achats, à des règles qu'il ne peut connaître, parce qu'elles ne sont ni écrites, ni publiées en sa langue, et dont il ne peut se procurer qu'à prix d'argent la traduction et des renseignements sur leur mode d'application; non dans les conditions où le proposait si ingénieusement Isocrates, qui conseillait à son roi de rendre libres et dégrevés de tous droits, tous trafics et négoces auxquels se livraient ses sujets, de manière à ce qu'ils soient suffisamment rémunérateurs, et de leur rendre au contraire très onéreux les querelles et les procès, en les grevant de frais énormes; mais dans les conditions incroyables qui nous régissent; où tout se vend, même les conseils, et où le recours aux lois se paie à l'égal d'une marchandise. Je rends grâce à la fortune de ce qu'au dire de nos historiens, ce fut un gentilhomme gascon, de mon pays, qui, le premier, protesta, quand Charlemagne voulut étendre à la Gaule les lois qui régissaient l'empire romain.
Qu'y a-t-il de plus contraire aux conditions naturelles de la société que de voir, une nation où il est dans les coutumes et sanctionné par la loi que l'office de juge soit vénal, que les jugements rendus soient payés en beaux derniers comptants; où il est légal que celui qui ne peut la payer, ne puisse s'adresser à la justice et que cette marchandise soit en si grand crédit, que les gens chargés d'instruire et de régler les procès, constituent dans l'État un quatrième ordre s'ajoutant aux trois autres déjà existants, le clergé, la noblesse et le peuple? Ce quatrième ordre ayant charge des lois et autorité souveraine sur nos biens et nos vies, et formant une classe distincte de la noblesse, il en résulte une législation double comprenant: l'une, les lois qui régissent les questions d'honneur; l'autre, celles relatives à l'administration de la justice, dans certains cas en opposition les unes avec les autres. Les premières condamnent aussi sévèrement celui qui souffre un démenti, que les secondes punissent celui qui en châtie l'auteur; le devoir militaire veut que celui qui ne demande pas réparation d'une injure reçue, soit dégradé et déchu de ses titres de noblesse; le devoir civil le menace de la peine capitale, s'il s'en venge; qui s'adresse aux lois pour obtenir raison d'une offense faite à son honneur, se déshonore; qui se fait justice lui-même, est atteint et frappé par la loi.--Que penser de ces deux parties d'un même tout et pourtant si différentes: ceux-là ont charge de la paix, ceux-ci de la guerre; ceux-là ont le gain en partage, ceux-ci l'honneur; ceux-là la science, ceux-ci la vertu; ceux-là la parole, ceux-ci l'action; ceux-là la justice, ceux-ci la vaillance; ceux-là la raison, ceux-ci la force; ceux-là portent la robe longue, ceux-ci sont gens de robe courte.
Quant aux choses de moindre importance, les vêtements par exemple, à qui voudra les ramener à leur objet essentiel, qui est d'être utiles et commodes et de s'adapter aux formes du corps, ce qui seul leur donne de la grâce et satisfait aux convenances qui ont été leur raison d'être, je signalerai entre autres, comme atteignant, selon moi, la limite du grotesque, nos bonnets carrés; cette longue queue de velours plissé avec ajustements de toutes formes et de toutes couleurs qui, chez les femmes, se porte de la tête aux pieds; et aussi nos culottes qui si sottement et si inutilement moulent un membre que nous ne pouvons seulement pas honnêtement nommer, et que de la sorte nous montrons en faisant parade en public.
=Il n'en faut pas moins se conformer aux usages et, sauf le cas d'absolue nécessité, se garder de toute innovation dans toutes les institutions publiques; ébranlement causé en France par l'introduction de la Réforme.=--Ces considérations ne doivent cependant pas détourner un homme de jugement d'en agir comme tout le monde; bien au contraire, avoir des façons à soi et s'écartant de l'ordinaire, témoigneraient à mon sens de la folie ou de l'affectation de se faire remarquer, plutôt que du bon sens; le sage qui doit se recueillir en lui-même et laisser à son esprit toute liberté et faculté de porter tels jugements que ce qu'il voit peut lui suggérer, n'en doit au dehors rien laisser paraître, et ses faits et gestes être, en tous points, conformes à ce qui est généralement admis.--La société n'a que faire de ce que nous pouvons penser; ce qui importe, c'est que nous lui apportions le concours de nos actions, de notre travail, de notre fortune, de notre vie * même, et qu'elle puisse en user, suivant les idées prédominantes en elle.--C'est pour obéir à ce principe que Socrate, si bon et si grand, refusa de sauver sa vie par la fuite; c'eût été désobéir aux magistrats qui l'avaient condamné; il ne le voulut pas, bien que la sentence fût souverainement injuste et inique. Observer les lois du pays où l'on est, est la première de toutes les règles, c'est une loi qui prime toutes les autres: «_Il est beau d'obéir aux lois de son pays_ (_maxime tirée des tragiques grecs, d'après Grotius_).»