Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 38
Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que mon discours. Car outre ce que ie captiue aysément mes creances soubs l'authorité des opinions anciennes, ie le trouue bien vn vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Et si nous ne nous pouuons donner du plaisir, qu'il ne nous couste quelque chose, comme ils tiennent, ie trouue que ce vice couste moins à nostre conscience que les autres: outre ce qu'il n'est point de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable. Vn homme auancé en dignité et en aage, entre trois principales commoditez, qu'il me disoit luy rester, en la vie, comptoit ceste-cy, et où les veut on trouuer plus iustement qu'entre les naturelles? Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr, et le soigneux triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire friand, vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut auoir le goust plus lasche et plus libre. Pour estre bon beuueur, il ne faut le palais si tendre. Les Allemans boiuent quasi esgalement de tout vin auec plaisir. Leur fin c'est l'aualler, plus que le gouster. Ils en ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et plus en main. Secondement, boire à la Françoise à deux repas, et moderéement, c'est trop restreindre les faueurs de ce Dieu. Il y faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des nuicts entieres à cet exercice, et y attachoyent souuent les iours. Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. I'ay veu vn grand Seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses, et fameux succez, qui sans effort, et au train de ses repas communs, ne beuuoit guere moins de cinq lots de vin: et ne se montroit au partir de là, que trop sage et aduisé aux despens de noz affaires. Le plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie, doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de boutique, et gents de trauail, ne refuser nulle occasion de boire, et auoir ce desir tousiours en teste. Il semble que touts les iours nous racourcissons l'vsage de cestuy-cy: et qu'en noz maisons, comme i'ay veu en mon enfance, les desiuners, les ressiners, et les collations fussent plus frequentes et ordinaires, qu'à present. Seroit ce qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement? Vrayement non. Mais ce peut estre que nous nous sommes beaucoup plus iettez à la paillardise, que noz peres. Ce sont deux occupations, qui s'entrempeschent en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'vne part: et d'autre part la sobrieté sert à nous rendre plus coints, plus damerets pour l'exercice de l'amour. C'est merueille des comptes que i'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle. C'estoit à luy d'en dire, estant tres aduenant et par art et par nature à l'vsage des dames. Il parloit peu et bien, et si mesloit son langage de quelque ornement des liures vulgaires, sur tout Espaignols: et entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment Marc Aurele. Le port, il l'auoit d'vne grauité douce, humble, et tres modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne, et de ses habits, soit à pied, soit à cheual. Monstrueuse foy en ses paroles: et vne conscience et religion en general, penchant plustost vers la superstition que vers l'autre bout. Pour vn homme de petite taille, plein de vigueur, et d'vne stature droitte et bien proportionnée, d'vn visage aggreable, tirant sur le brun: adroit et exquis en touts nobles exercices. I'ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dit qu'il s'exerçoit les bras pour se preparer à ruer la barre, ou la pierre, ou à l'escrime: et des souliers aux semelles plombées, pour s'alleger au courir et à sauter. Du prim-saut il a laissé en memoire de petits miracles. Ie l'ay veu pardelà soixante ans se moquer de noz alaigresses: se ietter auec sa robbe fourrée sur vn cheual; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter guere en sa chambre, sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la fois. Sur mon propos il disoit, qu'en toute vne prouince à peine y auoit il vne femme de qualité, qui fust mal nommée. Recitoit des estranges priuautez, nommément siennes, auec des honnestes femmes, sans soupçon quelconque. Et de soy, iuroit sainctement estre venu vierge à son mariage, et si c'estoit apres auoir eu longue part aux guerres delà les monts: desquelles il nous a laissé vn papier iournal de sa main suyuant poinct par poinct ce qui s'y passa, et pour le publiq et pour son priué. Aussi se maria il bien auant en aage l'an M. D. XXVIII, qui estoit son trentetroisiesme, sur le chemin de son retour d'Italie. Reuenons à noz bouteilles. Les incommoditez de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement, pourroyent m'engendrer auecq raison desir de cette faculté: car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se prent premierement aux pieds: celle là touche l'enfance. De-là elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle. Les autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'vne vapeur qui va montant et s'exhalant, ell'arriue au gosier, où elle fait sa derniere pose. Ie ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination vn appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit pas iusques là: il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il prend pour son besoing. Ma constitution est, ne faire cas du boire que pour la suitte du manger: et boy à cette cause le dernier coup tousiours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauuaise constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous auons ouuert et laué noz pores. Aumoins il ne m'aduient guere, que pour la premiere fois i'en prenne bien le goust, Anacharsis s'estonnoit que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands verres qu'au commencement. C'estoit, comme ie pense, pour la mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le combat à boire d'autant. Platon defend aux enfants de boire vin auant dixhuict ans, et auant quarante de s'enyurer. Mais à ceux qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler vn peu largement en leurs conuiues l'influence de Dionysus: ce bon Dieu, qui redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le fer s'amollit par le feu, et en ses loix, trouue telles assemblées à boire (pourueu qu'il y aye vn chef de bande, à les contenir et regler) vtiles: l'yuresse estant vne bonne espreuue et certaine de la nature d'vn chascun: et quand et quand propre à donner aux personnes d'aage le courage de s'esbaudir en danses, et en la musique: choses vtiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis. Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées des Carthaginois, luy plaisent. Qu'on s'en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le point d'executer sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu'on n'y employe le iour, temps deu à d'autres occupations: ny celle nuict, qu'on destine à faire des enfants. Ils disent, que le Philosophe Stilpon aggraué de vieillesse, hasta sa fin à escient, par le breuuage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein, suffoqua aussi les forces abbatuës par l'aage du Philosophe Arcesilaüs. Mais c'est vne vieille et plaisante question, si l'ame du sage seroit pour se rendre à la force du vin,
_Si munitæ adhibet vim sapientiæ._
A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte, n'a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter par terre de sa propre foiblesse. De mille il n'en est pas vne qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais estre. Mais d'y ioindre la constance, c'est sa derniere perfection: ie dis quand rien ne la choqueroit: ce que mille accidens peuuent faire. Lucrece, ce grand Poëte, a beau philosopher et se bander, le voyla rendu insensé par vn breuuage amoureux. Pensent ils qu'vne apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates, qu'vn portefaix? Les vns ont oublié leur nom mesme par la force d'vne maladie, et vne legere blessure a renuersé le iugement à d'autres. Tant sage qu'il voudra, mais en fin c'est vn homme: qu'est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? La sagesse ne force pas nos conditions naturelles.
_Sudores itaque et pallorem existere toto Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri, Caligare oculos, sonere aures, succidere artus, Denique concidere, ex animi terrore, videmus._
Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu'il fremisse planté au bord d'vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d'vne voix desesperée et esclatante, au moins d'vne voix cassée et enroüée.
_Humani à se nihil alienum putet._
Les Poëtes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger seulement des larmes, leurs heros:
_Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas._
Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n'est pas en luy. Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et excellent iuge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus tuer leurs enfans, est entré en doubte, si la vertu pouuoit donner iusques là: et si ces personnages n'auoyent pas esté plustost agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes ordinaires sont subiectes à sinistre interpretation: d'autant que nostre goust n'aduient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à ce qui est au dessous. Laissons cette autre secte, faisant expresse profession de fierté. Mais quand en la secte mesme estimée la plus molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus: _Occupaui te, Fortuna, atque cepi; omnésque aditus tuos interclusi, vt ad me aspirare non posses_. Quand Anaxarchus, par l'ordonnance de Nicocreon tyran de Cypre, couché dans vn vaisseau de pierre, et assommé à coups de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n'est pas Anaxarchus: c'est son estuy que vous pilez. Quand nous oyons nos martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C'est assez rosti de ce costé là, hache le, mange le, il est cuit, recommence de l'autre. Quand nous oyons en Iosephe cet enfant tout deschiré de tenailles mordantes, et persé des aleines d'Antiochus, le deffier encore, criant d'vne voix ferme et asseurée: Tyran, tu pers temps, me voicy tousiours à mon aise: où est cette douleur, où sont ces tourmens, dequoy tu me menassois? n'y sçais tu que cecy? ma constance te donne plus de peine, que ie n'en sens de ta cruauté: ô lasche belistre tu te rens, et ie me renforce: fay moy pleindre, fay moy flechir, fay moy rendre si tu peux: donne courage à tes satellites, et à tes bourreaux: les voyla defaillis de cœur, ils n'en peuuent plus: arme les, acharne les. Certes il faut confesser qu'en ces ames là, il y a quelque alteration, et quelque fureur, tant sainte soit elle. Quand nous arriuons à ces saillies Stoïques, i'ayme mieux estre furieux que voluptueux: mot d'Antisthenez. Μανειειν μαλλον η ἡσθειειν. Quand Sextius nous dit, qu'il ayme mieux estre enferré de la douleur que de la volupté: quand Epicurus entreprend de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la santé, que de gayeté de cœur il deffie les maux: et mesprisant les douleurs moins aspres, dedaignant les luiter, et les combattre, qu'il en appelle et desire des fortes, poignantes, et dignes de luy:
_Spumantémque dari, pecora inter inertia, votis Optat aprum, aut fuluum descendere monte leonem:_
qui ne iuge que ce sont boutées d'vn courage eslancé hors de son giste? Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut: il faut qu'elle le quitte, et s'esleue, et prenant le frein aux dents, qu'elle emporte, et rauisse son homme, si loing, qu'apres il s'estonne luy-mesme de son faict. Comme aux exploicts de la guerre, la chaleur du combat pousse les soldats genereux souuent à franchir des pas si hazardeux, qu'estans reuenuz à eux, ils en transissent d'estonnement les premiers. Comme aussi les Poëtes sont épris souuent d'admiration de leurs propres ouurages, et ne reconnoissent plus la trace, par où ils ont passé vne si belle carriere. C'est ce qu'on appelle aussi en eux ardeur et manie. Et comme Platon dict, que pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis: aussi dit Aristote qu'aucune ame excellente, n'est exempte de meslange de folie. Et a raison d'appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D'autant que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu'elle conduit auec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous: qu'il faut estre hors de nous, quand nous la traittons: il faut que nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque maladie, ou enleuée de sa place par vn rauissement celeste.
CHAPITRE III.
_Coustume de l'Isle de Cea._
SI philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme ie fais, doit estre doubter: car c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre. Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté diuine qui nous regle sans contredit, et qui a son rang au dessus de ces humaines et vaines contestations. Philippus estant entré à main armée au Peloponese, quelcun disoit à Damidas, que les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace: Et poltron, respondit-il, que peuuent souffrir ceux qui ne craignent point la mort? On demandoit aussi à Agis, comment vn homme pourroit viure libre, Mesprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent euidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle nous vient: car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme: tesmoing cet enfant Lacedemonien, pris par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre de s'employer à quelque seruice abiect, Tu verras, dit-il, qui tu as acheté, ce me seroit honte de seruir, ayant la liberté si à main: et ce disant, se precipita du haut de la maison. Antipater menassant asprement les Lacedemoniens, pour les renger à certaine sienne demande: Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils, nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit, qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses, Quoy? nous empescheras tu aussi de mourir? C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et que le present que Nature nous ait faict le plus fauorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c'est de nous auoir laissé la clef des champs. Elle n'a ordonné qu'vne entrée à la vie, et cent mille yssuës. Nous pouuons auoir faute de terre pour y viure, mais de terre pour y mourir, nous n'en pouuons auoir faute, comme respondit Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde? il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lascheté en est cause: A mourir il ne reste que le vouloir.
_Vbique mors est: optimè hoc cauit Deus. Eripere vitam nemo non homini potest, At nemo mortem: mille ad hanc aditus patent._
Et ce n'est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C'est vn port tresasseuré, qui n'est iamais à craindre, et souuent à rechercher: tout reuient à vn, que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre, qu'il coure au deuant de son iour, ou qu'il l'attende. D'où qu'il vienne c'est tousiours le sien. En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucune chose nous ne deuons tant nous accommoder à nos humeurs, qu'en celle-là. La reputation ne touche pas vne telle entreprise, c'est folie d'en auoir respect. Le viure, c'est seruir, si la liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se conduit aux despens de la vie: on nous incise, on nous cauterise, on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment, et le sang: vn pas plus outre, nous voyla gueris tout à faict. Pourquoy n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la mediane? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Seruius le Grammairien ayant la goutte, n'y trouua meilleur conseil, que de s'appliquer du poison à tuer ses iambes: qu'elles fussent podagres à leur poste, pourueu qu'elles fussent insensibles. Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le viure nous est pire que le mourir. C'est foiblesse de ceder aux maux, mais c'est folie de les nourrir. Les Stoiciens disent, que c'est viure conuenablement à Nature, pour le sage, de se departir de la vie, encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément: et au fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pourueu qu'il soit en la plus grande part des choses, qu'ils disent estre selon Nature. Comme ie n'offense les loix, qui sont faictes contre les larrons, quand i'emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux loix faictes contre les meurtriers, pour m'auoir osté ma vie. Hegesias disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de la mort deuoit dependre de nostre eslection. Et Diogenes rencontrant le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se faisant porter en littiere: qui luy escria, Le bon salut, Diogenes: A toy, point de salut, respondit-il, qui souffres le viure estant en tel estat. De vray quelque temps apres Speusippus se fit mourir, ennuié d'vne si penible condition de vie. Mais cecy ne s'en va pas sans contraste. Car plusieurs tiennent, que nous ne pouuons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy enuoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et seruice d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre: que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs: les loix nous redemandent compte de nous, pour leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre monde,
_Proxima deinde tenent mœsti loca, qui sibi lethum Insontes peperere manu, lucémque perosi Proiecere animas._
Il y a bien plus de constance à vser la chaine qui nous tient, qu'à la rompre: et plus d'espreuue de fermeté en Regulus qu'en Caton. C'est l'indiscretion et l'impatience, qui nous haste le pas. Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l'animent et la viuifient.
_Duris vt ilex tonsa bipennibus Nigræ feraci frondis in Algido Per damna, per cædes, ab ipso Ducit opes animúmque ferro._
Et comme dict l'autre:
_Non est vt putas virtus, pater, Timere vitam, sed malis ingentibus Obstare, nec se vertere ac retro dare_.
_Rebus in aduersis facile est contemnere mortem, Fortius ille facit, qui miser esse potest._
C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir dans vn creux, souz vne tombe massiue, pour euiter les coups de la Fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu'il face:
_Si fractus illabatur orbis, Impauidam ferient ruinæ_.
Le plus communement, la fuitte d'autres inconueniens, nous pousse à cettuy-cy. Voire quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons:
_Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori?_
Comme ceux qui de peur du precipice s'y lancent eux-mesmes.
_Multos in summa pericula misit Venturi timor ipse mali: fortissimus ille est, Qui promptus metuenda pati, si cominus instent, Et differre potest._
_Vsque adeo, mortis formidine, vitæ Percipit humanos odium, lucisque videndæ, Vt sibi consciscant mærenti pectore lethum, Obliti fontem curarum hunc esse timorem._
Platon en ses loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a priué son plus proche et plus amy, sçauoir est soy mesme, et de la vie, et du cours des destinées, non contraint par iugement publique, ny par quelque triste et ineuitable accident de la Fortune, ny par vne honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'vne ame craintiue. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule. Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont vn estre plus noble et plus riche, peuuent accuser le nostre: mais c'est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir; c'est vne maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes. Le fruict d'vn tel desir ne nous touche pas, d'autant qu'il se contredit et s'empesche en soy: celuy qui desire d'estre faict d'vn homme ange, il ne faict rien pour luy. Il n'en vaudroit de rien mieux, car n'estant plus, qui se resiouyra et ressentira de cet amendement pour luy?
_Debet enim, miserè cui fortè ægréque futurum est, Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit Accidere._