Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 41

Chapter 413,794 wordsPublic domain

Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient pas fort à plaindre. Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice, leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement, pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible: tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur misere. Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:

_Hunc ego Diti Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo._

Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester, ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de sens. Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.

_Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant._

Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute, par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:

_Falciferos memorant currus abscindere membra, Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis Mobilitate mali, non quit sentire dolorem_.

I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange, contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse, ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré, auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin, qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy: c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur. Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché, ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.

Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,

_Vt tandem sensus conualuere mei,_

qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde. Ce conte d'vn euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant, ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie, qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace. C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde: ouy, et des plus recommandées. Il y a plusieurs années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose, c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.

La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher l'enfant, cela s'appelle l'enaser,

_In vicium ducit culpæ fuga._

Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy: et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle, qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on, que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs, que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien, si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn _skeletos_, où d'vne veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de la palleur ou battement de cœur vn' autre, et doubteusement. Ce ne sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence. Ie tien qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste. De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent, qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part. De s'amuser à soy, il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer, que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires, qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers d'esprits, qui le foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion, d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy, qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.

L'AUTEUR AU LECTEUR

Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.

Il t'avertit, dès le début, que je ne l'ai écrit que pour moi et quelques intimes, sans me préoccuper qu'il pût être pour toi de quelque intérêt, ou passer à la postérité; de si hautes visées sont au-dessus de ce dont je suis capable. Je le destine particulièrement à mes parents et à mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caractère et de mes idées et, par là, conservent encore plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont de moi. Si je m'étais proposé de rechercher la faveur du public, je me serais mieux attifé et me présenterais sous une forme étudiée pour produire meilleur effet; je tiens, au contraire, à ce qu'on m'y voie en toute simplicité, tel que je suis d'habitude, au naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j'use d'artifice, car c'est moi que je dépeins. Mes défauts s'y montreront au vif et l'on m'y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu'au moral, autant du moins que les convenances le permettent. Si j'étais né parmi ces populations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des lois primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t'assure, peint tout entier et dans la plus complète nudité.

Ainsi, lecteur, c'est moi-même qui fais l'objet de mon livre; peut-être n'est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.

Sur ce, à la grâce de Dieu.

A Montaigne, ce 1er mars 1580.

=Nota.=--Cette traduction a été faite d'après l'édition de 1595, en tenant compte toutefois de quelques variantes du manuscrit de Bordeaux, complétant ou accentuant la pensée de l'auteur.--Ces variantes, dont le relevé est donné dans le quatrième volume, sont pour la plupart de très minime importance: elles portent en très grand nombre sur l'orthographe; de-ci, de-là, constituent des additions ou des suppressions de mots ou encore des substitutions d'un mot à un autre, soit pour éviter des répétitions, soit pour préciser; et parfois, mais rarement, de légères modifications dans la construction de membres de phrase; dans la quantité, il n'en est pas une qui modifie sensiblement le sens. Celles dont il a été tenu compte sont signalées par un astérisque (*).

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER.

_Divers moyens mènent à même fin._

=La soumission vous concilie d'ordinaire ceux que vous avez offensés; parfois une attitude résolue produit le même résultat.=--La façon la plus ordinaire d'attendrir les cœurs de ceux que nous avons offensés, quand, leur vengeance en main, nous sommes à leur merci, c'est de les émouvoir par notre soumission, en leur inspirant commisération et pitié; toutefois la bravoure, la constance et la résolution, qui sont des moyens tout contraires, ont quelquefois produit le même résultat.

Edouard, prince de Galles, celui-là même qui, si longtemps, fut régent de notre province de Guyenne, personnage dont les actes et la fortune ont maintes fois témoigné de beaucoup de grandeur d'âme, s'étant emparé de vive force de Limoges, avait ordonné le massacre de ses habitants qui l'avaient gravement offensé. Il cheminait à travers la ville, et les cris de ceux, hommes, femmes et enfants, ainsi voués à la mort, qui, prosternés à ses pieds, imploraient merci, n'avaient pu attendrir son âme; quand s'offrirent à sa vue trois gentilshommes français, qui, avec une hardiesse incroyable, tenaient tête, à eux seuls, à son armée victorieuse. Un tel courage lui inspira une considération et un respect qui calmèrent subitement sa colère; sur-le-champ il leur fit grâce, et cette grâce, il l'étendit à tous les autres habitants de la ville.

Scanderberg, prince d'Epire, poursuivait avec l'intention de le tuer, un de ses soldats; celui-ci, après avoir essayé en vain de l'apaiser par des protestations de toutes sortes et les plus humbles supplications, se résolut, en désespoir de cause, à l'attendre l'épée à la main. Cet acte de résolution arrêta net l'exaspération de son maître qui, en le voyant prendre un si honorable parti, lui fit grâce. Ce fait est susceptible d'être interprété autrement que je ne le fais, mais par ceux-là seulement qui ignorent la force prodigieuse et le courage dont ce prince était doué.

L'empereur Conrad III, assiégeant Guelphe, duc de Bavière, n'avait consenti à ne laisser sortir de la ville que les femmes des gentilshommes qui s'y trouvaient enfermées avec son ennemi, s'engageant à respecter leur honneur, mais ne leur accordant de sortir qu'à pied, en n'emportant que ce qu'elles pourraient porter elles-mêmes; et il s'était refusé à adoucir ces conditions, quelques autres satisfactions qu'on lui offrît, si humiliantes qu'elles fussent. N'écoutant que leur grand cœur, ces femmes s'avisèrent alors de charger sur leurs épaules leurs maris, leurs enfants et le duc lui-même. L'empereur fut tellement saisi de cette touchante marque de courage, qu'il en pleura d'attendrissement; la haine mortelle qu'il avait vouée au duc, dont il voulait la perte, en devint moins ardente; et, à partir de ce moment, il le traita lui et les siens avec humanité.

=Comment s'explique que ces deux sentiments contraires produisent le même effet.=--L'un et l'autre de ces deux moyens réussiraient aisément auprès de moi, car j'ai une grande propension à la miséricorde et à la bienveillance; cependant j'estime que je céderais encore plus facilement à la compassion qu'à l'admiration, bien que la pitié soit considérée comme une passion condamnable par les stoïciens, qui concèdent bien qu'on secoure les affligés, mais non qu'on s'attendrisse et qu'on compatisse à leurs souffrances. Les exemples qui précèdent me semblent rentrer davantage dans la réalité des choses; ils nous montrent l'âme aux prises avec ces deux sentiments contraires: résister à l'un sans fléchir, et céder à l'autre. Cela peut s'expliquer en admettant que se laisser gagner par la pitié, est plus facile et le propre des cœurs débonnaires et peu énergiques; d'où il résulte que les êtres les plus faibles, comme les femmes, les enfants et les gens du commun y sont plus particulièrement portés; tandis que ne pas se laisser attendrir par les larmes et les prières, et finir par se rendre seulement devant les signes manifestes d'un courage incontestable, est le fait d'une âme forte et bien trempée, aimant et honorant les caractères énergiques et tenaces.

Et cependant, l'étonnement et l'admiration peuvent produire ces mêmes effets sur des natures moins généreuses; témoin le peuple thébain qui, appelé à prononcer dans une accusation capitale intentée contre les capitaines de son armée, pour s'être maintenus en charge au delà du temps durant lequel ils devaient l'exercer, acquitta à grand'peine Pélopidas qui, accablé de cette mise en jugement, ne sut, pour se défendre, que gémir et supplier; tandis qu'au contraire, à l'égard d'Epaminondas qui, après avoir exposé en termes magnifiques les actes de son commandement, la tête haute, la parole sarcastique, se mit à reprocher au peuple son ingratitude, l'assemblée, pénétrée d'admiration vis-à-vis de cet homme d'un si grand courage, se dispersa sans même oser aller au scrutin.

=Cruauté obstinée de Denys l'ancien, tyran de Syracuse.=--Denys l'ancien, s'étant emparé, après un siège très long et très difficile, de la ville de Reggium, et avec elle de Phyton, homme de grande vertu, qui y commandait et avait dirigé cette défense opiniâtre, voulut en tirer une vengeance éclatante qui servît d'exemple. Tout d'abord, il lui apprit que la veille, il avait fait noyer son fils et tous ses autres parents; à quoi Phyton se borna à répondre: «Qu'ils en étaient d'un jour plus heureux que lui.» Puis il le livra aux bourreaux qui le dépouillèrent de ses vêtements et le traînèrent à travers la ville, le fouettant ignominieusement à coups redoublés, l'accablant en outre des plus brutales et cruelles injures. Phyton, conservant toute sa présence d'esprit et son courage, ne faiblit pas; ne cessant de se targuer à haute voix de l'honorable et glorieuse défense qu'il avait faite et qui était cause de sa mort, n'ayant pas voulu livrer sa patrie aux mains d'un tyran, le menaçant lui-même d'une prochaine punition des dieux. Lisant dans les yeux de la plupart de ses soldats qu'au lieu d'être excités par ses bravades contre cet ennemi vaincu, qui les provoquait au mépris de leur chef et dépréciait son triomphe, étonnés d'un tel courage, ils s'en laissaient attendrir et commençaient à murmurer, parlant même d'arracher Phyton des mains de ses bourreaux, Denys mit fin à ce martyr et, à la dérobée, l'envoya noyer à la mer.

=L'homme est ondoyant et divers; conduite opposée de Sylla et de Pompée dans des circonstances analogues.=--En vérité, l'homme est de nature bien peu définie et étrangement ondoyant et divers; il est malaisé de porter sur lui un jugement ferme et uniforme. Ainsi, voilà Pompée qui pardonne à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il était fort animé, en considération de la vertu et de la grandeur d'âme de Zénon l'un de leurs concitoyens qui, se donnant comme l'unique coupable de leur conduite envers lui, demandait en grâce d'en porter seul la peine; tandis qu'à Pérouse, en semblable circonstance, un citoyen de cette ville, également distingué par ses vertus, dont Sylla avait été l'hôte, par un dévouement pareil, n'en obtient rien ni pour lui-même, ni pour les autres.