Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 35
IL est de ces subtilitez friuoles et vaines, par le moyen desquelles les hommes cerchent quelquefois de la recommandation: comme les poëtes, qui font des ouurages entiers de vers commençans par vne mesme lettre: nous voyons des œufs, des boules, des aisles, des haches façonnées anciennement par les Grecs, auec la mesure de leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu'ils viennent à representer telle, ou telle figure. Telle estoit la science de celuy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouuoient renger les lettres de l'alphabet, et y en trouua ce nombre incroyable, qui se void dans Plutarque. Ie trouue bonne l'opinion de celuy, à qui on presenta vn homme, apris à ietter de la main vn grain de mil, auec telle industrie, que sans faillir, il le passoit tousiours dans le trou d'vne esguille, et luy demanda lon apres quelque present pour loyer d'vne si rare suffisance: surquoy il ordonna bien plaisamment et iustement à mon aduis, qu'on fist donner à cet ouurier deux ou trois minots de mil, affin qu'vn si bel art ne demeurast sans exercice. C'est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement, qu'il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n'y sont ioinctes. Nous venons presentement de nous iouër chez moy, à qui pourroit trouuer plus de choses qui se tinsent par les deux bouts extremes, comme, Sire, c'est vn tiltre qui se donne à la plus esleuée personne de nostre Estat, qui est le Roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d'entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames, les moyennes Damoiselles, et Dames encore celles de la plus basse marche. Les daiz qu'on estend sur les tables, ne sont permis qu'aux maisons des Princes et aux tauernes. Democritus disoit, que les Dieux et les bestes auoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement les iours de dueil et les iours de feste. Il est certain que la peur extreme, et l'extreme ardeur de courage troublent également le ventre, et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le XII. Roy de Nauarre Sancho fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi bien que la peur engendrent du tremoussement aux membres. Ceux qui armoient ou luy ou quelque autre de pareille nature, à qui la peau frissonoit, essayerent à le rasseurer; appetissans le danger auquel il s'alloit ietter: Vous me cognoissez mal, leur dit-il: si ma chair sçauoit iusques où mon courage la portera tantost, elle se transiroit tout à plat. La foiblesse qui nous vient de froideur, et desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'vn appetit trop vehement, et d'vne chaleur desreglée. L'extreme froideur et l'extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dit que les cueux de plomb se fondent, et coulent de froid, et de la rigueur de l'hyuer, comme d'vne chaleur vehemente. Le desir et la satieté remplissent de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté. La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l'ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà: lesquels apres en auoir bien poisé et consideré les qualitez, les auoir mesurez et iugez tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus, par la force d'vn vigoureux courage. Ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayans vne ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venans à donner, il est force qu'ils reialissent et s'esmoussent, trouuans vn corps dans lequel ils ne peuuent faire impression: l'ordinaire et moyenne condition des hommes, loge entre ces deux extremitez: qui est de ceux qui apperçoiuent les maux, les sentent, et ne les peuuent supporter. L'enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerueau. L'auarice et la profusion en pareil desir d'attirer et d'acquerir. Il se peut dire auec apparence, qu'il y a ignorance abecedaire, qui va deuant la science: vne autre doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere. Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s'en fait de bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement, et se maintiennent sous les loix. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suiuent l'apparence du premier sens: et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardans à nous, qui n'y sommes pas instruits par estude. Les grands esprits plus rassis et clairuoyans, font vn autre genre de bien croyans: lesquels par longue et religieuse inuestigation, penetrent vne plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et diuin secret de nostre police ecclesiastique. Pourtant en voyons nous aucuns estre arriuez à ce dernier estage, par le second, auec merueilleux fruit, et confirmation: comme à l'extreme limite de la chrestienne intelligence: et iouyr de leur victoire auec consolation, action de graces, reformation de mœurs, et grande modestie. Et en ce rang n'entens-ie pas loger ces autres, qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous asseurer d'eux, se rendent extremes, indiscrets, et iniustes, à la conduicte de nostre cause, et la tachent d'infinis reproches de violence. Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d'vne large instruction de sciences vtiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l'ignorance des lettres, et n'ont peu ioindre l'autre, le cul entre deux selles (desquels ie suis, et tant d'autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux-cy troublent le monde. Pourtant de ma part, ie me recule tant que ie puis, dans le premier et naturel siege, d'où ie me suis pour neant essayé de partir. La poësie populaire et purement naturelle, a des naïuetés et graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaitte selon l'art: comme il se void és villanelles de Gascongne et aux chansons, qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aucune science, ny mesme d'escriture. La poësie mediocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur, et sans prix. Mais par ce qu'apres que le pas a esté ouuert à l'esprit, i'ay trouué, comme il aduient ordinairement, que nous auions pris pour vn exercice malaisé et d'vn rare subiect, ce qui ne l'est aucunement, et qu'apres que nostre inuention a esté eschauffée, elle descouure vn nombre infiny de pareils exemples, ie n'en adiousteray que cettuy-cy: que si ces Essays estoient dignes, qu'on en iugeast, il en pourroit aduenir à mon aduis, qu'ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region.
CHAPITRE LV.
_Des Senteurs._
IL se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur espandoit vn' odeur souefue, par quelque rare et extraordinaire complexion: dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire: et la meilleure condition qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n'a rien de plus parfaict, que d'estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien sains. Voyla pourquoy dit Plaute,
_Mulier tum benè olet, vbi nihil olet._
La plus exquise senteur d'vne femme, c'est ne sentir rien. Et les bonnes senteurs estrangeres, on a raison de les tenir pour suspectes, à ceux qui s'en seruent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couurir quelque defaut naturel de ce costé-là. D'où naissent ces rencontres des poëtes anciens, c'est puïr que sentir bon.
_Rides nos, Coracine, nil olentes: Malo quàm benè olere, nil olere._
Et ailleurs,
_Posthume, non benè olet, qui benè semper olet._
I'ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs, et hay outre mesure les mauuaises, que ie tire de plus loing que toute autre:
_Namque sagacius vnus odoror, Polypus, an grauis hirsutis cubet hircus in alis, Quàm canis acer vbi lateat sus._
Les senteurs plus simples et naturelles, me semblent plus aggreables.
Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse barbarie, les femmes Scythes, apres s'estre lauées, se saupoudrent et encroustent tout le corps et le visage, de certaine drogue, qui naist en leur terroir, odoriferante. Et pour approcher les hommes, ayans osté ce fard, elles s'en trouuent et polies et parfumées. Quelque odeur que ce soit, c'est merueille combien elle s'attache à moy, et combien i'ay la peau propre à s'en abreuuer. Celuy qui se plaint de nature dequoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort: car elles se portent elles mesmes. Mais à moy particulierement, les moustaches que i'ay pleines, m'en seruent: si i'en approche mes gans, ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout vn iour: elles accusent le lieu d'où ie viens: les estroits baisers de la ieunesse, sauoureux, gloutons et gluans, s'y colloient autrefois, et s'y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant ie me trouue peu subiect aux maladies populaires, qui se chargent par la conuersation, et qui naissent de la contagion de l'air; et me suis sauué de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes, et en noz armées. On lit de Socrates, que n'estant iamais party d'Athenes pendant plusieurs recheutes de peste, qui la tourmenterent tant de fois, luy seul ne s'en trouua iamais plus mal. Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs, plus d'vsage qu'ils ne font: car i'ay souuent apperçeu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont. Qui me fait approuuer ce qu'on dit, que l'inuention des encens et parfuns aux Eglises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions, regarde à cela, de nous resiouir, esueiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation. Ie voudrois bien pour en iuger, auoir eu ma part de l'ouurage de ces cuisiniers, qui sçauent assaisonner les odeurs estrangeres, auec la saueur des viandes. Comme on remarqua singulierement au seruice du Roy de Thunes, qui de nostre aage print terre à Naples, pour s'aboucher auec l'Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriferantes, en telle somptuosité, qu'vn Paon, et deux Faisans, se trouuerent sur ses parties, reuenir à cent ducats, pour les apprester selon leur maniere. Et quand on les despeçoit, non la salle seulement, mais toutes les chambres de son Palais, et les rues d'autour, estoient remplies d'vne tres-soüefue vapeur, qui ne s'esuanouissoit pas si soudain. Le principal soing que i'aye à me loger, c'est de fuir l'air puant et pesant. Ces belles villes, Venise et Paris, alterent la faueur que ie leur porte, par l'aigre senteur, l'vne de son maraits, l'autre de sa boue.
CHAPITRE LVI.
_Des prieres._
IE propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles: non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au iugement de ceux, à qui il touche de regler non seulement mes actions et mes escrits, mais encore mes pensées. Esgalement m'en sera acceptable et vtile la condemnation, comme l'approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inaduertamment couché en cette rapsodie contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine, en laquelle ie meurs, et en laquelle ie suis nay. Et pourtant me remettant tousiours à l'authorité de leur censure, qui peut tout sur moy, ie me mesle ainsi temerairement à toute sorte de propos: comme icy. Ie ne sçay si ie me trompe: mais puis que par vne faueur particuliere de la bonté diuine, certaine façon de priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a tousiours semblé que nous en deuions auoir l'vsage plus ordinaire, que nous n'auons. Et si i'en estoy creu, à l'entrée et à l'issue de noz tables, à nostre leuer et coucher, et à toutes actions particulieres, ausquelles on a accoustumé de mesler des prieres, ie voudroy que ce fust le patenostre, que les Chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousiours. L'Eglise peut estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de nostre instruction: car ie sçay bien que c'est tousiours mesme substance, et mesme chose. Mais on deuoit donner à celle là ce priuilege, que le peuple l'eust continuellement en la bouche: car il est certain qu'elle dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est trespropre à toutes occasions. C'est l'vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au lieu d'en changer. D'où il aduient, que ie n'en ay aussi bien en memoire, que cette là. I'auoy presentement en la pensée, d'où nous venoit cett' erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est iuste ou iniuste; et d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et vnique protecteur, et peut toutes choses à nous ayder: mais encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance paternelle, il est pourtant autant iuste, comme il est bon, et comme il est puissant: mais il vse bien plus souuent de sa iustice, que de son pouuoir, et nous fauorise selon la raison d'icelle, non selon noz demandes. Platon en ses loix fait trois sortes d'iniurieuse creance des Dieux, Qu'il n'y en ayt point, Qu'ils ne se meslent pas de noz affaires, Qu'ils ne refusent rien à noz vœux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son aduis, ne dura iamais immuable en homme, depuis son enfance, iusques à sa vieillesse. Les deux suiuantes peuuent souffrir de la constance.
Sa iustice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en vne mauuaise cause. Il faut auoir l'ame nette, au moins en ce moment, auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses: autrement nous luy presentons nous mesmes les verges, dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute, nous la redoublons; presentans à celuy, à qui nous auons à demander pardon, vne affection pleine d'irreuerence et de haine. Voyla pourquoy ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier Dieu plus souuent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation.
_Si nocturnus adulter, Tempora sanctonico velas adoperta cucullo._