Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 31

Chapter 313,794 wordsPublic domain

LA façon dequoy nos loix essayent à regler les foles et vaines despences des tables, et vestemens, semble estre contraire à sa fin. Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de l'or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles: et nous leur augmentons l'honneur et le prix, qui est vne bien inepte façon pour en dégouster les hommes. Car dire ainsi, Qu'il n'y aura que les Princes qui mangent du turbot, qui puissent porter du velours et de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que mettre en credit ces choses là, et faire croistre l'enuie à chacun d'en vser? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur, ils en ont assez d'autres; tels excez sont plus excusables à tout autre qu'à vn Prince. Par l'exemple de plusieurs nations, nous pouuons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer exterieurement, et nos degrez (ce que i'estime à la verité, estre bien requis en vn Estat) sans nourrir pour cet effect, cette corruption et incommodité si apparente. C'est merueille comme la coustume en ces choses indifferentes plante aisément et soudain le pied de son authorité. A peine fusmes nous vn an, pour le dueil du Roy Henry second, à porter du drap à la Cour, il est certain que desia à l'opinion d'vn chacun, les soyes estoient venuës à telle vilité, que si vous en voyiez quelqu'vn vestu, vous en faisiez incontinent quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage aux medecins et aux chirurgiens: et quoy qu'vn chacun fust à peu pres vestu de mesme, si y auoit-il d'ailleurs assez de distinctions apparentes, des qualitez des hommes. Combien soudainement viennent en honneur parmy nos armées, les pourpoins crasseux de chamois et de toille; et la pollisseure et richesse des vestements à reproche et à mespris? Que les Roys commencent à quitter ces despences, ce sera faict en vn mois sans edict, et sans ordonnance; nous irons tous apres. La loy deuroit dire au rebours, Que le cramoisy et l'orfeuerie est defenduë à toute espece de gens, sauf aux basteleurs et aux courtisanes. De pareille inuention corrigea Zeleucus, les meurs corrompuës des Locriens. Ses ordonnances estoient telles: Que la femme de condition libre, ne puisse mener apres elle plus d'vne chambriere, sinon lors qu'elle sera yure: ny ne puisse sortir hors la ville de nuict, ny porter ioyaux d'or à l'entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est publique et putain: que sauf les ruffiens, à homme ne loise porter en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, comme sont celles des draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi par ces exceptions honteuses, il diuertissoit ingenieusement ses citoyens des superfluitez et delices pernicieuses. C'estoit vne tres-vtile maniere d'attirer par honneur et ambition, les hommes à leur deuoir et à l'obeissance.

Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. _Quicquid principes faciunt, præcipere videntur._ Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour. Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chaussure, qui montre si à descouuert nos membres occultes: ce lourd grossissement de pourpoins, qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode à s'armer: ces longues tresses de poil effeminees: cet vsage de baiser ce que nous presentons à nos compaignons, et nos mains en les saluant: ceremonie deuë autresfois aux seuls Princes: et qu'vn Gentil-homme se trouue en lieu de respect, sans espée à son costé, tout esbraillé, et destaché, comme s'il venoit de la garde-robbe: et que contre la forme de nos peres, et la particuliere liberté de la Noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouuerts bien loing autour d'eux, en quelque lieu qu'ils soyent: et comme autour d'eux, autour de cent autres; tant nous auons de tiercelets et quartelets de Roys: et ainsi d'autres pareilles introductions nouuelles et vitieuses: elles se verront incontinent esuanouyes et descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauuais prognostique: et sommes aduertis que le massif se desment, quand nous voyons fendiller l'enduict, et la crouste de nos parois. Platon en ses loix, n'estime peste au monde plus dommageable à sa cité, que de laisser prendre liberté à la ieunesse, de changer en accoustrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons, d'vne forme à vne autre: remuant son iugement, tantost en cette assiette, tantost en cette la: courant apres les nouuelletez, honorant leurs inuenteurs: par où les mœurs se corrompent, et les anciennes institutions, viennent à desdein et à mesprix. En toutes choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation est à craindre: la mutation des saisons, des vents, des viures, des humeurs. Et nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu a donné quelque ancienne durée: de mode, que personne ne sçache leur naissance, ny qu'elles ayent iamais esté autres.

CHAPITRE XLIIII.

_Du dormir._

LA raison nous ordonne bien d'aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train. Et ores que le sage ne doiue donner aux passions humaines, de se fouruoyer de la droicte carriere, il peut bien sans interest de son deuoir, leur quitter aussi, d'en haster ou retarder son pas, et ne se planter comme vn colosse immobile et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie croy que le poux luy battroit plus fort allant à l'assaut, qu'allant disner: voire il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuue. A cette cause i'ay remarqué pour chose rare, de voir quelquefois les grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires, se tenir si entiers en leur assiette, que de n'en accourcir pas seulement leur sommeil. Alexandre le grand, le iour assigné à cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement, et si haute matinée, que Parmenion fut contraint d'entrer en sa chambre, et approchant de son lict, l'appeler deux ou trois fois par son nom, pour l'esueiller, le temps d'aller au combat le pressant. L'Empereur Othon ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres auoir mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses seruiteurs, et affilé le tranchant d'vne espée dequoy il se vouloit donner, n'attendant plus qu'à sçauoir si chacun de ses amis s'estoit retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets de chambre l'entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy: car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu'il attendoit qu'on luy rapportast nouuelles si les Senateurs qu'il faisoit retirer, s'estoient eslargis du port d'Vtique, se mit si fort à dormir, qu'on l'oyoit souffler de la chambre voisine: et celuy qu'il auoit enuoyé vers le port, l'ayant esueillé, pour luy dire que la tourmente empeschoit les Senateurs de faire voile à leur aise, il y en renuoya encore vn autre, et se r'enfonçant dans le lict, se remit encore à sommeiller, iusques à ce que ce dernier l'asseura de leur partement. Encore auons nous dequoy le comparer au faict d'Alexandre, en ce grand et dangereux orage, qui le menassoit, par la sedition du Tribun Metellus, voulant publier le decret du rappel de Pompeius dans la ville auecques son armée, lors de l'émotion de Catilina: auquel decret Caton seul insistoit, et en auoient eu Metellus et luy, de grosses paroles et grandes menasses au Senat: mais c'estoit au lendemain en la place, qu'il falloit venir à l'execution; où Metellus, outre la faueur du peuple et de Cæsar conspirant lors aux aduantages de Pompeius, se deuoit trouuer, accompagné de force esclaues estrangers, et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule constance: de sorte que ses parens, ses domestiques, et beaucoup de gens de bien, en estoyent en grand soucy: et en y eut qui passerent la nuict ensemble, sans vouloir reposer, ny boire, ny manger, pour le danger qu'ils luy voyoient preparé: mesme sa femme, et ses sœurs ne faisoyent que pleurer et se tourmenter en sa maison: là où luy au contraire, reconfortoit tout le monde: et apres auoir souppé comme de coustume, s'en alla coucher et dormir de fort profond sommeil, iusques au matin, que l'vn de ses compagnons au Tribunat, le vint esueiller pour aller à l'escarmouche. La connoissance, que nous auons de la grandeur de courage, de cet homme, par le reste de sa vie, nous peut faire iuger en toute seureté, que cecy luy partoit d'vne ame si loing esleuée au dessus de tels accidents, qu'il n'en daignoit entrer en ceruelle, non plus que d'accidens ordinaires. En la bataille nauale qu'Augustus gaigna contre Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d'aller au combat, il se trouua pressé d'vn si profond sommeil, qu'il fallut que ses amis l'esueillassent, pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion à M. Antonius de luy reprocher depuis, qu'il n'auoit pas eu le cœur, seulement de regarder les yeux ouuerts, l'ordonnance de son armée; et de n'auoir osé se presenter aux soldats, iusques à ce qu'Agrippa luy vint annoncer la nouuelle de la victoire, qu'il auoit eu sur ses ennemis. Mais quant au ieune Marius, qui fit encore pis (car le iour de sa derniere iournée contre Sylla, apres auoir ordonné son armée, et donné le mot et signe de la bataille, il se coucha dessoubs vn arbre à l'ombre, pour se reposer, et s'endormit si serré, qu'à peine se peut-il esueiller de la route et fuitte de ses gens, n'ayant rien veu du combat) ils disent que ce fut pour estre si extremement aggraué de trauail, et de faute de dormir, que nature n'en pouuoit plus. Et à ce propos les medecins aduiseront si le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende; car nous trouuons bien, qu'on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier à Rome, luy empeschant le sommeil, mais Pline en allegue, qui ont vescu long temps sans dormir. Chez Herodote, il y a des nations, ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années. Et ceux qui escriuent la vie du sage Epimenides, disent qu'il dormit cinquante sept ans de suitte.

CHAPITRE XLV.

_De la battaille de Dreux._

IL y eut tout plein de rares accidens en nostre battaille de Dreux: mais ceux qui ne fauorisent pas fort la reputation de M. de Guyse, mettent volontiers en auant, qu'il ne se peut excuser d'auoir faict alte, et temporisé auec les forces qu'il commandoit, cependant qu'on enfonçoit Monsieur le Connestable chef de l'armée, auecques l'artillerie: et qu'il valoit mieux se hazarder, prenant l'ennemy par flanc, qu'attendant l'aduantage de le voir en queuë, souffrir vne si lourde perte. Mais outre ce, que l'issuë en tesmoigna, qui en debattra sans passion, me confessera aisément, à mon aduis, que le but et la visée, non seulement d'vn Capitaine, mais de chasque soldat, doit regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu'il y ayt, ne le doiuent diuertir de ce point là. Philopœmen en vne rencontre de Machanidas, ayant enuoyé deuant pour attaquer l'escarmouche, bonne trouppe d'archers et gens de traict: et l'ennemy apres les auoir renuersez, s'amusant à les poursuiure à toute bride, et coulant apres sa victoire le long de la battaille où estoit Philopœmen, quoy que ses soldats s'en esmeussent, il ne fut d'aduis de bouger de sa place, ny de se presenter à l'ennemy, pour secourir ses gens: ains les ayant laissé chasser et mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis au battaillon de leurs gens de pied, lorsqu'il les vid tout à fait abandonnez de leurs gens de cheual: et bien que ce fussent Lacedemoniens, d'autant qu'il les prit à l'heure, que pour tenir tout gaigné, ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et cela fait se mit à poursuiure Machanidas. Ce cas est germain à celuy de Monsieur de Guise. En cette aspre battaille d'Agesilaus contre les Bœotiens, que Xenophon qui y estoit, dit estre la plus rude qu'il eust oncques veu, Agesilaus refusa l'auantage que fortune luy presentoit, de laisser passer le bataillon des Bœotiens, et les charger en queuë, quelque certaine victoire qu'il en preuist, estimant qu'il y auoit plus d'art que de vaillance; et pour montrer sa prouësse d'vne merueilleuse ardeur de courage, choisit plustost de leur donner en teste: mais aussi fut-il bien battu et blessé, et contraint en fin de se demesler, et prendre le party qu'il auoit refusé au commencement, faisant ouurir ses gens, pour donner passage à ce torrent de Bœotiens: puis quand ils furent passez, prenant garde qu'ils marcheoyent en desordre, comme ceux qui cuidoyent bien estre hors de tout danger, il les fit suiure, et charger par les flancs: mais pour cela ne les peut-il tourner en fuitte à val de route; ains se retirerent le petit pas, montrants tousiours les dents, iusques à ce qu'ils se furent rendus à sauueté.

CHAPITRE XLVI.

_Des noms._

QVELQVE diuersité d'herbes qu'il y ait, tout s'enueloppe sous le nom de salade. De mesme, sous la consideration des noms, ie m'en voy faire icy vne galimafrée de diuers articles. Chaque nation a quelques noms qui se prennent, ie ne sçay comment, en mauuaise part: et à nous Iehan, Guillaume, Benoist. Item, il semble y auoir en la genealogie des Princes, certains noms fatalement affectez: comme des Ptolomées à ceux d'Ægypte, des Henrys en Angleterre, Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne Aquitaine des Guillaumes, d'où lon dit que le nom de Guienne est venu: par vn froid rencontre, s'il n'en y auoit d'aussi cruds dans Platon mesme. Item, c'est vne chose legere, mais toutefois digne de memoire pour son estrangeté, et escripte par tesmoin oculaire, que Henry Duc de Normandie, fils de Henry second Roy d'Angleterre, faisant vn festin en France, l'assemblée de la Noblesse y fut si grande, que pour passe-temps, s'estant diuisée en bandes par la ressemblance des noms: en la premiere troupe qui fut des Guillaumes, il se trouua cent dix Cheualiers assis à table portans ce nom, sans mettre en comte les simples Gentils-hommes et seruiteurs. Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms des assistans, comme il estoit à l'Empereur Geta, de faire distribuer le seruice de ses mets, par la consideration des premieres lettres du nom des viandes: on seruoit celles qui se commençoient par m: mouton, marcassin, merlus, marsoin, ainsi des autres.

Item, il se dit qu'il fait bon auoir bon nom, c'est à dire credit et reputation: mais encore à la verité est-il commode, d'auoir vn nom qui aisément se puisse prononcer et mettre en memoire: car les Roys et les grands nous en cognoissent plus aisément, et oublient plus mal volontiers; et de ceux mesmes qui nous seruent, nous commandons plus ordinairement et employons ceux, desquels les noms se presentent le plus facilement à la langue. I'ay veu le Roy Henry second, ne pouuoir nommer à droit vn Gentil-homme de ce quartier de Gascongne; et à vne fille de la Royne, il fut luy mesme d'aduis de donner le nom general de la race, par ce que celuy de la maison paternelle luy sembla trop diuers. Et Socrates estime digne du soing paternel, de donner vn beau nom aux enfants. Item, on dit que la fondation de nostre Dame la grand' à Poitiers, prit origine de ce qu'vn ieune homme desbauché, logé en cet endroit, ayant recouuré vne garce, et luy ayant d'arriuée demandé son nom, qui estoit Marie, se sentit si viuement espris de religion et de respect de ce nom sacrosainct de la Vierge mere de nostre Sauueur, que non seulement il la chassa soudain, mais en amanda tout le reste de sa vie: et qu'en consideration de ce miracle, il fut basty en la place, où estoit la maison de ce ieune homme, vne chapelle au nom de nostre Dame, et depuis l'eglise que nous y voyons. Cette correction voyelle et auriculaire, deuotieuse, tira droit à l'ame: cette autre suiuante, de mesme genre, s'insinüa par les sens corporels. Pythagoras estant en compagnie de ieunes hommes, lesquels il sentit complotter, eschauffez de la feste, d'aller violer vne maison pudique, commanda à la menestriere, de changer de ton: et par vne musique poisante, seuere, et spondaïque, enchanta tout doucement leur ardeur, et l'endormit. Item, ne dira pas la posterité, que nostre reformation d'auiourd'huy ait esté delicate et exacte, de n'auoir pas seulement combattu les erreurs, et les vices, et rempli le monde de deuotion, d'humilité, d'obeissance, de paix, et de toute espece de vertu; mais d'auoir passé iusques à combattre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Loys, François, pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie, beaucoup mieux sentans de la foy? Vn Gentil-homme mien voisin, estimant les commoditez du vieux temps au prix du notre, n'oublioit pas de mettre en compte, la fierté et magnificence des noms de la Noblesse de ce temps là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan, et qu'à les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu'ils auoyent esté bien autres gens, que Pierre, Guillot, et Michel. Item, ie sçay bon gré à Iacques Amiot d'auoir laissé dans le cours d'vn' oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner vne cadence Françoise. Cela sembloit vn peu rude au commencement: mais des-ja l'vsage par le credit de son Plutarque, nous en a osté toute l'estrangeté. I'ay souhaité souuent, que ceux qui escriuent les histoires en Latin, nous laissassent nos noms tous tels qu'ils sont: car en faisant de Vaudemont, _Vallemontanus_, et les metamorphosant, pour les garber à la Grecque ou à la Romaine, nous ne sçauons où nous en sommes, et en perdons la cognoissance. Pour clorre nostre compte; c'est vn vilain vsage et de tres-mauuaise consequence en nostre France, d'appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui faict plus mesler et mescognoistre les races. Vn cadet de bonne maison, ayant eu pour son appanage vne terre, sous le nom de laquelle il a esté cognu et honnoré, ne peut honnestement l'abandonner: dix ans apres sa mort, la terre s'en va à vn estranger, qui en fait de mesmes: deuinez où nous sommes, de la cognoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller querir d'autres exemples, que de nostre maison Royalle, où autant de partages, autant de surnoms: cependant l'originel de la tige nous est eschappé. Il y a tant de liberté en ces mutations, que de mon temps ie n'ay veu personne esleué par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n'ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouueaux et ignorez à son pere, et qu'on n'ait anté en quelque illustre tige. Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à falsification. Combien auons nous de Gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-ie que d'autres. Fut-il pas dict de bonne grace par vn de mes amis? Ils estoyent plusieurs assemblez pour la querelle d'vn Seigneur, contre vn autre; lequel autre, auoit à la verité quelque prerogatiue de tiltres et d'alliances, esleuées au dessus de la commune Noblesse. Sur le propos de cette prerogatiue, chacun cherchant à s'esgaler à luy, alleguoit, qui vn' origine, qui vn' autre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui vne vieille pancharte domestique: et le moindre se trouuoit arriere-fils de quelque Roy d'outremer. Comme ce fut à disner, cettuy-cy, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes reuerences, suppliant l'assistance de l'excuser, de ce que par temerité il auoit iusques lors vescu auec eux en compagnon: mais qu'ayant esté nouuellement informé de leurs vieilles qualitez, il commençoit à les honnorer selon leurs degrez, et qu'il ne luy appartenoit pas de se soir parmy tant de Princes. Apres sa farce, il leur dit mille iniures: Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes assez si nous le sçauons bien maintenir: ne desaduouons pas la fortune et condition de noz ayeulx, et ostons ces sottes imaginations, qui ne peuuent faillir à quiconque a l'impudence de les alleguer. Les armoiries n'ont de seurté, non plus que les surnoms. Ie porte d'azur semé de trefles d'or, à vne pate de lyon de mesme, armée de gueules, mise en face. Quel priuilege a cette figure, pour demeurer particulierement en ma maison? vn gendre la transportera en vne autre famille; quelque chetif acheteur en fera ses premieres armes: il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion. Mais cette consideration me tire par force à vn autre champ. Sondons vn peu de pres, et pour Dieu regardons, à quel fondement nous attachons cette gloire et reputation, pour laquelle se boulleuerse le monde: où asseons nous cette renommée, que nous allons questant auec si grand'peine? C'est en somme Pierre ou Guillaume, qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. O la courageuse faculté que l'esperance: qui en vn subiect mortel, et en vn moment, va vsurpant l'infinité, l'immensité, et remplissant l'indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses qu'il peut imaginer et desirer, autant qu'elle veut! Nature nous a là donné, vn plaisant iouët. Et ce Pierre ou Guillaume, qu'est-ce qu'vne voix pour tous potages? ou trois ou quatre traicts de plume, premierement si aisez à varier, que ie demanderois volontiers à qui touche l'honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin, ou à Gueaquin? Il y auroit bien plus d'apparence icy, qu'en Lucien que Σ. mit Τ. en procez, car

_Non leuia aut ludicra petuntur Præmia:_

Il y va de bon; il est question laquelle de ces lettres doit estre payée de tant de sieges, battailles, blessures, prisons et seruices faits à la couronne de France, par ce sien fameux Connestable.

Nicolas Denisot n'a eu soing que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture, pour en bastir le Conte d'Alsinois qu'il a estrené de la gloire de sa poësie et peinture. Et l'historien Suetone n'a aymé que le sens du sien, et en ayant priué Lénis, qui estoit le surnom de son pere, a laissé Tranquillus successeur de la reputation de ses escrits. Qui croiroit que le Capitaine Bayard n'eust honneur, que celuy qu'il a emprunté des faicts de Pierre Terrail? et qu'Antoine Escalin se laisse voler à sa veuë tant de nauigations et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin, et au Baron de la Garde? Secondement ce sont traits de plume communs à mill'hommes. Combien y a-il en toutes les races, de personnes de mesme nom et surnom? Et en diuerses races, siecles et païs, combien? L'histoire a cognu trois Socrates, cinq Platons, huict Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores: et pensez combien elle n'en a pas cognu. Qui empesche mon palefrenier de s'appeller Pompée le grand? Mais apres tout, quels moyens, quels ressors y a il qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à cet autre homme qui eut la teste tranchée en Ægypte, et qui ioignent à eux, cette voix glorifiée, et ces traits de plume, ainsin honnorez, affin qu'ils s'en aduantagent?

_Id cinerem et manes credis curare sepultos?_

Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur entre les hommes: Epaminondas de ce glorieux vers, qui court tant de siecles pour luy en nos bouches,

_Consiliis nostris laus est attrita Laconum;_

et Africanus de cet autre,

_A sole exoriente, supra Mæotis paludes Nemo est, qui factis me æquiparare queat?_