Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 36

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Et l'assiette d'vn homme meslant à vne vie execrable la deuotion, semble estre aucunement plus condemnable, que celle d'vn homme conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Eglise tous les iours, la faueur de son entrée et societé, aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par vsage et par coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz prieres: ce n'est en fin que mine. Et me desplaist de voir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Graces (et plus m'en desplait-il de ce que c'est vn signe que i'ay en reuerence et continuel vsage, mesmement quand ie baaille) et cependant toutes les autres heures du iour, les voir occupées à la haine, l'auarice, l'iniustice. Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle, de voir continuer des actions si diuerses d'vne si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'alteration aux confins mesmes, et passage de l'vne à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d'vne societé si accordante et si paisible, le crime et le iuge? Vn homme, de qui la paillardise, sans cesse regente la teste, et qui la iuge tres-odieuse à la veuë diuine, que dit-il à Dieu, quand il luy en parle? Il se rameine, mais soudain il rechoit. Si l'obiect de la diuine iustice, et sa presence frappoient, comme il dit, et chastioient son ame, pour courte qu'en fust la penitence, la crainte mesme y reietteroit si souuent sa pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices, qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy! ceux qui couchent vne vie entiere, sur le fruit et emolument du peché, qu'ils sçauent mortel? Combien auons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l'essence est vicieuse? Et celuy qui se confessant à moy, me recitoit, auoir tout vn aage faict profession et les effects d'une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il auoit en son cœur, pour ne perdre son credit et l'honneur de ses charges: comment patissoit-il ce discours en son courage? De quel langage entretiennent ils sur ce subiect, la iustice diuine? Leur repentance consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et enuers Dieu, et enuers nous, le moyen de l'alleguer. Sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Ie tien que de ces premiers il en va, comme de ceux-cy: mais l'obstination n'y est pas si aisée à conuaincre. Cette contrarieté et volubilité d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moy son miracle. Ils nous representent l'estat d'vne indigestible agonie. Que l'imagination me sembloit fantastique, de ceux qui ces années passées, auoient en vsage de reprocher tout chascun, en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit, professant la religion Catholique, que c'estoit à feinte: et tenoient mesme, pour luy faire honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouuoit faillir au dedans, d'auoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu'on se persuade, qu'il ne se puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu'on se persuade d'vn tel esprit, qu'il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! Ils m'en peuuent croire: Si rien eust deu tenter ma ieunesse, l'ambition du hazard et difficulté, qui suiuoient cette recente entreprinse, y eust eu bonne part. Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise deffend l'vsage promiscue, temeraire et indiscret des sainctes et diuines chansons, que le Sainct Esprit a dicté en Dauid. Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu'auecque reuerence et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop diuine, pour n'auoir autre vsage que d'exercer les poulmons, et plaire à nos oreilles. C'est de la conscience qu'elle doit estre produite, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'vn garçon de boutique parmy ses vains et friuoles pensemens, s'en entretienne et s'en iouë. Ny n'est certes raison de voir tracasser par vne sale, et par vne cuysine, le Sainct liure des sacrez mysteres de nostre creance. C'estoyent autrefois mysteres, ce sont à present desduits et esbats. Ce n'est pas en passant, et tumultuairement, qu'il faut manier vn estude si serieux et venerable. Ce doit estre vne action destinée, et rassise, à laquelle on doit tousiours adiouster cette preface de nostre office, _sursum corda_, et y apporter le corps mesme disposé en contenance, qui tesmoigne vne particuliere attention et reuerence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde: c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorants s'y empirent. Ce n'est pas vne histoire à compter: c'est vne histoire à reuerer, craindre et adorer. Plaisantes gents, qui pensent l'auoir rendue maniable au peuple, pour l'auoir mise en langage populaire. Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouuent par escrit? Diray-ie plus? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçauante, que n'est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption et de temerité. Ie croy aussi que la liberté à chacun de dissiper vne parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'vtilité. Les Iuifs, les Mahometans, et quasi tous autres, ont espousé, et reuerent le langage, auquel originellement leurs mysteres auoient esté conceuz, et en est deffendue l'alteration et changement; non sans apparence. Sçauons nous bien qu'en Basque, et en Bretaigne, il y ayt des Iuges assez, pour establir cette traduction faicte en leur langue? L'Eglise vniuerselle n'a point de iugement plus ardu à faire, et plus solemne. En preschant et parlant, l'interpretation est vague, libre, muable, et d'vne parcelle: ainsi ce n'est pas de mesme. L'vn de noz historiens Grecs accuse iustement son siecle, de ce que les secrets de la religion Chrestienne, estoient espandus emmy la place, és mains des moindres artisans: que chacun en pouuoit debattre et dire selon son sens. Et que ce nous deuoit estre grande honte, nous qui par la grace de Dieu, iouïssons des purs mysteres de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires, veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon, et aux plus sages, de s'enquerir et parler des choses commises aux Prestres de Delphes. Dit aussi, que les factions des Princes, sur le subiect de la Theologie, sont armées non de zele, mais de cholere. Que le zele tient de la diuine raison et iustice, se conduisant ordonnément et moderément: mais qu'il se change en haine et enuie: et produit au lieu du froment et du raisin, de l'yuroye et des orties, quand il est conduit d'vne passion humaine. Et iustement aussi, cet autre, conseillant l'Empereur Theodose, disoit, les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise, que les esueiller, et animer les heresies. Que pourtant il faloit fuïr toutes contentions et argumentations Dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy, establies par les anciens. Et l'Empereur Andronicus, ayant rencontré en son palais, des principaux hommes, aux prises de parole, contre Lapodius, sur vn de noz points de grande importance, les tança, iusques à menacer de les ietter en la riuiere, s'ils continuoyent. Les enfants et les femmes, en noz iours, regentent les hommes plus vieux et experimentez, sur les loix Ecclesiastiques: là où la premiere de celles de Platon leur deffend de s'enquerir seulement de la raison des loix ciuiles, qui doiuent tenir lieu d'ordonnances diuines. Et permettant aux vieux, d'en communiquer entre eux, et auec le Magistrat: il adiouste, pourueu que ce ne soit en presence des ieunes, et personnes profanes. Vn Euesque a laissé par escrit, qu'en l'autre bout du monde, il y a vne Isle, que les anciens nommoient Dioscoride: commode en fertilité de toutes sortes d'arbres et fruits, et salubrité d'air: de laquelle le peuple est Chrestien, ayant des Eglises et des Autels, qui ne sont parez que de croix, sans autres images: grand obseruateur de ieusnes et de festes: exacte païeur de dismes aux Prestres: et si chaste, que nul d'eux ne peut cognoistre qu'vne femme en sa vie. Au demeurant, si contant de sa fortune, qu'au milieu de la mer, il ignore l'vsage des nauires: et si simple, que de la religion qu'il obserue si songneusement, il n'en entend vn seul mot. Chose incroyable, à qui ne sçauroit, les Payens si deuots idolatres, ne cognoistre de leurs Dieux, que simplement le nom et la statue. L'ancien commencement de Menalippe, tragedie d'Euripides, portoit ainsi.

_O Iuppiter, car de toy rien sinon Ie ne cognois seulement que le nom._

I'ay veu aussi de mon temps, faire plainte d'aucuns escrits, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison; Que la doctrine diuine tient mieux son rang à part, comme Royne et dominatrice: Qu'elle doit estre principale par tout, point suffragante et subsidiaire: Et qu'à l'auenture se prendroient les exemples à la Grammaire, Rhetorique, Logique, plus sortablement d'ailleurs que d'vne si sainte matiere; comme aussi les arguments des Theatres, ieux et spectacles publiques. Que les raisons diuines se considerent plus venerablement et reueremment seules, et en leur stile, qu'appariées aux discours humains. Qu'il se voit plus souuent cette faute, que les Theologiens escriuent trop humainement, que cett'autre, que les humanistes escriuent trop peu theologalement. La Philosophie, dit Sainct Chrysostome, est pieça banie de l'escole saincte, comme seruante inutile, et estimée indigne de voir seulement en passant de l'entrée, le sacraire des saincts Thresors de la doctrine celeste. Que le dire humain a ses formes plus basses, et ne se doit seruir de la dignité, majesté, regence, du parler diuin. Ie luy laisse pour moy, dire, _verbis indisciplinatis_, fortune, destinée, accident, heur, et malheur, et les Dieux, et autres frases, selon sa mode. Ie propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separement considerées: non comme arrestées et reglées par l'ordonnance celeste, incapable de doubte et d'altercation. Matiere d'opinion, non matiere de foy. Ce que ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d'vne façon laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants. Et ne diroit-on pas aussi sans apparence, que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien reseruément d'escrire de la Religion, à tous autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'auroit pas faute de quelque image d'vtilité et de iustice; et à moy auec, peut estre de m'en taire. On m'a dict que ceux mesmes, qui ne sont pas des nostres, deffendent pourtant entre eux l'vsage du nom de Dieu, en leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu'on s'en serue par vne maniere d'interiection, ou d'exclamation, ny pour tesmoignage, ny pour comparaison: en quoy ie trouue qu'ils ont raison. Et en quelque maniere que ce soit, que nous appelons Dieu à notre commerce et societé, il faut que ce soit serieusement, et religieusement.

Il y a, ce me semble, en Xenophon vn tel discours, où il montre que nous deuons plus rarement prier Dieu: d'autant qu'il n'est pas aisé, que nous puissions si souuent remettre nostre ame, en cette assiette reglée, reformée, et deuotieuse, où il faut qu'elle soit pour ce faire: autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous inuoquons Dieu et son ayde, au complot de noz fautes, et le conuions à l'iniustice.

_Quæ, nisi seductis, nequeas committere diuis._

L'auaricieux le prie pour la conseruation vaine et superflue de ses thresors: l'ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune: le voleur l'employe à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultez, qui s'opposent à l'execution de ses meschantes entreprinses: ou le remercie de l'aisance qu'il a trouué à desgosiller vn passant. Au pied de la maison, qu'ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l'intention et l'esperance pleine de cruauté, de luxure, et d'auarice.

_Hoc ipsum, quo tu Iouis aurem impellere tentas, Dic agedum Staio: proh Iuppiter! ô bone, clamet, Iuppiter! at sese non clamet Iuppiter ipse._

La Royne de Nauarre Margueritte, recite d'vn ieune Prince, et encore qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu cognoissable assez, qu'allant à vne assignation amoureuse, et coucher auec la femme d'vn Aduocat de Paris, son chemin s'addonnant au trauers d'vne Eglise, il ne passoit iamais en ce lieu sainct, allant ou retournant de son entreprinse, qu'il ne fist ses prieres et oraisons. Ie vous laisse à iuger, l'ame pleine de ce beau pensement, à quoy il employoit la faueur diuine. Toutesfois elle allegue cela pour vn tesmoignage de singuliere deuotion. Mais ce n'est pas par cette preuue seulement qu'on pourroit verifier que les femmes ne sont gueres propres à traiter les matieres de la Theologie. Vne vraye priere, et vne religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut tomber en vne ame impure et soubsmise, lors mesmes, à la domination de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance, pendant qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse, qui appelleroit la iustice à son ayde; ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge.

_Tacito mala vota susurro Concipimus._

Il est peu d'hommes qui ozassent mettre en euidence les requestes secrettes qu'ils font à Dieu.

_Haud cuiuis promptum est, murmérque humilésque susurros Tollere de templis, et aperto viuere voto._

Voyla pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu'elles fussent publiques, et ouyes d'vn chacun; afin qu'on ne le requist de chose indecente et iniuste, comme celuy-là:

_Clarè cùm dixit: Apollo! Labra mouet, metuens audiri: Pulchra Lauerna, Da mihi fallere, da iustum sanctúmque videri; Noctem peccatis, et fraudibus obiice nubem._

Les Dieux punirent grieuement les iniques vœux d'Oedipus en les luy ottroyant. Il auoit prié, que ses enfants vuidassent entre eux par armes la succession de son Estat, il fut si miserable, de se voir pris au mot. Il ne faut pas demander, que toutes choses suiuent nostre volonté, mais qu'elles suiuent la prudence. Il semble, à la verité, que nous nous seruons de nos prieres, comme d'vn iargon, et comme ceux qui employent les paroles sainctes et diuines à des sorcelleries et effects magiciens: et que nous facions nostre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car ayans l'ame pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ny d'aucune nouuelle reconciliation enuers Dieu, nous luy allons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue: et esperons en tirer vne expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux, et si fauorable que la loy diuine: elle nous appelle à soy, ainsi fautiers et detestables comme nous sommes: elle nous tend les bras, et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords, et bourbeux, que nous soyons, et que nous ayons à estre à l'aduenir. Mais encore en recompense, la faut-il regarder de bon œil: encore faut-il receuoir ce pardon auec action de graces: et au moins pour cet instant que nous nous addressons à elle, auoir l'ame desplaisante de ses fautes, et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offencer. Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n'acceptent le present d'vn meschant.

_Immunis aram si tetigit manus, Non sumptuosa blandior hostia Molliuit auersos Penates, Farre pio et saliente mica._

CHAPITRE LVII.

_De l'Aage._

IE ne puis receuoir la façon, dequoy nous establissons la durée de nostre vie. Ie voy que les sages l'accoursissent bien fort au prix de la commune opinion. Comment, dit le ieune Caton, à ceux qui le vouloyent empescher de se tuer, suis-ie à cette heure en aage, où lon me puisse reprocher d'abandonner trop tost la vie? Si n'auoit-il que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage là bien meur et bien auancé, considerant combien peu d'hommes y arriuent. Et ceux qui s'entretiennent de ce que ie ne sçay quel cours qu'ils nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient faire, s'ils auoient priuilege qui les exemptast d'vn si grand nombre d'accidens, ausquels chacun de nous est en bute par vne naturelle subiection, qui peuuent interrompre ce cours qu'ils se promettent. Quelle resuerie est-ce de s'attendre de mourir d'vne defaillance de forces, que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c'est l'espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en vsage? Nous l'appellons seule naturelle, comme si c'estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d'vne cheute, s'estoufer d'vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l'auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun, et vniuersel. Mourir de vieillesse, c'est vne mort rare, singuliere et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les autres: c'est la derniere et extreme sorte de mourir: plus elle est esloignée de nous, d'autant est elle moins esperable: c'est bien la borne, au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de Nature a prescript, pour n'estre point outre-passée: mais c'est vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C'est vne exemption qu'elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en l'espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des trauerses et difficultez qu'elle a ietté entre deux, en cette longue carriere. Par ainsi mon opinion est, de regarder que l'aage auquel nous sommes arriuez, c'est vn aage auquel peu de gens arriuent. Puis que d'vn train ordinaire les hommes ne viennent pas iusques là, c'est signe que nous sommes bien auant. Et puis que nous auons passé les limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne deuons esperer d'aller guere outre. Ayant eschappé tant d'occasions de mourir, où nous voyons tresbucher le monde, nous deuons recognoistre qu'vne fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous maintient, et hors de l'vsage commun, ne nous doibt guere durer.

C'est vn vice des loix mesmes, d'auoir cette fauce imagination: elles ne veulent pas qu'vn homme soit capable du maniement de ses biens, qu'il n'ait vingt et cinq ans, et à peine conseruera-il iusques lors le maniment de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes ordonnances Romaines, et declara qu'il suffisoit à ceux qui prenoient charge de iudicature, d'auoir trente ans. Seruius Tullius dispensa les Cheualiers qui auoient passé quarante sept ans des coruées de la guerre: Auguste les remit à quarante et cinq. De renuoyer les hommes au seiour auant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n'y auoir pas grande apparence. Ie serois d'aduis qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit, pour la commodité publique: mais ie trouue la faute en l'autre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy auoit esté iuge vniuersel du monde à dixneuf ans, et veut que pour iuger de la place d'vne goutiere on en ait trente. Quant à moy i'estime que nos ames sont desnoüées à vingt ans, ce qu'elles doiuent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront. Iamais ame qui n'ait donné en cet aage là, arre bien euidente de sa force, n'en donna depuis la preuue. Les qualitez et vertus naturelles produisent dans ce terme là, ou iamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau.

_Si l'espine nou picque quand nai, A pene que pique iamai,_

disent-ils en Daulphiné. De toutes les belles actions humaines, qui sont venues à ma cognoissance, de quelque sorte qu'elles soyent, ie penserois en auoir plus grande part, à nombrer celles qui ont esté produites et aux siecles anciens et au nostre, auant l'aage de trente ans, qu'apres. Ouy, en la vie de mesmes hommes souuent. Ne le puis-ie pas dire en toute seureté, de celles de Hannibal et de Scipion son grand aduersaire? La belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur ieunesse: grands hommes depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d'eux-mesmes. Quant à moy ie tien pour certain que depuis cet aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus reculé, qu'auancé. Il est possible qu'à ceux qui employent bien le temps, la science, et l'experience croissent auec la vie: mais la viuacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'allanguissent.

_Vbi iam validis quassatum est viribus æui Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus, Claudicat ingenium, delirat linguáque ménsque._

Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c'est l'ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle affoiblie, auant l'estomach et les iambes. Et d'autant que c'est vn mal peu sensible à qui le souffre, et d'vne obscure montre, d'autant est-il plus dangereux. Pour ce coup, ie me plains des loix, non pas dequoy elles nous laissent trop tard à la besogne, mais dequoy elles nous y employent trop tard. Il me semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l'oisiueté et à l'apprentissage.

FIN DV PREMIER LIVRE.

LIVRE SECOND.

CHAPITRE I.

_De l'inconstance de nos actions._

CEVX qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de mesme boutique. Le ieune Marius se trouue tantost fils de Mars, tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on, en sa charge comme vn renard, s'y porta comme vn lion, et mourut comme vn chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyuant le stile, la sentence d'vn criminel condamné, qui eust respondu: Pleust à Dieu que ie n'eusse iamais sceu escrire: tant le cœur luy serroit de condamner vn homme à mort? Tout est si plein de tels exemples, voire chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que ie trouue estrange, de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir ces pieces: veu que l'irresolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature; tesmoing ce fameux verset de Publius le farseur,

_Malum consilium est, quod mutari non potest._