Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 40

Chapter 403,820 wordsPublic domain

IE donne auec raison, ce me semble, la palme à Iacques Amiot, sur tous noz escriuains François; non seulement pour la naïfueté et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la constance d'vn si long trauail, ny pour la profondeur de son sçauoir, ayant peu deuelopper si heureusement vn autheur si espineux et ferré: car on m'en dira ce qu'on voudra, ie n'entens rien au Grec, mais ie voy vn sens si bien ioint et entretenu, par tout en sa traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de l'autheur, ou ayant par longue conuersation, planté viuement dans son ame, vne generale idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins rien presté qui le desmente, ou qui le desdie: mais sur tout, ie luy sçay bon gré, d'auoir sçeu trier et choisir vn liure si digne et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans estions perdus, si ce liure ne nous eust releué du bourbier: sa mercy nous osons à cett'heure et parler et escrire: les dames en regentent les maistres d'escole: c'est nostre breuiaire. Si ce bon homme vit, ie luy resigne Xenophon pour en faire autant. C'est vn' occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse. Et puis, ie ne sçay comment il me semble, quoy qu'il se desmesle bien brusquement et nettement d'vn mauuais pas, que toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé, et qu'il roulle à son aise. I'estois à cett'heure sur ce passage, où Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à vne sienne declamation à Rome, y receut vn pacquet de la part de l'Empereur, et temporisa de l'ouurir, iusques à ce que tout fust faict: En quoy, dit-il, toute l'assistance loua singulierement la grauité de ce personnage. De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette passion auide et gourmande de nouuelles, qui nous fait auec tant d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses, pour entretenir vn nouueau venu, et perdre tout respect et contenance, pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous apporte: il a eu raison de louër la grauité de Rusticus: et pouuoit encor y ioindre la louange de sa ciuilité et courtoisie, de n'auoir voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais ie fay doubte qu'on le peust louër de prudence: car receuant à l'improueu lettres, et notamment d'vn Empereur, il pouuoit bien aduenir que le differer à les lire, eust esté d'vn grand preiudice. Le vice contraire à la curiosité, c'est la nonchalance: vers laquelle ie panche euidemment de ma complexion; et en laquelle i'ay veu plusieurs hommes si extremes, que trois ou quatre iours apres, on retrouuoit encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu'on leur auoit enuoyées. Ie n'en ouuris iamais, non seulement de celles, qu'on m'eust commises: mais de celles mesmes que la Fortune m'eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d'importance qu'il lit, quand ie suis à costé d'vn grand. Iamais homme ne s'enquit moins, et ne fureta moins és affaires d'autruy. Du temps de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant en bonne compagnie à soupper, auoir remis à lire vn aduertissement qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m'a appris que Iulius Cæsar se fust sauué, si allant au Senat, le iour qu'il y fut tué par les coniurez, il eust leu vn memoire qu'on luy presenta. Et fait aussi le compte d'Archias Tyran de Thebes, que le soir auant l'execution de l'entreprise que Pelopidas auoit faicte de le tuer, pour remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par vn autre Archias Athenien de poinct en poinct, ce qu'on luy preparoit: et que ce pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l'ouurir, disant ce mot, qui depuis passa en prouerbe en Grece: A demain les affaires. Vn sage homme peut à mon opinion pour l'interest d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer vn autre affaire d'importance, remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouueau: mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à Rome la place Consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honorable à table, pour estre plus à deliure, et plus accessible à ceux qui suruiendroyent, pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage, que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise d'autres affaires et suruenances. Mais quand tout est dict, il est malaisé és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de raison, que la Fortune n'y maintienne son droict.

CHAPITRE V.

_De la Conscience._

VOYAGEANT vn iour, mon frere Sieur de la Brousse et moy, durant noz guerres ciuiles, nous rencontrasmes vn Gentilhomme de bonne façon: il estoit du party contraire au nostre, mais ie n'en sçauois rien, car il se contrefaisoit autre. Et le pis de ces guerres, c'est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant distingué d'auec vous d'aucune marque apparente, ny de langage, ny de port, nourry en mesmes loix, mœurs et mesme air, qu'il est mal-aisé d'y euiter confusion et desordre. Cela me faisoit craindre à moy-mesme de r'encontrer nos trouppes, en lieu où ie ne fusse cogneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, et de pis à l'aduanture. Comme il m'estoit autrefois aduenu: car en vn tel mescompte, ie perdis et hommes et cheuaux, et m'y tua lon miserablement, entre autres, vn page Gentil-homme Italien, que ie nourrissois soigneusement; et fut estainte en luy vne tresbelle enfance, et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en auoit vne frayeur si esperduë, et ie le voyois si mort à chasque rencontre d'hommes à cheual, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que ie deuinay en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit. Il sembloit à ce pauure homme qu'au trauers de son masque et des croix de sa cazaque on iroit lire iusques dans son cœur, ses secrettes intentions. Tant est merueilleux l'effort de la conscience. Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,

_Occultum quatiens animo tortore flagellum._

Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Pœnien reproché d'auoir de gayeté de cœur abbatu vn nid de moineaux, et les auoir tuez: disoit auoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide iusques lors auoit esté occulte et inconnu: mais les furies vengeresses de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en deuoit porter la penitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que la peine suit de bien pres le peché: car il dit qu'elle naist en l'instant et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique des tourmens contre soy.

_Malum consilium consultori pessimum._

Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme, car elle y perd son esguillon et sa force pour iamais;

_Vitásque in vulnere ponunt_.

Les cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur poison de contrepoison, par vne contrarieté de nature. Aussi à mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre vn desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles, veillans et dormans,

_Quippe vbi se multi, per somnia sæpe loquentes, Aut morbo delirantes, procraxe ferantur, Et celata diu in medium peccata dedisse._

Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et puis bouillir dedans vne marmitte, et que son cœur murmuroit en disant; Ie te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu'ils ne se peuuent asseurer d'estre cachez, la conscience les descouurant à eux mesmes,

_Prima est hæc vltio, quòd se Iudice nemo nocens absoluitur._

Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance et de confiance. Et ie puis dire auoir marché en plusieurs hazards, d'vn pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science que i'auois de ma volonté et innocence de mes desseins.

_Conscia mens vt cuique sua est, ita concipit intra Pectora pro facto spémque metúmque suo._

Il y en a mille exemples: il suffira d'en alleguer trois de mesme personnage. Scipion estant vn iour accusé deuant le peuple Romain d'vne accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flatter ses iuges: Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de iuger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous auez l'authorité de iuger de tout le monde. Et vn' sautre fois, pour toute responce aux imputations que luy mettoit sus vn Tribun du peuple, au lieu de plaider sa cause: Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre graces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnerent contre les Carthaginois en pareil iour que cettuy-cy. Et se mettant à marcher deuant vers le temple, voylà toute l'assemblée, et son accusateur mesmes à sa suitte. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour luy demander compte de l'argent manié en la prouince d'Antioche, Scipion estant venu au Senat pour cet effect, produisit le liure des raisons qu'il auoit dessoubs sa robbe, et dit, que ce liure en contenoit au vray la recepte et la mise: mais comme on le luy demanda pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire cette honte à soy-mesme: et de ses mains en la presence du Senat le deschira et mit en pieces. Ie ne croy pas qu'vne ame cauterizée sçeust contrefaire vne telle asseurance: il auoit le cœur trop gros de nature, et accoustumé à trop haute fortune, dit Tite Liue, pour sçauoir estre criminel, et se demettre à la bassesse de deffendre son innocence. C'est vne dangereuse inuention que celle des gehennes, et semble que ce soit plustost vn essay de patience que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas? Et au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce dequoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy ne le sera celuy qui l'a faict, vn si beau guerdon, que de la vie, luy estant proposé? Ie pense que le fondement de cette inuention, vient de la consideration de l'effort de la conscience. Car au coulpable il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu'elle l'affoiblisse: et de l'autre part qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est vn moyen plein d'incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefues douleurs?

_Etiam innocentes cogit mentiri dolor._

D'où il aduient, que celuy que le iuge a gehenné pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de faulces confessions. Entre lesquels ie loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre luy fit, et le progrez de sa gehenne. Mais tant y a que c'est, dit-on, le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inuenter: bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon aduis.

Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la Romaine, qui les appellent ainsin, estiment horrible et cruel de tourmenter et desrompre vn homme, de la faute duquel vous estes encore en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance? Estes vous pas iniustes, qui pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que le tuer? Qu'il soit ainsi, voyez combien de fois il ayme mieux mourir sans raison, que de passer par cette information plus penible que le supplice, et qui souuent par son aspreté deuance le supplice, et l'execute. Ie ne sçay d'où ie tiens ce conte, mais il rapporte exactement la conscience de nostre iustice. Vne femme de village accusoit deuant le General d'armée, grand justicier, vn soldat, pour auoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui luy restoit à les substanter, cette armée ayant tout rauagé. De preuue il n'y en auoit point. Le General apres auoir sommé la femme, de regarder bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coulpable de son accusation, si elle mentoit: et elle persistant, il fit ouurir le ventre au soldat, pour s'esclaircir de la verité du faict: et la femme se trouua auoir raison. Condemnation instructiue.

CHAPITRE VI.

_De l'exercitation._

IL est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes, ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence, ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant, et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire: les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et des membres propres à la generation, de peur que leur seruice trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté de leur ame. Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte, l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons. Il s'est trouué anciennement des hommes si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous en dire les nouuelles.

_Nemo expergitus extat, Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta._

Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?

_Ius hoc animi morientis habebat._

Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience, sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte. Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident en defaillance de cœur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage. Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre, qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort, qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en experience. Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste, me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul, d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable: ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous donner trop d'auantage. Pendant nos troisiesmes troubles, ou deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy, point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé, mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons, vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces, n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure. Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin, il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans de la mort que de la vie.

_Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno, Non s'assecura attonita la mente._

Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant son visage et son idée si pres du naturel, me concilie aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores rien que la lumiere,

_--come quel ch'or apre, or chiude Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto._

Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez, que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste: de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures: ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors, et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Ie croy que c'est ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse, en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,

_(vi morbi sæpe coactus Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu, Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus, Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat, Inconstanter et in iactando membra fatigat.)_

ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes, par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli, et endormy.

_Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ._