Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 3

Chapter 33,167 wordsPublic domain

LA plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offencez, lors qu'ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission, à commiseration et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution, moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme effect. Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps nostre Guienne: personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur; ayant esté bien fort offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se iettans à ses pieds: iusqu'à ce que passant tousiours outre dans la ville, il apperçeut trois Gentilshommes François, qui d'vne hardiesse incroyable soustenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. La consideration et le respect d'vne si notable vertu, reboucha premierement la pointe de sa cholere: et commença par ces trois, à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville. Scanderberch, Prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d'humilité et de supplication de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre l'espee au poing: cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui pour luy auoir veu prendre vn si honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux, qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce Prince là. L'Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe Duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient assiegees auec le Duc, de sortir leur honneur sauue, à pied, auec ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'vn cœur magnanime, s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans, et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portee contre ce Duc: et dés lors en auant traita humainement luy et les siens.

L'vn et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement: car i'ay vne merueilleuse lascheté vers la misericorde et mansuetude: tant y a, qu'à mon aduis, ie serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié passion vitieuse aux Stoiques: ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on flechisse et compatisse auec eux. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l'vn sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commiseration, c'est l'effet de la facilité, debonnaireté, et mollesse: d'où il aduient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y sont plus subiettes: mais ayant eu à desdaing les larmes et les pleurs, de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur vne vigueur masle, et obstinee. Toutesfois és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration peuuent faire naistre vn pareil effect: tesmoin le peuple Thebain, lequel ayant mis en Iustice d'accusation capitale, ses Capitaines, pour auoir continué leur charge outre le temps qui leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles obiections, et n'employoit à se garantir que requestes et supplications: et au contraire Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main, et se departit: l'assemblee louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l'auoit si obstinéement defendue, voulut en tirer vn tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le iour auant, il auoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté. A quoy Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'vn iour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement et cruellement: et en outre le chargeant de felonnes parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousiours constant, sans se perdre. Et d'vn visage ferme, alloit au contraire ramenteuant à haute voix, l'honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn tyran: le menaçant d'vne prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu'au lieu de s'animer des brauades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef, et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre: et à cachettes l'enuoya noyer en la mer. Certes c'est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l'homme: il est malaisé d'y fonder iugement constant et vniforme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul la peine. Et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.

Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il auoit, pendant ce siege, senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts: et luy dit, tout piqué d'vne si chere victoire: car entre autres dommages, il auoit receu deux fresches blessures sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis: fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inuenter contre un captif. L'autre, d'vne mine non seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire: A il flechy vn genouil? luy est-il eschappé quelque voix suppliante? Vrayement ie vainqueray ce silence: et si ie n'en puis arracher parole, i'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'vne charrette. Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle et commune, que pour ne l'admirer point, il la respectast moins? ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en vn autre, sans le despit d'vne passion enuieuse? ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à croire, qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l'eust receue: à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyen de defence publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant, ny demandant mercy: au rebours cerchans, qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les prouoquans à les faire mourir d'vne mort honorable. Nul ne fut veu, qui n'essaiast en son dernier souspir, de se venger encores: et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aucune pitié: et ne suffit la longueur d'vn iour à assouuir sa vengeance. Ce carnage dura iusques à la derniere goute de sang espandable: et ne s'arresta qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaues.

CHAPITRE II.

_De la tristesse._

IE suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ayme ny l'estime: quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict, de l'honorer de faueur particuliere. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c'est vne qualité tousiours nuisible, tousiours folle: et comme tousiours couarde et basse, les Stoïciens en defendent le sentiment à leurs sages. Mais le conte dit que Psammenitus Roy d'Ægypte, ayant esté deffait et pris par Cambysez Roy de Perse, voyant passer deuant luy sa fille prisonniere habillee en seruante, qu'on enuoyoit puiser de l'eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre: et voyant encore tantost qu'on menoit son fils à la mort, se maintint en cette mesme contenance: mais qu'ayant apperçeu vn de ses domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste, et mener vn dueil extreme. Cecy se pourroit apparier à ce qu'on vid dernierement d'vn Prince des nostres, qui ayant ouy à Trente, où il estoit, nouuelles de la mort de son frere aisné, mais vn frere en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et bien tost apres d'vn puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu ces deux charges d'vne constance exemplaire, comme quelques iours apres vn de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter à ce dernier accident; et quitant sa resolution, s'abandonna au dueil et aux regrets; en maniere qu'aucuns en prindrene argument, qu'il n'auoit esté touché au vif que de cette derniere secousse: mais à la verité ce fut, qu'estant d'ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres de la patience. Il s'en pourroit, di-ie, autant iuger de nostre histoire, n'estoit qu'elle adiouste, que Cambyses s'enquerant à Psammenitus, pourquoy ne s'estant esmeu au malheur de son filz et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy de ses amis: C'est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen de se pouuoir exprimer. A l'auenture reuiendroit à ce propos l'inuention de cet ancien peintre, lequel ayant à representer au sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de l'interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente, ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce vint au pere de la vierge, il le peignit le visage couuert, comme si nulle contenance ne pouuoit rapporter ce degré de dueil. Voyla pourquoy les Poëtes feignent cette miserable mere Niobé, ayant perdu premierement sept filz, et puis de suite autant de filles, sur-chargee de pertes, auoir esté en fin transmuee en rocher,

_diriguisse malis:_

pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous transsit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre portee. De vray, l'effort d'vn desplaisir, pour estre extreme, doit estonner toute l'ame, et luy empescher la liberté de ses actions: comme il nous aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaise nouuelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouuemens: de façon que l'ame se relaschant apres aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se desmeller, et se mettre plus au large, et à son aise.

_Et via vix tandem voci laxata dolore est._

En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufue du Roy Iean de Hongrie, autour de Bude, vn gendarme fut particulierement remerqué de chacun, pour auoir excessiuement bien faict de sa personne, en certaine meslee: et incognu, hautement loué, et plaint y estant demeuré: mais de nul tant que de Raiscïac Seigneur Allemand, esprins d'vne si rare vertu: le corps estant rapporté, cetuicy d'vne commune curiosité, s'approcha pour voir qui c'estoit: et les armes ostees au trespassé, il reconut son fils. Cela augmenta la compassion aux assistans: luy seul, sans rien dire, sans siller les yeux, se tint debout, contemplant fixement le corps de son fils: iusques à ce que la vehemence de la tristesse, aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.

_Chi puo dir com' egli arde è in picciol fuoco,_

disent les amoureux, qui veulent representer vne passion insupportable.

_misero quod omnes Eripit sensu mihi. Nam simul te Lesbia aspexi, nihil est superîm Quod loquar amens. Lingua sed torpet, tenuis sub artus Flamma dimanat, sonitu suopte Tinniunt aures, gemina teguntur Lumina nocte._

Aussi n'est ce pas en la viue, et plus cuysante chaleur de l'accés, que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions: l'ame est lors aggrauee de profondes pensees, et le corps abbatu et languissant d'amour: et de là s'engendre par fois la defaillance fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison; et cette glace qui les saisit par la force d'vne ardeur extreme, au giron mesme de la iouïssance. Toutes passions qui se laissent gouster, et digerer, ne sont que mediocres,

_Curæ leues loquuntur, ingentes stupent._

La surprise d'un plaisir inesperé nous estonne de mesme.

_Vt me conspexit venientem, et Troïa circum Arma amens vidit, magnis exterrita monstris, Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit, Labitur, et longo vix tandem tempore fatur._

Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d'aise de voir son fils reuenu de la routte de Cannes: Sophocles et Denis le Tyran, qui trespasserent d'aise: et Talua qui mourut en Corsegue, lisant les nouuelles des honneurs que le Senat de Rome luy auoit decernez; nous tenons en nostre siecle, que le Pape Leon dixiesme ayant esté aduerty de la prinse de Milan, qu'il auoit extremement souhaittee, entra en tel excez de ioye, que la fieure l'en print, et en mourut. Et pour vn plus notable tesmoignage de l'imbecillité humaine, il a esté remerqué par les anciens, que Diodorus le Dialecticien mourut sur le champ, espris d'vne extreme passion de honte, pour en son escole, et en public, ne se pouuoir desuelopper d'vn argument qu'on luy auoit faict. Ie suis peu en prise de ces violentes passions: i'ay l'apprehension naturellement dure; et l'encrouste et espessis tous les iours par discours.

CHAPITRE III.

_Nos affections s'emportent au delà de nous._

CEVX qui accusent les hommes d'aller tousiours beant apres les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n'ayants aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'auons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s'ils osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine pour le seruice de la continuation de son ouurage, nous imprimant, comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus ialouse de nostre action, que de nostre science. Nous ne sommes iamais chez nous, nous sommes tousiours au delà. La crainte, le desir, l'esperance, nous eslancent vers l'aduenir: et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. _Calamitosus est animus futuri anxius._ Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton faict, et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c'est cognoistre ce qu'il est, et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l'estranger faict pour le sien: s'ayme, et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues, et les pensees, et propositions inutiles. Comme la folie quand on luy octroyera ce qu'elle desire, ne sera pas contente: aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait iamais de soy. Epicurus dispense son sage de la preuoyance et soucy de l'aduenir. Entre les loix qui regardent les trespassez, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des Princes à estre examinees apres leur mort: ils sont compagnons, sinon maistres des loix: ce que la Iustice n'a peu sur leurs testes, c'est raison qu'elle l'ayt sur leur reputation, et biens de leurs successeurs: choses que souuent nous preferons à la vie. C'est vne vsance qui apporte des commoditez singulieres aux nations où elle est obseruee, et desirable à tous bons Princes: qui ont à se plaindre de ce, qu'on traitte la memoire des meschants comme la leur. Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous Rois: car elle regarde leur office: mais l'estimation, non plus que l'affection, nous ne la deuons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment, indignes: de celer leurs vices: d'aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes, pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais nostre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la Iustice, et à nostre liberté, l'expression de noz vrays ressentiments: et nommément de refuser aux bons subiects, la gloire d'auoir reueremment et fidellement serui vn maistre, les imperfections duquel leur estoient si bien cognues: frustrant la posterité d'vn si vtile exemple. Et ceux, qui, par respect de quelque obligation priuee espousent iniquement la memoire d'vn Prince mesloüable, font iustice particuliere aux despends de la Iustice publique. Titus Liuius dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté, est tousiours plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun esleuant indifferemment son Roy, à l'extreme ligne de valeur et grandeur souueraine. On peult reprouuer la magnanimité de ces deux soldats, qui respondirent à Neron, à sa barbe, l'vn enquis de luy, pourquoy il luy vouloit mal: Ie t'aimoy quand tu le valois: mais despuis que tu és deuenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier, ie te hay, comme tu merites. L'autre, pourquoy il le vouloit tuer; Par ce que ie ne trouue autre remede à tes continuels malefices. Mais les publics et vniuersels tesmoignages, qui apres sa mort ont esté rendus, et le seront à tout iamais, à luy, et à tous meschans comme luy, de ses tiranniques et vilains deportements, qui de sain entendement les peut reprouuer? Il me desplaist, qu'en vne si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée vne si feinte ceremonie à la mort des Roys. Tous les confederez et voysins, et tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient le front, pour tesmoignage de deuil: et disoient en leurs cris et lamentations, Que celuy la, quel qu'il eust esté, estoit le meilleur Roy de tous les leurs: attribuants au reng, le los qui appartenoit au merite; et, qui appartient au premier merite, au postreme et dernier reng. Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert sur le mot de Solon, Que nul auant mourir ne peut estre dict heureux, Si celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait, peut estre dict, heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par preoccupation où il nous plaist: mais estant hors de l'estre, nous n'auons aucune communication auec ce qui est. Et seroit meilleur de dire à Solon, que iamais homme n'est donc heureux, puis qu'il ne l'est qu'apres qu'il n'est plus.

_quisquam Vix radicitus è vita se tollit, et eiicit: Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse, Nec remouet satis à proiecto corpore sese, et Vindicat._