Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 4
Bertrand du Glesquin mourut au siege du Chasteau de Rancon, pres du Puy en Auuergne: les assiegez s'estans rendus apres, furent obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy d'Aluiane, General de l'armee des Venitiens, estant mort au seruice de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant esté rapporté à Venise par le Veronois, terre ennemie; la pluspart de ceux de l'armee estoient d'aduis, qu'on demandast sauf-conduit pour le passage à ceux de Veronne: mais Theodore Triuulce y contredit; et choisit plustost de le passer par viue force, au hazard du combat: N'estant conuenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie n'auoit iamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques, celuy qui demandoit à l'ennemy vn corps pour l'inhumer, renonçoit à la victoire, et ne lui estoit plus loisible d'en dresser trophee: à celuy qui en estoit requis, c'estoit tiltre de gain. Ainsi perdit Nicias l'auantage qu'il auoit nettement gaigné sur les Corinthiens: et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien doubteusement acquis sur les Bœotiens. Ces traits se pourroient trouuer estranges, s'il n'estoit receu de tout temps, non seulement d'estendre le soing de nous, au delà cette vie, mais encore de croire, que bien souuent les faueurs celestes nous accompaignent au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n'est besoing que ie m'y estende. Edouard premier Roy d'Angleterre, ayant essayé aux longues guerres d'entre luy et Robert Roy d'Escosse, combien sa presence donnoit d'aduantage à ses affaires, rapportant tousiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en personne; mourant, obligea son fils par solennel serment, à ce qu'estant trespassé, il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d'auec les os, laquelle il fit enterrer: et quant aux os, qu'il les reseruast pour les porter auec luy, et en son armee, toutes les fois qu'il luy aduiendroit d'auoir guerre contre les Escossois: comme si la destinee auoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Iean Zischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de VViclef, voulut qu'on l'escorchast apres sa mort, et de sa peau qu'on fist vn tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis: estimant que cela ayderoit à continuer les aduantages qu'il auoit eus aux guerres, par luy conduictes contre eux. Certains Indiens portoient ainsin au combat contre les Espaignols, les ossemens d'vn de leurs Capitaines, en consideration de l'heur qu'il auoit eu en viuant. Et d'autres peuples en ce mesme monde, trainent à la guerre les corps des vaillans hommes, qui sont morts en leurs batailles, pour leur seruir de bonne fortune et d'encouragement. Les premiers exemples ne reseruent au tombeau, que la reputation acquise par leurs actions passees: mais ceux-cy y veulent encore mesler la puissance d'agir. Le faict du Capitaine Bayard est de meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d'vne harquebusade dans le corps, conseillé de se retirer de la meslee, respondit qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos à l'ennemy: et ayant combatu autant qu'il eut de force, se sentant defaillir, et eschapper du cheual, commanda à son maistre d'hostel, de le coucher au pied d'vn arbre: mais que ce fust en façon qu'il mourust le visage tourné vers l'ennemy: comme il fit. Il me faut adiouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration, que nul des precedens. L'Empereur Maximilian bisayeul du Roy Philippes, qui est à present, estoit Prince doué de tout plein de grandes qualitez, et entre autres d'vne beauté de corps singuliere: mais parmy ces humeurs, il auoit ceste cy bien contraire à celle des Princes, qui pour despescher les plus importants affaires, font leur throsne de leur chaire percee: c'est qu'il n'eut iamais valet de chambre, si priué, à qui il permist de le voir en sa garderobbe: il se desroboit pour tomber de l'eau, aussi religieux qu'vne pucelle à ne descouurir ny à Medecin ny à qui que ce fust les parties qu'on a accoustumé de tenir cachees. Moy qui ay la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte: si ce n'est à vne grande suasion de la necessité ou de la volupté, ie ne communique gueres aux yeux de personne, les membres et actions, que nostre coustume ordonne estre couuertes: i'y souffre plus de contrainte que ie n'estime bien seant à vn homme, et sur tout à vn homme de ma profession: mais luy en vint à telle superstition, qu'il ordonna par parolles expresses de son testament, qu'on luy attachast des calessons, quand il seroit mort. Il deuoit adiouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eust les yeux bandez. L'ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que ny eux, ny autre, ne voye et touche son corps, apres que l'ame en sera separee: ie l'attribue à quelque sienne deuotion: car et son Historien et luy, entre leurs grandes qualitez, ont semé par tout le cours de leur vie, vn singulier soin et reuerence à la religion. Ce conte me despleut, qu'vn grand me fit d'vn mien allié, homme assez cogneu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil en sa cour, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa toutes ses heures dernieres auec vn soing vehement, à disposer l'honneur et la ceremonie de son enterrement: et somma toute la noblesse qui le visitoit, de luy donner parolle d'assister à son conuoy. A ce Prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit vne instante supplication que sa maison fust commandee de s'y trouuer; employant plusieurs exemples et raisons, à prouuer que c'estoit chose qui appartenoit à vn homme de sa sorte: et sembla expirer content ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la distribution, et ordre de sa montre. Ie n'ay guere veu de vanité si perseuerante. Cette autre curiosité contraire, en laquelle ie n'ay point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à ceste-cy: d'aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct, à regler son conuoy, à quelque particuliere et inusitee parsimonie, à vn seruiteur et vne lanterne. Ie voy louer cett'humeur, et l'ordonnance de Marcus Æmylius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers d'employer pour luy les ceremonies qu'on auoit accoustumé en telles choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d'euiter la despence et la volupté, desquelles l'vsage et la cognoissance nous est imperceptible? Voila vne aisee reformation et de peu de coust. S'il estoit besoin d'en ordonner, ie seroy d'aduis, qu'en celle là, comme en toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle, au degré de sa fortune. Et le Philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis, de mettre son corps où ils aduiseront pour le mieux: et quant aux funerailles, de les faire ny superflues ny mechaniques. Ie lairrois purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m'en remettray à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge. _Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris._ Et est sainctement dict à vn sainct: _Curatio funeris, conditio sepulturæ, pompa exequiarum, magis sunt viuorum solatia, quàm subsidia mortuorum_. Pourtant Socrates à Criton, qui sur l'heure de sa fin luy demande, comment il veut estre enterré: Comme vous voudrez, respond-il. Si i'auois à m'en empescher plus auant, ie trouuerois plus galand, d'imiter ceux qui entreprennent viuans et respirans, iouyr de l'ordre et honneur de leur sepulture: et qui se plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux qui sachent resiouyr et gratifier leur sens par l'insensibilité, et viure de leur mort! A peu, que ie n'entre en haine irreconciliable contre toute domination populaire: quoy qu'elle me semble la plus naturelle et equitable: quand il me souuient de cette inhumaine iniustice du peuple Athenien: de faire mourir sans remission, et sans les vouloir seulement ouïr en leurs defenses, ces braues Capitaines, venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille naualle pres les Isles Arginenses: la plus contestee, la plus forte bataille, que les Grecs aient onques donnee en mer de leurs forces: par ce qu'apres la victoire, ils auoient suiuy les occasions que la loy de la guerre leur presentoit, plustost que de s'arrester à recueillir et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse, le faict de Diomedon. Cettuy cy est l'vn des condamnez, homme de notable vertu, et militaire et politique: lequel se tirant auant pour parler, apres auoir ouy l'arrest de leur condemnation, et trouuant seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en seruir au bien de sa cause, et à descouurir l'euidente iniquité d'vne si cruelle conclusion, ne representa qu'vn soin de la conseruation de ses iuges: priant les Dieux de tourner ce iugement à leur bien: et à fin que, par faute de rendre les vœux que luy et ses compagnons auoient voué, en recognoissance d'vne si illustre fortune, ils n'attirassent l'ire des Dieux sur eux, les aduertissant quels vœux c'estoient. Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina de ce pas courageusement au supplice. La fortune quelques annees apres les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias Capitaine general de leur armee de mer, ayant eu le dessus du combat contre Pollis Admiral de Sparte, en l'isle de Naxe, perdit le fruict tout net et content de sa victoire, tres-important à leurs affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple, et pour ne perdre peu de corps morts de ses amis, qui flottoyent en mer, laissa voguer en sauueté vn monde d'ennemis viuants, qui depuis leur feirent bien acheter cette importune superstition.
_Quæris, quo iaceas, post obitum, loco? Quo non nata iacent._
Cet autre redonne le sentiment du repos, à vn corps sans ame,
_Neque sepulcrum, quo recipiat, habeat portum corporis: Vbi, remissa humana vita, corpus requiescat à malis._
Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s'altere aux caues, selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de venaison change d'estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la chair viue, à ce qu'on dit.
CHAPITRE IIII.
_Comme l'ame descharge ses passions sur des obiects faux, quand les vrais luy defaillent._
VN Gentil-homme des nostres merueilleusement subiect à la goutte, estant pressé par les Medecins de laisser du tout l'vsage des viandes salees, auoit accoustumé de respondre plaisamment, que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit auoir à qui s'en prendre; et que s'escriant et maudissant tantost le ceruelat, tantost la langue de bœuf et le iambon, il s'en sentoit d'autant allegé.
Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper, il nous deult si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent: aussi que pour rendre vne veuë plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perduë et escartee dans le vague de l'air, ains qu'elle ayt butte pour la soustenir à raisonnable distance.
_Ventus vt amittit vires, nisi robore densæ Occurrant siluæ spatio diffusus inani._
De mesme il semble que l'ame esbranlee et esmeuë se perde en soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir d'obiect où elle s'abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux qui s'affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie amoureuse qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que de demeurer en vain, s'en forge ainsin vne faulce et friuole. Et nous voyons que l'ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les bestes leur rage à s'attaquer à la pierre et au fer, qui les a blessees: et à se venger à belles dents sur soy-mesmes du mal qu'elles sentent.
_Pannonis haud aliter post ictum sæuior vrsa Cui iaculum parua Lybis amentauit habena, Se rotat in vulnus, telumque irata receptum Impetit, et secum fugientem circuit hastam._
Quelles causes n'inuentons nous des malheurs qui nous aduiennent? à quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour auoir où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires, ny la blancheur de cette poictrine, que despitée tu bats si cruellement, qui ont perdu d'vn malheureux plomb ce frere bien aymé: prens t'en ailleurs. Liuius parlant de l'armee Romaine en Espaigne, apres la perte des deux freres ses grands Capitaines, _Flere omnes repente, et offensare capita_: c'est vn vsage commun. Et le Philosophe Bion, de ce Roy, qui de dueil s'arrachoit le poil, fut plaisant, Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil? Qui n'a veu mascher et engloutir les cartes, se gorger d'vne bale de dez, pour auoir où se venger de la perte de son argent? Xerxes foita la mer, et escriuit vn cartel de deffi au mont Athos: et Cyrus amusa toute vne armee plusieurs iours à se venger de la riuiere de Gyndus, pour la peur qu'il auoit eu en la passant: et Caligula ruina vne tresbelle maison, pour le plaisir que sa mere y auoit eu.
Le peuple disoit en ma ieunesse, qu'vn Roy de noz voysins, ayant receu de Dieu vne bastonade, iura de s'en venger: ordonnant que de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu'il estoit en son auctorité, qu'on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre non tant la sottise, que la gloire naturelle à la nation, dequoy estoit le compte. Ce sont vices tousiours conioincts: mais telles actions tiennent, à la verité, vn peu plus encore d'outrecuidance, que de bestise. Augustus Cesar ayant esté battu de la tempeste sur mer, se print à deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des ieux Circenses fist oster son image du reng où elle estoit parmy les autres Dieux, pour se venger de luy. Enquoy il est encore moins excusable, que les precedens, et moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu vne bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s'escriant, Varus rens moy mes soldats: car ceux la surpassent toute follie, d'autant que l'impieté y est ioincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes, ou à la fortune, comme si elle auoit des oreilles subiectes à nostre batterie. A l'exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d'vne vengeance Titanienne, pour renger Dieu à raison, à coups de fleche. Or, comme dit cet ancien Poëte chez Plutarque,
_Point ne se faut courroucer aux affaires. Il ne leur chaut de toutes nos choleres._
Mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement de nostre esprit.
CHAPITRE V.
_Si le chef d'vne place assiegee, doit sortir pour parlementer._
LVCIVS Marcius Legat des Romains, en la guerre contre Perseus Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encore à mettre en point son armee, sema des entregets d'accord, desquels le Roy endormy accorda trefue pour quelques iours: fournissant par ce moyen son ennemy d'opportunité et loisir pour s'armer: d'où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est-ce, que les vieux du Senat, memoratifs des mœurs de leurs Peres, accuserent cette prattique, comme ennemie de leur stile ancien: qui fut, disoient-ils, combattre de vertu, non de finesse, ny par surprinses et rencontres de nuict, ny par fuittes apostees, et recharges inopinees: n'entreprenans guerre, qu'apres l'auoir denoncee, et souuent apres auoir assigné l'heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renuoierent à Pyrrhus son traistre Medecin, et aux Phalisques leur desloyal maistre d'escole. C'estoient les formes vrayement Romaines, non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut seruir pour le coup: mais celuy seul se tient pour surmonté, qui scait l'auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à troupe, en vne franche et iuste guerre. Il appert bien par ce langage de ces bonnes gents, qu'ils n'auoient encore receu cette belle sentence,
_dolus an virtus quis in hoste requirat?_
Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis sont abbatus. _Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam, quæ salua fide, et integra dignitate parabitur_, dit vn autre:
_Vos ne velit, an me regnare hera: quidue ferat fors Virtute experiamur._
Au Royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche nous appelons Barbares, la coustume porte, qu'ils n'entreprennent guerre sans l'auoir denoncee: y adioustans ample declaration des moiens qu'ils ont à y emploier, quels, combien d'hommes, quelles munitions, quelles armes, offensiues et defensiues. Mais aussi cela faict, ils se donnent loy de se seruir à leur guerre, sans reproche, de tout ce qui aide à vaincre. Les anciens Florentins estoient si esloignés de vouloir gaigner aduantage sur leurs ennemis par surprise, qu'ils les aduertissoient vn mois auant que de mettre leur exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient, _Martinella_. Quant à nous moins superstitieux, qui tenons celuy auoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres Lysander, disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions de surprise se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous, où vn chef doiue auoir plus l'œil au guet, que celle des parlemens et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est vne regle en la bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, Qu'il ne faut iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes pour parlementer. Du temps de nos peres cela fut reproché aux Seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson contre le Comte de Nansau. Mais aussi à ce conte, celuy la seroit excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'audantage demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge, le Comte Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'vn trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchee auec luy, se trouua le plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut tué, mais luy mesme fut contrainct, pour le plus seur, de suiure le Comte, et se ietter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville. Eumenes en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit raison qu'il vinst deuers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort: apres auoir faict cette noble responce: Ie n'estimeray iamais homme plus grand que moy, tant que i'auray mon espee en ma puissance, n'y consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemæus son propre nepueu ostage, comme il demandoit. Si est ce qu'encores en y a-il, qui se sont tresbien trouuez de sortir sur la parole de l'assaillant: tesmoing Henry de Vaux, Cheualier Champenois, lequel estant assiegé dans le Chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour accabler les assiegez sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme; et son euidente ruyne luy ayant esté montree à l'œil, il s'en sentit singulierement obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble.
Ie me fie aysement à la foy d'autruy: mais mal-aysement le feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l'auoir plustost faict par desespoir et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté.
CHAPITRE VI.
_L'heure des parlemens dangereuse._