Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 27
Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour d'vn plus fort mouuement faire vne plus viue faucée dans la trouppe. Vous plaist-il voir comme ils tirent court d'vn grain? Mettons au contrepoix, l'aduis de deux philosophes, et de deux sectes tres-differentes, escriuans l'vn à Idomeneus, l'autre à Lucilius leurs amis, pour du maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude. Vous auez, disent-ils, vescu nageant et flottant iusques à present, venez vous en mourir au port. Vous auez donné le reste de vostre vie à la lumiere, donnez cecy à l'ombre. Il est impossible de quitter les occupations, si vous n'en quittez le fruit; à cette cause desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire. Il est danger que la lueur de voz actions passées, ne vous esclaire que trop, et vous suiue iusques dans vostre taniere. Quittez auecq les autres voluptez, celle qui vient de l'approbation d'autruy. Et quant à vostre science et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous en valez mieux vous mesme. Souuienne vous de celuy, à qui comme on demandast, à quoy faire il se pénoit si fort en vn art, qui ne pouuoit venir à la cognoissance de guere de gens: I'en ay assez de peu, respondit-il, i'en ay assez d'vn, i'en ay assez de pas vn. Il disoit vray: vous et vn compagnon estes assez suffisant theatre l'vn à l'autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit vn, et vn vous soit tout le peuple. C'est vne lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiueté, et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous, mais comme il faut que vous parliez à vous-mesmes. Retirez vous en vous, mais preparez vous premierement de vous y receuoir: ce seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçauez gouuerner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie: iusques à ce que vous vous soyez rendu tel, deuant qui vous n'osiez clocher, et iusques à ce que vous ayez honte et respect de vous mesmes, _obuersentur species honestæ animo_: presentez vous tousiours en l'imagination Caton, Phocion, et Aristides, en la presence desquels les fols mesme cacheroient leurs fautes, et establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions. Si elles se detraquent, leur reuerence vous remettra en train: ils vous contiendront en cette voye, de vous contenter de vous mesmes, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire: et ayant entendu les vrays biens, desquels on iouyt à mesure qu'on les entend, s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom. Voyla le conseil de la vraye et naifue philosophie, non d'vne philosophie ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.
CHAPITRE XXXIX.
_Consideration sur Ciceron._
ENCOR' vn traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des escrits de Cicero, et de ce Pline peu retirant, à mon aduis, aux humeurs de son oncle, infinis tesmoignages de nature outre mesure ambitieuse: entre autres qu'ils sollicitent au sceu de tout le monde, les historiens de leur temps, de ne les oublier en leurs registres: et la fortune comme par despit, a faict durer iusques à nous la vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires. Mais cecy surpasse toute bassesse de cœur, en personnes de tel rang, d'auoir voulu tirer quelque principale gloire du cacquet, et de la parlerie, iusques à y employer les lettres priuées escriptes à leurs amis: en maniere, que aucunes ayans failly leur saison pour estre enuoyées, ils les font ce neantmoins publier auec cette digne excuse, qu'ils n'ont pas voulu perdre leur trauail et veillées. Sied-il pas bien à deux consuls Romains, souuerains magistrats de la chose publique emperiere du monde, d'employer leur loisir, à ordonner et fagotter gentiment vne belle missiue, pour en tirer la reputation, de bien entendre le langage de leur nourrisse? Que feroit pis vn simple maistre d'escole qui en gaignast sa vie? Si les gestes de Xenophon et de Cæsar, n'eussent de bien loing surpassé leur eloquence, ie ne croy pas qu'ils les eussent iamais escrits. Ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et si la perfection du bien parler pouuoit apporter quelque gloire sortable à vn grand personnage, certainement Scipion et Lælius n'eussent pas resigné l'honneur de leurs comedies, et toutes les mignardises et delices du langage Latin, à vn serf Afriquain. Car que cet ouurage soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et Terence l'aduoüe luy mesme: et me feroit on desplaisir de me desloger de cette creance. C'est vne espece de mocquerie et d'iniure, de vouloir faire valoir vn homme, par des qualitez mes-aduenantes à son rang; quoy qu'elles soient autrement loüables; et par les qualitez aussi qui ne doiuent pas estre les siennes principales. Comme qui loüeroit vn Roy d'estre bon peintre, ou bon architecte, ou encore bon arquebuzier, ou bon coureur de bague. Ces loüanges ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la suitte de celles qui luy sont propres: à sçauoir de la iustice, et de la science de conduire son peuple en paix et en guerre. De cette façon faict honneur à Cyrus l'agriculture, et à Charlemaigne l'eloquence, et cognoissance des bonnes lettres. I'ay veu de mon temps, en plus forts termes, des personnages, qui tiroient d'escrire, et leurs tiltres, et leur vocation, desaduoüer leur apprentissage, corrompre leur plume, et affecter l'ignorance de qualité si vulgaire, et que nostre peuple tient, ne se rencontrer guere en mains sçauantes: et prendre souci, de se recommander par meilleures qualitez. Les compagnons de Demosthenes en l'ambassade vers Philippus, loüoyent ce Prince d'estre beau, eloquent, et bon beuueur: Demosthenes disoit que c'estoient louanges qui appartenoient mieux à vne femme, à vn Aduocat, à vne esponge, qu'à vn Roy.
_Imperet bellante prior, iacentem Lenis in hostem._
Ce n'est pas sa profession de sçauoir, ou bien chasser, ou bien dancer,
_Orabunt causas alij, cœlique mea us Describent radio, et fulgentia, sidera dicent, Hic regere imperio populos sciat._
Plutarque dit d'auantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c'est produire contre soy le tesmoignage d'auoir mal dispencé son loisir, et l'estude, qui deuoit estre employé à choses plus necessaires et vtiles. De façon que Philippus Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter en vn festin, à l'enui des meilleurs musiciens; N'as-tu pas honte, luy dit-il, de chanter si bien? Et à ce mesme Philippus, vn musicien contre lequel il debattoit de son art; Ia à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu'il t'aduienne iamais tant de mal, que tu entendes ces choses là, mieux que moy. Vn Roy doit pouuoir respondre, comme Iphicrates respondit à l'orateur qui le pressoit en son inuectiue de cette maniere: Et bien qu'es-tu, pour faire tant le braue? es-tu homme d'armes, es-tu archer, es-tu piquier? Ie ne suis rien de tout cela, mais ie suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là. Et Antisthenes print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on le vantoit d'estre excellent ioüeur de flustes. Ie sçay bien, quand i'oy quelqu'vn, qui s'arreste au langage des Essais, que i'aimeroye mieux, qu'il s'en teust. Ce n'est pas tant esleuer les mots, comme deprimer le sens: d'autant plus picquamment, que plus obliquement. Si suis-ie trompé si guere d'autres donnent plus à prendre en la matiere: et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escriuain l'a semée, ny guere plus materielle, ny au moins plus drue, en son papier. Pour en ranger d'auantage, ie n'en entasse que les testes. Que i'y attache leur suitte, ie multiplieray plusieurs fois ce volume. Et combien y ay-ie espandu d'histoires, qui ne disent mot, lesquelles qui voudra esplucher vn peu plus curieusement, en produira infinis Essais? Ny elles, ny mes allegations, ne seruent pas tousiours simplement d'exemple, d'authorité ou d'ornement. Ie ne les regarde pas seulement par l'vsage, que i'en tire. Elles portent souuent, hors de mon propos, la semence d'vne matiere plus riche et plus hardie: et souuent à gauche, vn ton plus delicat, et pour moy, qui n'en veux en ce lieu exprimer d'auantage, et pour ceux qui rencontreront mon air. Retournant à la vertu parliere, ie ne trouue pas grand choix, entre ne sçauoir dire que mal, on ne sçauoir rien que bien dire. _Non est ornamentum virile, concinnitas._ Les Sages disent, que pour le regard du sçauoir, il n'est que la philosophie, et pour le regard des effects, que la vertu, qui generalement soit propre à tous degrez, et à tous ordres. Il y a quelque chose de pareil en ces autres deux philosophes: car ils promettent aussi eternité aux lettres qu'ils escriuent à leurs amis. Mais c'est d'autre façon, et s'accommodans pour vne bonne fin, à la vanité d'autruy. Car ils leur mandent, que si le soing de se faire cognoistre aux siecles aduenir, et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires, et leur fait craindre la solitude et la retraite, où ils les veulent appeller; qu'ils ne s'en donnent plus de peine: d'autant qu'ils ont assez de credit auec la posterité, pour leur respondre, que ne fust que par les lettres qu'ils leur escriuent, ils rendront leur nom aussi cogneu et fameux que pourroient faire leurs actions publiques. Et outre cette difference; encore ne sont-ce pas lettres vuides et descharnées, qui ne se soustiennent que par vn delicat chois de mots, entassez et rangez à vne iuste cadence; ains farcies et pleines de beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire, mais à bien faire. Fy de l'eloquence qui nous laisse enuie de soy, non des choses. Si ce n'est qu'on die que celle de Cicero, estant en si extreme perfection, se donne corps elle mesme. I'adiousteray encore vn compte que nous lisons de luy, à ce propos, pour nous faire toucher au doigt son naturel. Il auoit à orer en public, et estoit vn peu pressé du temps, pour se preparer à son aise: Eros, l'vn de ses serfs, le vint aduertir, que l'audience estoit remise au lendemain: il en fut si aise, qu'il luy donna liberté pour cette bonne nouuelle. Sur ce subiect de lettres, ie veux dire ce mot; que c'est vn ouurage, auquel mes amis tiennent, que ie puis quelque chose. Et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verues, si i'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme ie l'ay eu autrefois, vn certain commerce, qui m'attirast, qui me soustinst, et sousleuast. Car de negocier au vent, comme d'autres, ie ne sçauroy, que de songe: ny forger des vains noms à entretenir, en chose serieuse: ennemy iuré de toute espece de falsification. I'eusse esté plus attentif, et plus seur, ayant vne addresse forte et amie, que regardant les diuers visages d'vn peuple: et suis deçeu, s'il ne m'eust mieux succedé. I'ay naturellement vn stile comique et priué. Mais c'est d'vne forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes façons est mon langage, trop serré, desordonné, couppé, particulier. Et ne m'entens pas en lettres ceremonieuses, qui n'ont autre substance, que d'vne belle enfileure de paroles courtoises. Ie n'ay ny la faculté, ny le goust de ces longues offres d'affection et de seruice. Ie n'en crois pas tant; et me desplaist d'en dire guere, outre ce que i'en crois. C'est bien loing de l'vsage present: car il ne fut iamais si abiecte et seruile prostitution de presentations: la vie, l'ame, deuotion, adoration, serf, esclaue, tous ces mots y courent si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir vne plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de maniere pour l'exprimer. Ie hay à mort de sentir au flateur. Qui faict que ie me iette naturellement à vn parler sec, rond et cru, qui tire à qui ne me cognoit d'ailleurs, vn peu vers le desdaigneux. I'honnore le plus ceux que i'honnore le moins: et où mon ame marche d'vne grande allegresse, i'oublie les pas de la contenance: et m'offre maigrement et fierement, à ceux à qui ie suis: et me presente moins, à qui ie me suis le plus donné. Il me semble qu'ils le doiuent lire en mon cœur, et que l'expression de mes paroles, fait tort à ma conception. A bienuienner, à prendre congé, à remercier, à salüer, à presenter mon seruice, et tels compliments verbeux des loix ceremonieuses de nostre ciuilité, ie ne cognois personne si sottement sterile de langage que moy. Et n'ay iamais esté employé à faire des lettres de faueur et recommendation, que celuy pour qui c'estoit, n'aye trouuées seches et lasches. Ce sont grands imprimeurs de lettres, que les Italiens, i'en ay, ce crois-ie, cent diuers volumes. Celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier que i'ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature, lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il s'en trouueroit à l'aduenture quelque page digne d'estre communiquée à la ieunesse oysiue, embabouinée de cette fureur. I'escrits mes lettres tousiours en poste, et si precipiteusement, que quoy que ie peigne insupportablement mal, i'ayme mieux escrire de ma main, que d'y en employer vn' autre, car ie n'en trouue point qui me puisse suiure, et ne les transcrits iamais. I'ay accoustumé les grands, qui me cognoissent, à y supporter des litures et des trasseures, et vn papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent le plus, sont celles qui valent le moins. Depuis que ie les traine, c'est signe que ie n'y suis pas. Ie commence volontiers sans proiect; le premier traict produit le second. Les lettres de ce temps, sont plus en bordures et prefaces, qu'en matiere. Comme i'ayme mieux composer deux lettres, que d'en clorre et plier vne; et resigne tousiours cette commission à quelque autre: de mesme quand la matiere est acheuée, ie donrois volontiers à quelqu'vn la charge d'y adiouster ces longues harangues, offres, et prieres, que nous logeons sur la fin, et desire que quelque nouuel vsage nous en descharge. Comme aussi de les inscrire d'vne legende de qualitez et tiltres, pour ausquels ne broncher, i'ay maintesfois laissé d'escrire, et notamment à gens de iustice et de finance. Tant d'innouations d'offices, vne si difficile dispensation et ordonnance de diuers noms d'honneur; lesquels estans si cherement achetez, ne peuuent estre eschangez, ou oubliez sans offence. Ie trouue pareillement de mauuaise grace, d'en charger le front et inscription des liures, que nous faisons imprimer.
CHAPITRE XL.
_Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l'opinion que nous en auons._
LES hommes, dit vne sentence Grecque ancienne, sont tourmentez par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes. Il y auroit vn grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition vraye tout par tout. Car si les maux n'ont entrée en nous, que par nostre iugement, il semble qu'il soit en nostre pouuoir de les mespriser ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n'en cheuirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre aduantage? Si ce que nous appellons mal et tourment, n'est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer: et en ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux: et de donner aux maladies, à l'indigence et au mespris vn aigre et mauuais goust, si nous le leur pouuons donner bon: et si la fortune fournissant simplement de matiere, c'est à nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal, ne le soit pas de soy, ou au moins tel qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner autre saueur, et autre visage, car tout reuient à vn, voyons s'il se peut maintenir.
Si l'estre originel de ces choses que nous craignons, auoit credit de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable en tous: car les hommes sont tous d'vne espece: et sauf le plus et le moins, se trouuent garnis de pareils outils et instruments pour conceuoir et iuger. Mais la diuersité des opinions, que nous auons de ces choses là, montre clairement qu'elles n'entrent en nous que par composition. Tel à l'aduenture les loge chez soy en leur vray estre, mais mille autres leur donnent vn estre nouueau et contraire chez eux. Nous tenons la mort, la pauureté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les vns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment l'vnique port des tourmens de cette vie? le souuerain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les vns l'attendent tremblans et effrayez, d'autres la supportent plus aysement que la vie. Celuy-là se plaint de sa facilité:
_Mors, vtinam pauidos vitæ subducere nolles, Sed virtus te sola daret!_