Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 5
TOVTES-FOIS ie vis dernierement en mon voysinage de Mussidan, que ceux qui en furent délogez à force par nostre armee, et autres de leur party, crioyent comme de trahison, de ce que pendant les entremises d'accord, et le traicté se continuant encores, on les auoit surpris et mis en pieces. Chose qui eust eu à l'auanture apparence en autre siecle; mais, comme ie viens de dire, nos façons sont entierement esloignées de ces regles: et ne se doit attendre fiance des vns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encores y a il lors assés affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux, de fier à la licence d'vne armee victorieuse l'obseruation de la foy, qu'on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par douce et fauorable composition, et d'en laisser sur la chaude, l'entree libre aux soldats. L. Æmylius Regillus Preteur Romain, ayant perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force, pour la singuliere proüesse des habitants à se bien defendre, feit pache auec eux, de les receuoir pour amis du peuple Romain, et d'y entrer comme en ville confederee: leur ostant toute crainte d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armee, pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance, quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gents: et veit deuant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts de l'auarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et de la discipline militaire. Cleomenes disoit, Que quelque mal qu'on peust faire aux ennemis en guerre, cela estoit par-dessus la Iustice, et non subiect à icelle, tant enuers les Dieux, qu'enuers les hommes: et ayant faict treue auec les Argiens pour sept iours, la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis, et les défict, alleguant qu'en sa treue il n'auoit pas esté parlé des nuicts: mais les Dieux vengerent ceste perfide subtilité. Pendant le parlement, et qu'ils musoient sur leurs seurtez, la ville de Casilinum fust saisie par surprinse. Et cela pourtant au siecle et des plus iustes Capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine: car il n'est pas dict, qu'en temps et lieu il ne soit permis de nous preualoir de la sottise de noz ennemis, comme nous faisons de leur lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de priuileges raisonnables au preiudice de la raison. Et icy faut la regle, _neminem id agere, vt ex alterius prædetur inscitia_. Mais ie m'estonne de l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par diuers exploicts de son parfaict Empereur: autheur de merueilleux poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des premiers disciples de Socrates; et ne consens pas à la mesure de sa dispense en tout et par tout. Monsieur d'Aubigny assiegeant Cappoüe, et apres y auoir fait vne furieuse baterie, le Seigneur Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer de dessus vn bastion, et ses gens faisants plus molle garde, les nostres s'en emparerent, et mirent tout en pieces. Et de plus fresche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Rommero, ayant fait ce pas de clerc de sortir pour parlementer auec Monsieur le Connestable, trouua au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne nous en allions pas sans reuanche, le Marquis de Pesquaire assiegeant Genes, où le Duc Octauian Fregose commandoit soubs nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si auant, qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols s'estans coullés dedans, en vserent comme en vne victoire planiere: et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille Lieutenant dudict Comte estant sorty pour parlementer, pendant le parlement la ville se trouue saisie.
_Fù il vincer sempre mai laudabil cosa, Vinca si ò per fortuna ò per ingegno,_
disent-ils: mais le Philosophe Chrysippus n'eust pas esté de cet aduis: et moy aussi peu. Car il disoit que ceux qui courent à l'enuy, doiuent bien employer toutes leurs forces à la vistesse, mais il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur leur aduersaire pour l'arrester: ny de luy tendre la iambe, pour le faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre, à Polypercon, qui luy suadoit de se seruir de l'auantage que l'obscurité de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, dit-il, ce n'est pas à moy de chercher des victoires desrobees: _malo me fortunæ pœniteat, quàm victoriæ pudeat_.
_Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus: Obuius, aduersóque occurrit, séque viro vir Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis._
CHAPITRE VII.
_Que l'intention iuge nos actions._
LA mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I'en sçay qui l'ont prins en diuerse façon. Henry septiesme Roy d'Angleterre fit composition auec Dom Philippe fils de l'Empereur Maximilian, ou pour le confronter plus honnorablement, pere de l'Empereur Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettoit entre ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien sur la vie dudict Duc: toutesfois venant à mourir, il commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain apres qu'il seroit decedé. Dernierement en cette tragedie que le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles és Contes de Horne et d'Aiguemond, il y eut tout plein de choses remerquables: et entre autres que ledict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe, requit auec grande instance, qu'on le fist mourir le premier: affin que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il auoit audict Comte de Horne. Il semble que la mort n'ayt point deschargé le premier de sa foy donnee, et que le second en estoit quitte, mesmes sans mourir. Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon escient en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité et s'establissent toutes les regles du deuoir de l'homme. Par ainsi le Comte d'Aiguemond tenant son ame et volonté endebtee à sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fust pas en ses mains, estoit sans doute absous de son deuoir, quand il eust suruescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre faillant à sa parolle par son intention, ne se peut excuser pour auoir retardé iusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le masson de Herodote, lequel ayant loyallement conserué durant sa vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les descouurit à ses enfans. I'ay veu plusieurs de mon temps conuaincus par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien qui vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest. Ils doiuent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment, et incommodéement: d'autant en est leur satisfaction plus iuste et meritoire. La penitence demande à charger. Ceux la font encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayants cachee pendant la vie. Et monstrent auoir peu de soin du propre honneur, irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire: et moins de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme, sceu faire mourir leur maltalent: et en estendant la vie outre la leur. Iniques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance de cause. Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die chose, que ma vie n'ayt premierement dit et apertement.
CHAPITRE VIII.
_De l'oysiueté._
COMME nous voyons des terres oysiues, si elles sont grasses et fertilles, foisonner en cent mille sortes d'herbes sauuages et inutiles et que pour les tenir en office, il les faut assubiectir et employer à certaines semences, pour nostre seruice. Et comme nous voyons, que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces de chair informes, mais que pour faire vne generation bonne et naturelle, il les faut embesongner d'vne autre semence: ainsin est-il des esprits; si on ne les occupe à certain subiect, qui les bride et contraigne, ils se iettent desreiglez, par-cy par-là, dans le vague champ des imaginations.
_Sicut aquæ tremulum labris vbi lumen ahenis Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunæ, Omnia peruolitat latè loca, iámque sub auras Erigitur, summique ferit laquearia tecti._
Et n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en cette agitation,
_velut ægri somnia, vanæ Finguntur species._
L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: Car comme on dit, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.
_Quisquis vbique habitat, Maxime, nusquam habitat._
Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie pourroy, ne me mesler d'autre chose, que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouuoir faire plus grande faueur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiueté, s'entretenir soy-mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce que i'esperois qu'il peust meshuy faire plus aysément, deuenu auec le temps, plus poisant, et plus meur; mais ie trouue,
_variam semper dant otia mentem,_
qu'au rebours faisant le cheual eschappé, il se donne cent fois plus de carriere à soy-mesmes, qu'il ne prenoit pour autruy: et m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les vns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle: esperant auec le temps, luy en faire honte à luy mesmes.
CHAPITRE IX.
_Des menteurs._
IL n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car ie n'en recognoy quasi trace en moy: et ne pense qu'il y en ayt au monde, vne autre si merueilleuse en defaillance. I'ay toutes mes autres parties viles et communes, mais en cette-là ie pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner nom et reputation. Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre: car certes, veu sa necessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante deesse: si en mon pays on veut dire qu'vn homme n'a point de sens, ils disent, qu'il n'a point de memoire: et quand ie me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme si ie m'accusois d'estre insensé: ils ne voyent pas de chois entre memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché: mais ils me font tort: car il se voit par experience plustost au rebours, que les memoires excellentes se ioignent volontiers aux iugemens debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie, representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire, et d'vn defaut naturel, on en fait vn defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse: il ne se souuient point de ses amys: il ne s'est point souuenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes ie puis aysément oublier: mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a donnee, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en faire vne espece de malice: et de la malice autant ennemye de mon humeur. Ie me console aucunement. Premierement sur ce, que c'est vn mal duquel principallement i'ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l'ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s'empestre des negotiations du monde. Que comme disent plusieurs pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon iugement, sur les traces d'autruy, sans exercer leurs propres forces, si les inuentions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le benefice de la memoire. Que mon parler en est plus court: car le magasin de la memoire, est volontiers plus fourny de matiere, que n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi tous mes amys de babil: les subiects esueillans cette telle quelle faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffant et attirant mes discours. C'est pitié: ie l'essaye par la preuue d'aucuns de mes priuez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté: s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est chose difficile, de fermer vn propos, et de le coupper despuis qu'on est arroutté. Et n'est rien, où la force d'vn cheual se cognoisse plus, qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes, i'en voy qui veulent et ne se peuuent deffaire de leur course. Ce pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse. Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs redites. I'ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux, en la bouche d'vn Seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté abbreuué cent fois. Secondement qu'il me souuient moins des offences receuës, ainsi que disoit cet ancien: il me faudroit vn protocolle, comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue des Atheniens, faisoit qu'vn page à touts les coups qu'il se mettoit à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille, Sire, souuienne vous des Atheniens: et que les lieux et les liures que ie reuoy, me rient tousiours d'vne fresche nouuelleté. Ce n'est pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Ie sçay bien que les grammairiens font difference, entre dire mensonge, et mentir: et disent que dire mensonge, c'est dire chose fausse, mais qu'on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d'où nostre François est party, porte autant comme aller contre sa conscience: et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceux icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et alterent vn fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre souuent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent: par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance et de la science, il est mal-aisé qu'elle ne se represente à l'imagination, délogeant la fausceté, qui n'y peut auoir le pied si ferme, ny si rassis: et que les circonstances du premier aprentissage, se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le souuenir des pieces raportées faulses ou abastardies. En ce qu'ils inuentent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire, qui choque leur fausceté, ils semblent auoir d'autant moins à craindre de se mesconter. Toutefois encore cecy, par ce que c'est vn corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n'est bien asseuree. Dequoy i'ay souuent veu l'experience, et plaisamment, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asseruir leur foy et leur conscience, estans subiettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diuersifie quand et quand: d'où il aduient que de mesme chose, ils disent, tantost gris, tantost iaune: à tel homme d'vne sorte, à tel d'vne autre: et si par fortune ces hommes rapportent en butin leurs instructions si contraires, que deuient ce bel art? Outre ce qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesmes si souuent: car quelle memoire leur pourroit suffire à se souuenir de tant de diuerses formes, qu'ils ont forgées en vn mesme subiect? I'ay veu plusieurs de mon temps, enuier la reputation de cette belle sorte de prudence: qui ne voyent pas, que si la reputation y est, l'effect n'y peut estre. En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuiurions à feu, plus iustement que d'autres crimes. Ie trouue qu'on s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes, tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires, qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et vn peu au dessous, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles croissent quand et eux: et depuis qu'on a donné ce faux train à la langue, c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer. Par où il aduient, que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs, y estre subiects et asseruis. I'ay vn bon garçon de tailleur, à qui ie n'ouy iamais dire vne verité, non pas quand elle s'offre pour luy seruir vtilement. Si comme la verité, le mensonge n'auoit qu'vn visage, nous serions en meilleurs termes: car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le reuers de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny. Les Pythagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routtes desuoyent du blanc: vne y va. Certes ie ne m'asseure pas, que ie peusse venir à bout de moy, à guarentir vn danger euident et extresme, par vne effrontee et solenne mensonge. Vn ancien pere dit, que nous sommes mieux en la compagnie d'vn chien cognu, qu'en celle d'vn homme, duquel le langage nous est inconnu. _Vt externus alieno non sit hominis vice._ Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence? Le Roy François premier, se vantoit d'auoir mis au rouet par ce moyen, Francisque Tauerna, Ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy auoit esté despesché pour excuser son maistre enuers sa Maiesté, d'vn fait de grande consequence; qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousiours quelques intelligences en Italie, d'où il auoit esté dernierement chassé, mesme au Duché de Milan, auoit aduisé d'y tenir pres du Duc vn Gentilhomme de sa part, Ambassadeur par effect, mais par apparence homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque et conference auecques nous, sans son grand interest. A cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois, escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur, et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc, en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres, comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit, pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté, le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.
Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos, qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.
CHAPITRE X.
_Du parler prompt ou tardif._
ONC _ne furent à tous toutes graces données._