Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 34
LE iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout. A cette cause aux Essais que i'en fay icy, i'y employe toute sorte d'occasion. Si c'est vn subiect que ie n'entende point, à cela mesme ie l'essaye, sondant le gué de bien loing, et puis le trouuant trop profond pour ma taille, ie me tiens à la riue. Et cette reconnoissance de ne pouuoir passer outre, c'est vn traict de son effect, ouy de ceux, dont il se vante le plus. Tantost à vn subiect vain et de neant, i'essaye voir s'il trouuera dequoy luy donner corps, et dequoy l'appuyer et l'estançonner. Tantost ie le promene à vn subiect noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouuer de soy, le chemin en estant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là il fait son ieu à eslire la route qui luy semble la meilleure: et de mille sentiers, il dit que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux choisi. Ie prends de la fortune le premier argument: ils me sont egalement bons: et ne desseigne iamais de les traicter entiers. Car ie ne voy le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire veoir. De cent membres et visages, qu'à chasque chose i'en prens vn, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer: et par fois à pincer iusqu'à l'os. I'y donne vne poincte, non pas le plus largement, mais le plus profondement que ie sçay. Et aime plus souuent à les saisir par quelque lustre inusité. Ie me hazarderoy de traitter à fons quelque matiere, si ie me connoissoy moins, et me trompois en mon impuissance. Semant icy vn mot, icy vn autre, eschantillons dépris de leur piece, escartez, sans dessein, sans promesse: ie ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy-mesme, sans varier, quand il me plaist, et me rendre au doubte et incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance. Tout mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oysiues et amoureuses. On iuge vn cheual, non seulement à le voir manier sur vne carriere, mais encore à luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable. Entre les functions de l'ame, il en est de basses. Qui ne la void encor par là, n'acheue pas de la connoistre. Et à l'aduenture la remarque lon mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent plus en ses hautes assiettes, ioint qu'elle se couche entiere sur chasque matiere et s'y exerce entiere; et n'en traitte iamais plus d'vne à la fois: et la traitte non selon elle, mais selon soy. Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates. La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse, la beauté, et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et reçoiuent de l'ame nouuelle vesture, et de la teinture qu'il luy plaist: brune, claire, verte, obscure: aigre, douce, profonde, superficielle: et qu'il plaist à chacune d'elles. Car elles n'ont pas verifié en commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des choses: c'est à nous, à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre mal ne tient qu'à nous. Offrons y nos offrandes et nos vœus, non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos mœurs: au rebours, elles l'entrainent à leur suitte, et la moulent à leur forme. Pourquoy ne iugeray-ie d'Alexandre à table deuisant et beuuant d'autant? Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit, ne touche et n'employe ce niais et puerile ieu? Ie le hay et fuy, de ce qu'il n'est pas assez ieu, et qu'il nous esbat trop serieusement; ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose. Il ne fut pas plus embesoigné à dresser son glorieux passage aux Indes: ny cet autre à desnouër vn passage, duquel depend le salut du genre humain. Voyez combien nostre ame trouble cet amusement ridicule, si touts ses nerfs ne bandent. Combien amplement elle donne loy à chacun en cela, de se connoistre, et iuger droittement de soy. Ie ne me voy et retaste, plus vniuersellement, en nulle autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit, la hayne, l'impatience: et vne vehemente ambition de vaincre, en chose, en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre vaincu. Car la precellence rare et au dessus du commun, messied à vn homme d'honneur, en chose friuole. Ce que ie dy en cet exemple, se peut dire en touts autres. Chasque parcelle, chasque occupation de l'homme, l'accuse, et le montre egalement qu'vn autre. Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels le premier trouuant vaine et ridicule l'humaine condition, ne sortoit en public, qu'auec vn vsage moqueur et riant: Heraclitus, ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes.
_Alter Ridebat quoties à limine mouerat vnum Protulerátque pedem, flebat contrarius alter._
I'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant de rire que de pleurer: mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse, et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble, que nous ne pouuons iamais estre assez mesprisez selon nostre merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation de la chose qu'on plaint: les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix. Ie ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi Diogenes, qui baguenaudoit apart soy, roulant son tonneau, et hochant du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou des vessies pleines de vent, estoit bien iuge plus aigre et plus poingnant, et par consequent, plus iuste à mon humeur que Timon, celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait, on le prend à cœur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné du desir de nostre ruine, fuioit nostre conuersation comme dangereuse, de meschans, et de nature deprauée: l'autre nous estimoit si peu, que nous ne pourrions ny le troubler, ny l'alterer par nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte, mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables ny de bien ny de mal faire. De mesme marque fut la response de Statilius, auquel Brutus parla pour le ioindre à la conspiration contre Cæsar: il trouua l'entreprinse iuste, mais il ne trouua pas les hommes dignes, pour lesquels on se mist aucunement en peine: conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit, le sage ne deuoir rien faire que pour soy: d'autant que, seul il est digne, pour qui on face. Et à celle de Theodorus, que c'est iniustice, que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre condition est autant ridicule, que risible.
CHAPITRE LI.
_De la vanité des paroles._
VN rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C'est vn cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied. On luy eust faict donner le fouët en Sparte, de faire profession d'vn' art piperesse et mensongere: et croy qu'Archidamus qui en estoit Roy, n'ouit pas sans estonnement la response de Thucydidez, auquel il s'enqueroit, qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy: Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier: car quand ie l'ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu, qu'il n'est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal: car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel: là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais nostre iugement, et d'abastardir et corrompre l'essence des choses. Les republiques qui se sont maintenuës en vn estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description le verifient par tout, en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l'instruction à leurs enfants, pour son inutilité. Et les Atheniens, s'aperceuants combien son vsage, qui auoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent, que sa principale partie, qui est, esmouuoir les affections, fust ostée, ensemble les exordes et perorations. C'est vn vtil inuenté pour manier et agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne s'employe qu'aux Estats malades, comme la medecine. En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d'Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et à la verité, il se void peu de personnages en ces republiques là, qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Cæsar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand appuy à se monter à cette grandeur d'authorité, où ils sont en fin arriuez: et s'en sont aydez plus que des armes, contre l'opinion des meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faueur de l'election au Consulat, faitte des personnes de Q. Fabius et P. Decius: Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects: au combat du babil, rudes: esprits vrayement consulaires. Les subtils, eloquents et sçauants, sont bons pour la ville, Preteurs à faire iustice, dit-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté en plus mauuais estat, et que l'orage des guerres ciuiles les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d'vn Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir de Macedoine ny de Perse, aucun orateur de renom. I'en ay dit ce mot, sur le subiect d'vn Italien, que ie vien d'entretenir, qui a seruy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel iusques à sa mort. Ie luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait vn discours de cette science de gueule, auec vne grauité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de theologie. Il m'a dechifré vne difference d'appetits: celuy qu'on a à ieun, qu'on a apres le second et tiers seruice: les moyens tantost de luy plaire simplement, tantost de l'eueiller et picquer: la police de ses sauces; premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens, et leurs effects: les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre seruie froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encores plaisantes à la veuë. Apres cela il est entré sur l'ordre du seruice, plein de belles et importantes considerations.
_Nec minimo sanè discrimine refert Quo gestu lepores, et quo gallina secetur._
Et tout cela enflé de riches et magnifiques parolles: et celles mesmes qu'on employe à traiter du gouuernement d'vn Empire. Il m'est souuenu de mon homme,
_Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum; Illud rectè, iterum sic memento; sedulò Moneo quæ possum pro mea sapientia. Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea, Inspicere iubeo, et moneo quid facto vsus sit._
Si est-ce que les Grecs mesmes louërent grandement l'ordre et la disposition que Paulus Æmylius obserua au festin, qu'il leur fit au retour de Macedoine: mais ie ne parle point icy des effects, ie parle des mots. Ie ne sçay s'il en aduient aux autres comme à moy: mais ie ne me puis garder quand i'oy nos architectes, s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraues, corniches d'ouurage Corinthien, et Dorique, et semblables de leur iargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon, et par effect ie trouue que ce sont les chetiues pieces de la porte de ma cuisine.
Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin? ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere. C'est vne piperie voisine à cette-cy, d'appeller les offices de nostre Estat, par les titres superbes des Romains, encore qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui seruira, à mon aduis, vn iour de reproche à nostre siecle, d'employer indignement à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, dequoy l'ancienneté ait honoré vn ou deux personnages en plusieurs siecles. Platon a emporté ce surnom de diuin, par vn consentement vniuersel, qu'aucun n'a essayé luy enuier: et les Italiens qui se vantent, et auecques raison, d'auoir communément l'esprit plus esueillé, et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d'estrener l'Aretin: auquel, sauf vne façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la verité, mais recherchées de loing, et fantastiques, et outre l'eloquence en fin, telle qu'elle puisse estre, ie ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle: tant s'en faut qu'il approche de cette diuinité ancienne. Et le surnom de Grand, nous l'attachons à des Princes, qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.
CHAPITRE LII.
_De la parsimonie des anciens._
ATTILIVS Regulus, general de l'armée Romaine en Afrique, au milieu de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escriuit à la chose publique, qu'vn valet de labourage, qu'il auoit laissé seul au gouuernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents de terre, s'en estoit enfuy, ayant desrobé ses vtils de labourage, et demandoit congé pour s'en retourner et y pouruoir, de peur que sa femme, et ses enfans n'en eussent à souffrir. Le Senat pourueut à commettre vn autre à la conduite de ses biens, et luy fit restablir ce qui luy auoit esté desrobé, et ordonna que sa femme et enfans seroient nourris aux despens du public. Le vieux Caton reuenant d'Espaigne Consul, vendit son cheual de seruice pour espargner l'argent qu'il eust cousté à le ramener par mer en Italie: et estant au gouuernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à pied, n'ayant auec luy autre suite qu'vn officier de la chose publique, qui luy portoit sa robbe, et vn vase à faire des sacrifices: et le plus souuent il portoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n'auoir iamais eu robbe qui eust cousté plus de dix escus; ny auoir enuoyé au marché plus de dix sols pour vn iour: et de ses maisons aux champs, qu'il n'en auoit aucune qui fust crepie et enduite par dehors. Scipion Æmylianus apres deux triomphes et deux Consulats, alla en legation auec sept seruiteurs seulement. On tient qu'Homere n'en eut iamais qu'vn, Platon trois; Zenon le chef de la secte Stoique, pas vn. Il ne fut taxé que cinq sols et demy pour iour, à Tyberius Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors le premier homme des Romains.
CHAPITRE LIII.
_D'vn mot de Cæsar._
SI nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l'employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes. N'est-ce pas vn singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouuoir r'assoir nostre contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut? Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute, qui a tousiours esté entre les Philosophes, pour trouuer le souuerain bien de l'homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution et sans accord.
_Dum abest quod auemus, id exsuperare videtur Cætera; post aliud, cùm contigit, illud auemus, Et sitis æqua tenet._
Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et iouïssance, nous sentons qu'il ne nous satisfait pas, et allons beant apres les choses aduenir et inconnuës, d'autant que les presentes ne nous soulent point. Non pas à mon aduis qu'elles n'ayent assez dequoy nous souler, mais c'est que nous les saisissons d'vne prise malade et desreglée.
_Nam cùm vidit hic ad vsum quæ flagitat vsus, Omnia iam fermè mortalibus esse parata; Diuitiis homines et honore et laude potentes Affluere, atque bona natorum excellere fama; Nec minus esse domi, cuiquam tamen anxia corda, Atque animum infestis cogi seruire querelis: Intellexit ibi vitium vas facere ipsum, Omniáque, illius vitio, corrumpier intus Quæ collata foris et commoda quæque venirent._
Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien iouyr de bonne façon. L'homme estimant que ce soit le vice de ces choses qu'il tient, se remplit et se paist d'autres choses qu'il ne sçait point, et qu'il ne cognoist point, où il applique ses desirs et ses esperances, les prend en honneur et reuerence: comme dit Cæsar, _Communi fit vitio naturæ, vt inuisis, latitantibus atque incognitis rebus magis confidamus, vehementiùsque exterreamur_.
CHAPITRE LIIII.
_Des vaines subtilitez._