Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 32
Les suruiuants se chatouillent de la douceur de ces voix: et par icelles solicitez de ialousie et desir, transmettent inconsiderément par fantasie aux trespassez cettuy leur propre ressentiment: et d'vne pipeuse esperance se donnent à croire d'en estre capables à leur tour. Dieu le sçait. Toutesfois,
_ad hæc se Romanus Graiúsque et Barbarus Induperator Erexit; causas discriminis atque laboris Inde habuit, tanto maior famæ sitis est, quàm Virtutis._
CHAPITRE XLVII.
_De l'incertitude de nostre iugement._
C'EST bien ce que dit ce vers,
Επεων δε πολυς νομος ενθα και ενθα.
il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre. Pour exemple:
_Vince Hannibal, et non seppe vsar' poi Ben la vittoriosa sua ventura._
Qui voudra estre de ce party, et faire valoir auecques nos gens, la faute de n'auoir dernierement poursuiuy nostre pointe à Moncontour; ou qui voudra accuser le Roy d'Espaigne, de n'auoir sçeu se seruir de l'aduantage qu'il eut contre nous à Sainct Quentin; il pourra dire cette faute partir d'vne ame enyurée de sa bonne fortune, et d'vn courage, lequel plein et gorgé de ce commencement de bon heur, perd le goust de l'accroistre, des-ja par trop empesché à digerer ce qu'il en a: il en a sa brassée toute comble, il n'en peut saisir dauantage: indigne que la fortune luy aye mis vn tel bien entre mains: car quel profit en sent-il, si neantmoins il donne à son ennemy moyen de se remettre sus? Quell' esperance peut-on auoir qu'il ose vn' autre fois attaquer ceux-cy ralliez et remis, et de nouueau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sçeu poursuiure tous rompus et effrayez?
_Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror?_
Mais en fin, que peut-il attendre de mieux, que ce qu'il vient de perdre? Ce n'est pas comme à l'escrime, où le nombre des touches donne gain: tant que l'ennemy est en pieds, c'est à recommencer de plus belle: ce n'est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre. En cette escarmouche où Cæsar eut du pire pres la ville d'Oricum, il reprochoit aux soldats de Pompeius, qu'il eust esté perdu, si leur Capitaine eust sçeu vaincre: et luy chaussa bien autrement les esperons, quand ce fut à son tour. Mais pourquoy ne dira-on aussi au contraire? que c'est l'effect d'vn esprit precipiteux et insatiable, de ne sçauoir mettre fin à sa conuoitise: que c'est abuser des faueurs de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu'il leur a prescripte: et que de se reietter au danger apres la victoire, c'est la remettre encore vn coup à la mercy de la fortune: que l'vne des plus grandes sagesses en l'art militaire, c'est de ne pousser son ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayans défaict les Marses, en voyans encore vne trouppe de reste, qui par desespoir se reuenoient ietter à eux, comme bestes furieuses, ne furent pas d'aduis de les attendre. Si l'ardeur de Monsieur de Foix ne l'eust emporté à poursuiure trop asprement les restes de la victoire de Rauenne, il ne l'eust pas souillée de sa mort. Toutesfois encore seruit la recente memoire de son exemple, à conseruer Monsieur d'Anguien de pareil inconuenient, à Serisoles. Il fait dangereux assaillir vn homme, à qui vous auez osté tout autre moyen d'eschapper que par les armes: car c'est vne violente maistresse d'escole que la necessité: _grauissimi sunt morsus irritatæ necessitatis_.
_Vincitur haud gratis, iugulo qui prouocat hostem._
Voyla pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit de gaigner la iournée contre les Mantineens, de n'aller affronter mille Argiens, qui estoient eschappez entiers, de la desconfiture: ains les laisser couler en liberté, pour ne venir à essayer la vertu picquée et despittée par le malheur. Clodomire Roy d'Aquitaine, apres sa victoire, poursuiuant Gondemar Roy de Bourgongne vaincu et fuyant, le força de tourner teste, mais son opiniastreté luy osta le fruict de sa victoire, car il y mourut. Pareillement qui auroit à choisir ou de tenir ses soldats richement et somptueusement armez, ou armez seulement pour la necessité: il se presenteroit en faueur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopœmen, Brutus, Cæsar, et autres, que c'est tousiours vn éguillon d'honneur et de gloire au soldat de se voir paré, et vn' occasion de se rendre plus obstiné au combat, ayant à sauuer ses armes, comme ses biens et heritages. Raison, dit Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent en leurs guerres, femmes, concubines, auec leurs ioyaux et richesses plus cheres. Mais il s'offriroit aussi de l'autre part, qu'on doit plustost oster au soldat le soing de se conseruer, que de le luy accroistre: qu'il craindra par ce moyen doublement à se hazarder: ioint que c'est augmenter à l'ennemy l'enuie de la victoire, par ces riches despouilles: et a lon remarqué que d'autres fois cela encouragea merueilleusement les Romains à l'encontre des Samnites. Antiochus montrant à Hannibal l'armée qu'il preparoit contr' eux pompeuse et magnifique en toute sorte d'equippage, et luy demandant. Les Romains se contenteront-ils de cette armée? S'ils s'en contenteront? respondit-il, vrayement ouy, pour auares qu'ils soyent. Lycurgus deffendoit aux siens non seulement la sumptuosité en leur equippage, mais encore de despouiller leurs ennemis vaincus, voulant, disoit-il, que la pauureté et frugalité reluisist auec le reste de la battaille. Aux sieges et ailleurs, où l'occasion nous approche de l'ennemy, nous donnons volontiers licence aux soldats de le brauer, desdaigner, et iniurier de toutes façons de reproches: et non sans apparence de raison. Car ce n'est pas faire peu, de leur oster toute esperance de grace et de composition, en leur representant qu'il n'y a plus ordre de l'attendre de celuy, qu'ils ont si fort outragé, et qu'il ne reste remede que de la victoire. Si est-ce qu'il en mesprit à Vitellius: car ayant affaire à Othon, plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main du faict de la guerre, et amollis par les délices de la ville, il les agassa tant en fin, par ses paroles picquantes, leur reprochant leur pusillanimité, et le regret des Dames et festes, qu'ils venoient de laisser à Rome, qu'il leur remit par ce moyen le cœur au ventre, ce que nuls enhortemens n'auoient sçeu faire: et les attira luy-mesme sur ses bras, où lon ne les pouuoit pousser. Et de vray, quand ce sont iniures qui touchent au vif, elles peuuent faire aisément, que celuy qui alloit laschement à la besongne pour la querelle de son Roy, y aille d'vne autre affection pour la sienne propre.
A considerer de combien d'importance est la conseruation d'vn chef en vn' armée, et que la visée de l'ennemy regarde principalement cette teste, à laquelle tiennent toutes les autres, et en dependent: il semble qu'on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que nous voyons auoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se trauestir et desguiser sur le point de la meslée. Toutesfois l'inconuenient qu'on encourt par ce moyen, n'est pas moindre que celuy qu'on pense fuir: car le Capitaine venant à estre mescognu des siens, le courage qu'ils prennent de son exemple et de sa presence, vient aussi quant et quant à leur faillir; et perdant la veuë de ses marques et enseignes accoustumées, ils le iugent ou mort, ou s'estre desrobé desesperant de l'affaire. Et quant à l'experience, nous luy voyons fauoriser tantost l'vn tantost l'autre party. L'accident de Pyrrhus en la battaille qu'il eut contre le consul Leuinus en Italie, nous sert à l'vn et l'autre visage: car pour s'estre voulu cacher sous les armes de Demogacles, et luy auoir donné les siennes, il sauua bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l'autre inconuenient de perdre la iournée. Alexandre, Cæsar, Lucullus, aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes riches, de couleur reluisante et particuliere: Agis, Agesilaus, et ce grand Gilippus au rebours, alloyent à la guerre obscurement couuerts, et sans attour imperial. A la battaille de Pharsale entre autres reproches qu'on donne à Pompeius, c'est d'auoir arresté son armée pied coy attendant l'ennemy: pour autant que cela (ie desroberay icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que les miens) affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups, et quant et quant oste l'eslancement des combattans les vns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d'impetuosité, et de fureur, plus qu'autre chose, quand ils viennent à s'entrechocquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course: et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée. Voyla ce qu'il dit pour ce rolle. Mais si Cæsar eust perdu, qui n'eust peu aussi bien dire, qu'au contraire, la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a grand aduantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desia consommé à la course la moitié de son haleine? outre ce que l'armée estant vn corps de tant de diuerses pieces, il est impossible qu'elle s'esmeuue en cette furie, d'vn mouuement si iuste, qu'elle n'en altere ou rompe son ordonnance: et que le plus dispost ne soit aux prises, auant que son compagnon le secoure. En cette villaine battaille des deux freres Perses, Clearchus, Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les mena tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante pas pres, il les mit à la course: esperant par la brieueté de l'espace, mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant l'auantage de l'impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D'autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere: Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy: s'ils vous attendent de pied coy, courez leur sus. Au passage que l'Empereur Charles cinquiesme fit en Prouence, le Roy François fut au propre d'eslire, ou de luy aller au deuant en Italie, ou de l'attendre en ses terres: et bien qu'il considerast combien c'est d'auantage, de conseruer sa maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu'entiere en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoing: que la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce rauage de ceux de son party, que de l'ennemy, en maniere qu'il s'en peut aysément allumer des seditions, et des troubles parmy nous: que la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise en son païs, est vn grand support aux ennuis de la guerre: et qui n'a autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu'il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de sa retraicte: que celuy qui met la nappe, tombe tousiours des despens: qu'il y a plus d'allegresse à assaillir qu'à deffendre: et que la secousse de la perte d'vne battaille dans nos entrailles, est si violente, qu'il est malaisé qu'elle ne croulle tout le corps, attendu qu'il n'est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s'espande plus brusquement: et que les villes qui auront ouy l'esclat de cette tempeste à leurs portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d'haleine, il est dangereux sur la chaude, qu'ils ne se iettent à quelque mauuais party: Si est-ce qu'il choisit de r'appeller les forces qu'il auoit delà les monts, et de voir venir l'ennemy. Car il peut imaginer au contraire, qu'estant chez luy et entre ses amis, il ne pouuoit faillir d'auoir planté de toutes commoditez, les riuieres, les passages à sa deuotion, luy conduiroient et viures et deniers, en toute seureté et sans besoing d'escorte: qu'il auroit ses subiects d'autant plus affectionnez, qu'ils auroient le danger plus pres: qu'ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et aduantage: et s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son aise, il pourroit voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en vne terre contraire, où il n'auroit deuant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d'eslargir son armée, si les maladies s'y mettoient, ny de loger à couuert ses blessez; nuls deniers, nuls viures, qu'à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sçeust deffendre d'embusches et surprises: et s'il venoit à la perte d'vne bataille, aucun moyen d'en sauuer les reliques. Et n'auoit pas faute d'exemples pour l'vn et pour l'autre party. Scipion trouua bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en Afrique, que de deffendre les siennes, et le combatre en Italie où il estoit; d'où bien luy print. Mais au rebours Hannibal en cette mesme guerre, se ruina, d'auoir abandonné la conqueste d'vn pays estranger, pour aller deffendre le sien. Les Atheniens ayans laissé l'ennemy en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune contraire: mais Agathocles Roy de Syracuse l'eut fauorable, ayant passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy. Ainsi nous auons bien accoustumé de dire auec raison, que les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours et prudence, comme disent ces vers.
_Et malè consultis pretium est prudentia fallax; Nec fortuna probat causas sequitúrque merentes, Sed vaga per cunctos nullo descrimine fertur. Scilicet est aliud quod nos cogátque regátque Maius, et in proprias ducat mortalia leges._
Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et que la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours. Nous raisonnons hazardeusement et temerairement, dit Timæus en Platon, par ce que, comme nous, noz discours ont grande participation à la temerité du hazard.
CHAPITRE XLVIII.
_Des Destriers._
ME voicy deuenu grammairien, moy qui n'apprins iamais langue, que par routine; et qui ne sçay encore que c'est d'adiectif, coniunctif, et d'ablatif. Il me semble auoir ouy dire que les Romains auoient des cheuaux qu'ils appelloient _funales_ ou _dextrarios_, qui se menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous fraiz au besoin: et de là vient que nous appellons destriers les cheuaux de seruice. Et noz romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner. Ils appelloyent aussi _desultorios equos_, des cheuaux qui estoient dressez de façon que courans de toute leur roideur, accouplez coste à coste l'vn de l'autre, sans bride, sans selle, les Gentils-hommes Romains, voire tous armez, au milieu de la course se iettoient et reiettoient de l'vn à l'autre. Les Numides gendarmes menoient en main vn second cheual, pour changer au plus chaud de la meslée: _quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter acerrimam sæpe pugnam, in recentem equum, ex fesso, armatis transsultare mos erat. Tanta velocitas ipsis, támque docile equorum genus!_
Il se trouue plusieurs cheuaux dressez à secourir leur maistre, courir sus à qui leur presente vne espée nue; se ietter des pieds et des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent: mais il leur aduient plus souuent de nuire aux amis, qu'aux ennemis. Ioint que vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont vne fois harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint lourdement à Artibius general de l'armée de Perse combattant contre Onesilus Roy de Salamine, de personne à personne; d'estre monté sur vn cheual façonné en cette escole: car il fut cause de sa mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'vne faulx, entre les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuoue, le cheual du Roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela: ce fut vn grand coup de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent, d'auoir les plus adroits cheuaux, de gensdarmes du monde. Que par nature, et par coustume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe qu'on leur fait. Et pareillement, à releuer de la bouche les lances et dards emmy la place, et les offrir au maistre, selon qu'il le commande. On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmy leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de cheual: et de Cæsar, qu'en sa ieunesse monté à dos sur vn cheual, et sans bride, il luy faisoit prendre carriere les mains tournées derriere le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait, du cheual d'Alexandre Bucefal, qu'il auoit la teste retirant à celle d'vn toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre, ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa mort, et vne ville bastie en son nom. Cæsar en auoit aussi vn autre qui auoit les pieds de deuant comme vn homme, ayant l'ongle coupée en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que par Cæsar, qui dedia son image apres sa mort à la deesse Venus.
Ie ne demonte pas volontiers quand ie suis à cheual: car c'est l'assiette, en laquelle ie me trouue le mieux et sain et malade. Platon la recommande pour la santé: aussi dit Pline qu'elle est salutaire à l'estomach et aux iointures. Poursuiuons donc, puis que nous y sommes. On lit en Xenophon la loy deffendant de voyager à pied, à homme qui eust cheual. Trogus et Iustinus disent que les Parthes auoient accoustumé de faire à cheual, non seulement la guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et priuez, marchander, parlementer, s'entretenir, et se promener: et que la plus notable difference des libres, et des serfs parmy eux, c'est que les vns vont à cheual, les autres à pied: institution née du Roy Cyrus.
Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine, et Suetone le remarque plus particulierement de Cæsar, des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils se trouuoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l'aduantage qu'ils esperoient en cette sorte de combat: _quo, haud dubiè, superat Romanus_, dit Tite Liue. Si est-il, que la premiere prouision, dequoy ils se seruoient à brider la rebellion des peuples de nouuelle conqueste, c'estoit leur oster armes et cheuaux. Pourtant voyons nous si souuent en Cæsar: _arma proferri, iumenta produci, obsides dari iubet_. Le grand Seigneur ne permet auiourd'huy ny à Chrestien, ny à Iuif, d'auoir cheual à soy, sous son empire. Noz ancestres, et notamment du temps de la guerre des Anglois, és combats solennels et iournées assignées, se mettoient la plus part du temps tous à pied, pour ne se fier à autre chose qu'à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez, quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon, vostre valeur et vostre fortune, à celle de vostre cheual, ses playes et sa mort tirent la vostre en consequence, son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire ou lasche: s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre honneur à en respondre. A cette cause ie ne trouue pas estrange, que ces combats là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux qui se font à cheual,
_cædebant paritér, paritérque ruebant Victores victique, neque his fuga nota, neque illis._
Leurs battailles se voyent bien mieux contestées: ce ne sont à cette heure que routes: _primus clamor atque impetus rem decernit_. Et chose que nous appellons à la societé d'vn si grand hazard, doit estre en nostre puissance le plus qu'il se peut. Comme ie conseilleroy de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous nous pouuons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer d'vne espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la poudre, la pierre, le rouët, desquelles la moindre qui vienne à faillir, vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le coup, que l'air vous conduict,
_Et, quò ferre velint, permittere vulnera ventis: Ensis habet vires, et gens quæcunque virorum est, Bella gerit gladiis._
Mais quant à cett'arme-là, i'en parleray plus amplement, où ie feray comparaison des armes anciennes aux nostres: et sauf l'estonnement des oreilles, à quoy desormais chacun est appriuoisé, ie croy que c'est vn' arme de fort peu d'effect, et espere que nous en quitterons vn iour l'vsage. Celle dequoy les Italiens se seruoient de iet, et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient _Phalarica_, vne certaine espece de iaueline, armée par le bout, d'vn fer de trois pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre vn homme armé: et se lançoit tantost de la main, en la campagne, tantost à tout des engins pour deffendre les lieux assiegez: la hante reuestue d'estouppe empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course: et s'attachant au corps, ou au bouclier, ostoit tout vsage d'armes et de membres. Toutesfois il me semble que pour venir au ioindre, elle portast aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ ionché de ces tronçons bruslants, produisist en la meslée vne commune incommodité.
_Magnum stridens contorta Phalarica venit, Fulminis acta modo._